‹ Œuvres de Bourdaloue (volume 4)Chapitre 176 sur 232 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

Dédire que la Providence ait permis la propagation de l'hérésie dans le diocèse de Genève ; pour donner à François de Sales une matière de triomphe , c'est une pensée , chrétiens , qui n'est pas hors de toute vraisemblance , et qui peut absolument s'accorder avec les secrets et adorables conseils de la prédestination divine. J'aime mieux dire néanmoins , ce sentiment est plus conforme à la conduite ordinaire du ciel , que , supposé le désastre de ces peuples voisins de la France , Dieu suscita cet homme apostolique pour être tout ensemble et leur prince et leur pasteur ; de même qu'autrefois il suscita David en faveur des Israélites : Ei suscitabo pastorem unum, servum meum David; ipse eritpr inceps in medio eorum. ( Ezech. , 34. ) Vous savez en quel état se trouvait réduit ce pays infortuné, quand Dieu usa envers lui de cette miséricorde. Genève , dont la seigneurie avait été contestée pendant plusieurs siècles entre les évéques et les comtes genevois , était à la fin devenue sujette de l'hérésie. Depuis soixante ans elle avait secoué le joug des puissances de la terre et du ciel , pour se soumettre à celles de Fenfer ; la religion nouvelle de Calvin s'y était retranchée comme dans son fort ; et la France avait eu au moins le bonheur de pousser ce poison hors de son sein, après l'y avoir malheureusement conçu, Dieu ne voulant pas que ce royaume très-chrétien fût le siège et le rempart de Terreur. C'était un triste spectacle de voir tous les environs de Genève, c'est-à-dire des provinces entières, embrasées du même feu que cette ville infidèle : plus de loi , ni de prophète ; les pierres du sanctuaire étaient dispersées , les temples détruits ou profanés. Jérusalem ne fut jamais plus digne de larmes : car elle n'avait été violée que par ses ennemis, Manum suam miêithostisad omnia desiderabilia ejus (Jejbem., Tliren, , 1 ) ; au lieu que Genève, selon l'expression 4'Isaîe , était infectée de ses propres habitants : Terra infecta est habitaioribus suis, ( ISAi. , 24. ) Eux-mêmes avaient porté les mains sur Tautel du Seigneur , pour le renverser ; eux-mêmes avaient aboli les sacrifices , et rompu raliiaiice que Dieu avait faite avec leurs pères : Quia transgressi sunt leges, dissipavenmtfœdus sempiternum, (Ibid.) Or, qui réparera ces ruines? ne faut-il pas la force d'un conquérant y pour purger cette terre de tant de monstres ? Non ; il ne faut que la douceur de François de Sales. i/ me semble que j'entends les anges tutélaires de

Genève, qui en font à Dieu la demande et le vœi public , en lui adressant ces belles paroles de rÉchture : EmiUe agnum. Domine, dominaioremterru (ISAi. , 16) : Seigneur, vous vous voyez ici désormais comme dans une terre étrangère , depuis qu'elle n'est plus de votre obéissance; envoyez au phis tôt l'agneau que vous avez choisi , pour la soumettre et pour y rétablir votre empire. Dieu les exauce, mes chers auditeurs; François, quoique l'atué d'une illustre maison dont il devait être l'appui, éclaire des lumières du ciel , abandonne tous les avantages de sa naissance , renonce même à son patrimoine , pour se consacrer et pour donner ses soins à l'Église de Genève. Le duc de Savoie forme un dessein digne de sa piété : ce prince entreprend la conversion de ce grand diocèse , et François le seconde dans cette entreprise. Il en reçoit la mission de son évéque > qui put bien lui dire en cette rencontre ce que le Sauveur disait à ses disciples : Ecce ego miiio vos àeut agnos inter lupos ( Luc. , 10 ) : Je tous envoie comme un agneau au milieu des loups. Le saiotsiége autorise ce choix ; et afin qu'il soit encore plus authentique , le nouvel apôtre est nommé successeur à l'évêché de Genève. Dignité qu'il ne cherche point, et qu'il ne refuse point : qu'il ne cherche point, parce que c'est un titre d'honneur; mais aussi qu'il ne refuse point, parce qu'il l'envisage comme un moyen que la Providence lui fournit pour travailler plus efQcacement à la destruction de l'hérésie. Ainsi, chrétiens , le voilà , cet agneau choisi de Dieu pour exercer sur ces peuples égarés une domination aussi puissante que suinte. Oui , Genève lui obéira ; il est son psince, et elle relève de lui ; il est son pasteur, et elle est son troupeau; les droits qu'il a sur elle ne souffrent point de prescription : tant qu'elle portera le caractère du baptême, elle n'effacera jamais les marques de sa dépendance. Si les armes de la Savoie n'ont rien pu sur elle, il fiaut qu'elle soit vaincue par la douceur de François de Sales.

Il entre, mes chers auditeurs, dans cette vignedésolée , qui refleurit à sa vue pour porter bientôt des fruits de grâce ; il y marche , mais comme un géant; autant de pas qu'il fait , autant de conquêtes. Partout il arbore l'étendard de la vraie religion ; partout on ne voit que des églises renaissantes; partout les saints dégradés , pour ainsi dire , et privés du culte qui leur est dû , sont rétablis dans leurs anciens titres et dans tous leurs honneurs. Chaque jour ramène de nouveaux sujets à Jésus-Christ, et chaque jour grossit la moisson que François prend soin de recueillir. Ah! chrétiens, que ne peut point un homme possédé de Tesprit de Dieu , et libre des intérêts de la terre ! Vous savez combien la conversion d'une âme engagée dans l'erreur, est un ouvrage difUcile; ce retour du mensonge à la vérité, surtout dans un esprit opiniâtre, est mis au nomhi0

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des mirades , tant il est rare. Rappeler un homme du péché à la grâce, c'est beaucoup, disait Pierre de Blois; de Fidolâtrie païenne le convertir à la connaissance d'un Dieu, c'est quelque chose de plus; maïs de Fhérésie embrassée volontairement et défendue avec obstination , le faire revenir à la créance orthodoxe et catholique, c'est une espèce de prodige. Nous avons bien vu des peuples, dit un savant historien, quitter tout d'un coup la superstition pour se soumettre à la foi chrétienne ; un Xavier a de la sorte converti lui seul des millions d'âmes; l'hérésie a eu ses décadences, tantôt par la succession des temps, comme la pélagienne, tantôt par le changement des Ëtats, comme l'arienne, quelquefois par la force des armes , comme plusieurs autres ; mais que des provinces entières , sans autre secours que celui de la parole, aient été réduites d'une créance hérétique à l'obéissance de la foi , c'est ce que nous ne lisons point dans l'histoire de rÉgiise. I9on, mes chers auditeurs, on ne le lisait point avant que l'homme de Dieu , François de Sales , eût opéré cette merveille : elle était réservée à nos jours , ou plutôt à sa vertu; car il est vrai que jamais apôtre ne travailla avec de plus prompts et de plus merveilleux succès. A peine eut-il prêché dans Thonon, ville du Chablais, que plus de su cents personnes ouvrirent les yeux et renoncèrent à l'erreur qui les aveuglait. Le démon de l'hérésie fuit de toutes parts, et le zélé prédicateur de la vérité le poursuit jusque dans Genève, où ce fort armé régnait en paix; Tenferest confondu, ses ministres mêmes sont ébranlés; François les gagne, et en fait des ministres de l'Évangile.

Dispensez-moi, chrétiens, de vous dire en détail tous les avantages qu'eut ce saint prélat, et qu'il remporta sur l'hérésie : ce qui n'a pas épuisé sa charité, lasserait peut-être votre patience. Tout le Chablais fut étonné de se voir catholique, mais d'un étonnement bien plus heureux que celui dont le monde, selon les termes de saint Jérôme, fut autrefois surpris en se voyant arien. Genève est forcée de payer le juste tribut d'un grand nombre de ses citoyens, qui discernent enfin la voix de leur pasteur. De tous les endroits de la France l'hérésie vient lui faire hommage, et presque tous ceux de ce royaume qui pensent à leur conversion, vont chercher l'évéque de Genève; il y dispose,'par ses soins, l'un des plus grands hommes de notre siècle , le connétable de Lesdiguières; et, pour faire voir que je ne dis plus rien qui ne soit établi sur les preuves les plus certaines, je vous prie de remarquer que ce n'est point ici un sujet dont la vérité puisse être altérée ou par l'éloignement des lieux , ou par l'antiquîté des faits : je parle suivant la déposition publique et juridique des témoins les plus irréprochables; témoins oculaires , témoins illustres , et pour

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leur doctrine et pour leur piété, qui nous apprennent que François de Sales , par l'ardeiur de son zèle et ses glorieux travaux , gagna à l'Église et convertit plus de soixante et dix mille hérétiques.

Mais dites-moi , chrétiens , comment s'accomplit ce miracle.' comment François trouva le secret de dompter ces esprits rebelles? quelles armes il opposa à l'esprit de ténèbres , et de quel charme il usa pour adoucir la fierté de l'hérésie , et pour la rendre traitable? Ce fut un charme, sans doute, mais un charme innocent que lui fournit la sagesse incréée : Beati mites, quomam ipsi possidebunt terram, ( Matth. , 5.) La douceur de son esprit le mit en possession de tant de cœurs; et si vous m'en demandez la raison, je la donne en deux mots; c'est que pour exécuter ce grand ouvrage, il fallut soufi'rir beaucoup , et agir de même : or ce fut la douceur chrétienne qui lui rendit tout supportable et tout possible : tout supportable, car ce fut une douceur patiente; tout possible, car ce fut une douceur entreprenante et agissante. D'où je conclus que c'est par cette vertu qu'il a si glorieusement triomphé de l'erreur.

Douceur patiente et à l'épreuve de tout. Par combien de calomnies l'enfer s'efforce-t-il de décrier son ministère? Autant que sa réputation est entière et sainte en elle-même, autant est-elle déchirée par les ennemis de Dieu. Mais ce sont les partisans du mensonge, disait-il; permettons- leur cette vengeance, il y a quelque espèce de justice pour eux, et beaucoup de gloire pour nous : aimons-les et gagnons-les à Dieu; lisseront les premiers à nous justifier. De là ses propres calomniateurs, en l'outrageant par intérêt, l'aimaient ])ar inclination; cette inclination, quoique forcée, préparait la voie a François de Sales, pour entrer dans ces cœurs endurcis, et je puis dire que c'était aussi comme la grâce prévenante qui les disposait à se reconnaître et à sortir de leur égarement. Combien d'insultes at-il reçues, et combien sa douceur en a-t-elle remporté de signalées victoires sur ceux mêmes qui l'insultaient? Il veut rétablir l*église de Thonon; toute la ville se soulève contre lui; on court aux armes; les nouveaux convertis les prennent pour sa défense. Ah! mes chers enfants, s'écrie-t-il, en s'ad ressaut à ses défenseurs, vous ne savez pas encore sous quelle loi vous vivez , et de quel esprit vous devez être animés : en pensant défendre le pasteur, vous allez dissiper le troupeau. L'Église est fondée sur la croix , et nous ne pouvons la rebâtir sur un autre fondement : prions pour nos persécuteurs; c'est ainsi que nous devons les combattre et nous garantir de leurs coups. Événement merveilleux, chrétiens! ces paroles calment l'orage de la sédition, François fait avec solennité l'ouverture de son église; trois bourgades entières vien-

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lient, par leur présence et par leur soumission , la consacrer; et sa douceur opère ce qu'on n'eût pu espérer de la violence. Seigneur, disait David, vous m'avez donné un bouclier de salut, Clypeum saltdis (2. Reg,, 22) (c'était après avoir échappé à mille périls) ; cet esprit débonnaire et doux que vous m'avez inspiré, ne m'a pas seulement préservé de mes ennemis , il a même multiplié le nombre de mes sujets : MansueiudomultiplicavH me, (Ibid.) N'estce pas François de Sales qui parle , mes chers auditeurs, ou ne pouvait-il pas parler de la sorte, lorsqu'un parti lui ayant dressé des embûches sur le diemin des Alinges, il en dressa lui-même d'autres à ses assassins, mais bien différentes? Ils venaient pour lui ôter vie , et ils la reçurent de lui ; sa douceur les désarma , les entraîna, et sur Theure même les arracha à l'hérésie et les éclaira. Je passe tant d'autres exemples où la douceur de notre saint évéque fut toujours victorieuse : douceur, non-seulement patiente et souffrante, mais entreprenante et

Il l'a bien fallu, chrétiens, pour porteries affaires de la religion au point où il les a conduites. Un sage profane s*étonnait autrefois que nos anciens prophètes se fussent trouvés si souvent dans les cours des princes, traitant et conversant avec eux. Pour des hommes du ciel, disait-il, c'était avoir beaucoup de commerce avec la terre. Oui, répond saint Jérôme; mais ils n'en avaient que pour les affaires de Dieu; et s'il les eussent abandonnées, qui en eût pris soin? L'évêque de Genève a paru dans les palais des grands; mais comment? comme un ftlie, pour y soutenir les intérêts du Seigneur et de la vraie foi. Je puis même ajouter qu'il y a plus fait par sa douceur, que ce prophète avec son esprit de feu. On n'eût jamais pensé que ce qu'il proposa au conseil de Savoie pour l'extirpation de riiérésie, dût être agréé : la prudence humaine s'y opposait, et le projet était trop conforme aux maximes de Dieu pour s'accorder avec la politique des hommes. Mais laissez agir François de Sales. Tandis qu'on tient conseil en la présence du duc, il en lient un autre avec Dieu même, et c'est assez; le sentiment du saint apôtre remportera, l'interdit de la nouvelle secte sera publié, les ministres seront bannis, les catholiques maintenus; ceux de Genève exclus de leurs demandes; tous ces articles arrêtés, ratifiés, exécutés. N'en soyons point surpris : c'est que Dieu , qui tenait en sa main le cœur du prince, l'a remis en celle de François; et François, par l'impression de sa douceur, lui fait prendre tous les mouvements de son zèle.

Mais, ô Providence! que faites-vous? pendant que la paix entre les couronnes de France et de Savoie favorise la guerre que cet apôtre a fait à l'hérésie, vous laissez une autre guerre s'allumer entre

ces deux États, et cette guerre, portée jasqae dan le sein de son Église, va donner la paix aux rd)ellet. Avez-vous donc entrepris de troubler vos propres desseins? Non , chrétiens; mais elle veut Caire part à la France du bien que la Savoie possédait, et parce que ce bienheureux prélat est attaché ami fortement à Genève, qu'une intelligence à l'astre qu'elle remue, il faut que les intérêts de ce diocèse l'en séparent, afin qu'il puisse dire avec le Sauveur du monde, en quittant son troupeau : Il est à propos pour vous que je vous quitte : Expedii vobis wt ego vadam. ( Joan., 16.) Ce coup saus doute fut un des plus favorables pour la France. Notre invnh cible héros, Henri le Grand, fit bien des amqaèUs sur la Savoie; mais une des plus avantageuses, fiit d'attirer à sa cour cet homme de Dieu. Il y est conduit par le même esprit qui conduisit Jésos- Christ au désert : l'opinion de sa sainteté, le bruit de ses merveilles préviennent les cœurs en sa faveur; les peuples le comblent d'honneurs, et Henri, e'està-dire le plus grand roi qui portât alors la couronne, n'épargne rien pour lui donner toutes les marques d'une singulière estime. Cet auguste monarque, qui ne prisait que le mérite, et dont le discemeineiit était admirable pour le connaître , découvrit d*abord dans le saint prélat d'éminentes qualités; ^ s'en expliquant un jour : Non dit-il , je ne connais point d'homme, dans tout mon royaume, plus capable de soutenir les intérêts de la religion et ceux de l'État. Comme la ressemblance forme les liaisons, ce prince, également belliquenx et débonnaire, aima François, en qui il voyait tant de courage à combattre les ennemis de l'Église, et au même temps une douceur si engageante; il l'aima, dis-je, jusqu'à l'honorer de sa plus intime familiarité, n'estimant pas qu'il y eût de la disproportion, quand la majesté se trouvait d'une part et la sainteté de l'autre. Les belles espérances de fortune, dira peutêtre ici quelque mondain ! si ce prélat eût su profiter de son crédit, il pouvait parvenir au plus haut rang. Ce n'étaient pas seulement des espérances, mes chers auditeurs, c'étaient de la part d*Henri des preuves effectives d'une bienveillance et d*une magnificence toute royale. Déjà, par son ambassadeur auprès du souverain pontife, il demandait pour François le chapeau de cardinal ; déjà il lui assurait des évéchés de son royaume , le premier vacant; déjà, pour l'attacher de plus près à sa personne, il lui offrait le siège de Paris , sous le titre de coadjuteur. La fortune ne lui a donc pas manqué : mais cet homme évangélique se crut obligé, pour l'intérêt de Dieu, de manquer à une si éclatante fortune; et quelque jugement qu'en puisse faire la sagesse du siècle, si François de Sales eût usé de sa faveur suivant les vues du monde , jamais il n*eiU eu dans l'estime de Henri la place qu'il y occupait, et nous

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ne ferions pas aujourd'hui son éloge : c*eût été un grand cardinal , et non un grand saint; on eût parlé de lui tandis qu'il vivait encore sur la terre, mais maintenant son nom serait dans Toubli ; au lieu que par un renoncement si généreux et si rare; il Ta rendu immortel.

Ce fut, après tout, un langage bien nouveau à la cour, que celui de François de Sales. Que répondit-il à notre glorieux monarque, et que lui représenta-t-il ? qu'il était à la suite de la cour, non point pour ses propres affaires, mais pour celles de son diocèse; quil serait bien condamnable s'il négligeait les unes pour avancer les autres ; que TÊglise de Genève était son épouse, et qu'il lui serait d'autant plus fidèle , que c*était une épouse affligée, dont il devait être la consolation et le soutien : que Dieu l'avait appelé à la conversion de sa patrie, et qu'il mourrait dans la poursuite de ce dessein ; que pour cela il avait besoin de toutes les bontés de sa majesté, et qu'il n'en attendait nulle autre grâce. Voilà, pour m'exprimer de la sorte, comment les saints font leur cour , voilà comment les Âtbanase Font faite auprès de Ck)nstantin , les Rémi auprès deClovis, les Thomas auprès de Henri, roi d'Angleterre, toujours pour la gloire de Dieu et la cause de TËglise. Grand roi , ajouta François, Dieu vous demande trois choses , le rétablissement de la religion catholique dans le pays de Gex, mainlevée de tous les bénéfices usurpés par l'hérésie, et sûreté pour les églises qu'il lui a plu édifier par mes soins. Tous ces chefs étaient importants, chrétiens, et je me suis trompé quand j'ai dit que François de Sales n'avait point usé de son crédit : il en eût moins fallu pour s'élever aux plus grandes dignités; mais possédant le cœur de Henri , que ne pouvait-il pas se promettre et obtenir? On lui dépêche toutes les expéditions nécessaires : de là il se transporte à Dijon; il y annonce la parole de Dieu ; et, pour toute reconnaissance, il souhaite que ses lettres soient enregistrées au parlement de Bourgogne : elles le sont. Il retourne en Savoie, il les fait exécuter avec une vigueur tout apostolique : l'hérésie est déconcertée de se voir enlever le patrimoine de l'Église, et il triomphe de voir tout le pays de Gex reconquis à Jésus-Christ. Or, encore une fois, qui fit tout cela? La douceur agissante de notre apôtre. Tel fut le moyen qu'il mit en œuvre pour se rendre maître de tant d'esprits. Est-ce par sa doctrine qu'il persuadait? il est vrai, c'était un des plus savants prélats de son siècle : sa profonde capacité fut admirée par les premiers hommes du monde , j'entends les cardinaux Baronius et Bellarmin; le saint-siége le consulta sur les points les plus difllciles de notre religion ; il a donné cent fois le défi aux ministres de l'hérésie, et leur fuite n'é-

et d'érudition , puisqu'ils passaient pour les plus habiles qui fussent dans leur secte, qu'une preuve de la haute suffisance de François. Mais vous savez la belle parole du grand cardinal du Perron : J'ai, disait-il, assez de science pour convaincre les hérétiques , mais l'évéque de Genève a la grâce pour les convertir. Quoi donc? était-ce une grâce de miracles, comme celle d'un saint Grégoire? Il en a fait, chrétiens, et de tels que les plus sévères informations n'ont servi qu'à les autoriser. Quand il n'y en aurait point d'autre, celui-ci serait le plus authentique de tous , d'avoir converti tant d'hérétiques sans miracles. Mais disons toujours , et reconnaissons que c'est sa douceur qui le rendit si habile dans l'art tout divin de gagner les âmes; c'est elle qui lui concilia les esprits les plus indociles et les plus farouches , pour les ramener à Dieu ; c'est par elle que les hérétiques mêmes, comme Théodore de Bèze , ont été si fortement combattus, que, sans les intérêts humains qui les dominaient, elle les eût soumis; c'est elle qui tant de fois a engagé les plus obstinés hérétiques à le choisir pour arbitre de leurs différends : en sorte qu'on peut dire de lui ce que l'Écriture a dit de Moïse , que ce fut le plus affable , le plus prévenant, le plus condescendant de tous les hommes qui vivaient sur la terre : Fir mitissimus super omnes homines qui morabantur in teira. {Num. , 12. ) A quoi nous pouvons ajouter que ce fut par là même le plus efficace et le plus heureux dans les saintes entreprises, qu'il a dompté Pharaon; ou plutôt, qu'il a dompté l'hérésie, plus intraitable encore que Pharaon , et qu'if a délivré le peuple de Dieu de la servitude, en le réduisant sous l'obéissance de son légitime pasteur.

De là, mes chers auditeurs, double instruction pour nous : l'une , par rapport à la vraie foi , que François a préchée et rétablie ; et l'autre , par rapport à la manière dont il l'a préchée, et au moyen dont il s'est servi pour la défendre et la rétablir. Car apprenons d'abord à estimer notre foi pour laquelle ce digne ministre du Dieu vivant a si glorieusement combattu. Cultivons-la dans nous-mêmes , comme il l'a cultivée dans les autres : gardons surtout cette importante maxime ) qu'il recommandait si souvent, de faire paraître notre foi dans les moindres observances de notre religion, et particulièrement en celles dont l'hérésie a témoigné plus de mépris et plus d'horreur : car ces pratiques, disait-il , supposé les principes de notre créance, sont saintes et vénérables ; il faut donc , autant qu'il nous est possible, les maintenir , et d'autant plus les respecter en les observant , que l'erreur s'est plus attachée à les décrier en les rejetant. Plus elles sont petites , plus elles servent d'exercice à notre soumission et à notre foi : c'est bien mal travailler à la conversion des

tait pas tant une marque de leur peu de capacité I hérétiques,qued'entrerdansleurs sentiments, sous

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prétexte de oe retenir que les choses essenlielles. En6n, ajoutait-il, je n'ai jamais vu personne respecter et observer les points les plus légers de la discipline de rÉglise, qui ne demeurât ferme dans la foi ; mais j'en ai bien vu de ceux qui les négligeaient , se démentir peu à peu, et tomber malheureusement dans rincrédulité. Voilà pourquoi il faisait état de ces confréries saintement instituées dans TÉglise , eu ayant lui-même établi une sous le titre de la Croix. Plus les novateurs s'efforçaient de décréditer la pratique des vœux, plus il s'appliquait à la relever, s'étant lui-même engagé par vœu à réciter le chapelet tous les jours de sa vie. Plus ils raillaient des jeûnes et des austérités corporelles , plus il en exaltait l'usage. Plus ils se déchaînaient avec fureur contre les ordres religieux , plus il portait leurs intérêts et s'en déclarait le protecteur.

Mais, d'ailleurs, quelle autre leçon, que cette douceur dont il assaisonnait toutes ses paroles, tous ses discours, et dont il ne se départit jamais dans toutes les occasions où il eut à traiter avec le prochain! En cela Imitant Dieu même, qui, selon le beau mot du Sage, nous gouverne d'autant plus efGcacement qu'il nous conduit doucement : Mtingit a fine usque ad finem fortiter , et dispomt omnia suaviter! {Sap, , 8. ) Car pour développer ce fonds de morale si étendu et si nécessaire dans tous les états, prenez garde, s'il vous plaît, ce n'est point par la souveraineté de son empire que notre Dieu gagne nos cœurs. Il nous fait par là dépendre de lui ; mais par là il ne nous attire pas à lui. Ce n'est point par la sagesse de son entendement divin ; il peut bien nous éclairer par là , mais non pas nous toucher. Si donc il s'insinue dans nos âmes , et s'il s'en rend le maître, c'est par la douceur de son esprit et de sa grâce. Ainsi, chrétiens, ce n'est point par la hauteur et par la domination, beaucoup moins par la fierté et l'arrogance > que nous nous concilierons les cœurs de ceux avec qui nous avons à vivre, ou dont la Providence nous a chargés; ce n*est point par nos belles qualités, ni par tous les avantages de notre esprit , mais par la douceur de notre charité. Nous avons des monstres à combattre , aussi bien que François de Sales , PlacavU monstra ( Ecoles, ^ 45 ), les uns dans nous-mêmes, et les autres dans le prochain. Dans nous-mêmes, ce sont nos vices qui nous corrompent, nos passions qui nous dominent, l'esprit du monde, l'amour du plaisir, le libertinage, l'impiété, l'avarice, l'orgueil, Tambition. Or, ces monstres domestiques, j'en conviens, c'est par la sévérité que nous devons les exterminer de notre cœur et les détruire. Soyons sévères alors, et ne nous épargnons point, ne nous flattons point ; notre douceur nous serait pernicieuse , et bien loin d'étouffer nos passions , elle ne servirait qu*à les nourrir et à les fortifier. Mais

il y a d'autres monstres que nous devons attaquer dans le prochain , surtout dans ceux avec qui nous avons certains rapports de supériorité, de proximité, d'amitié; et ces monstres, par exemple, ce sont la colère de l'un , ses emportements et ses violences ; la haine de l'autre , ses animosités et ses ressentiments ; l'humeur de celui-là , ses bizarreries et ses caprices ; les désordres de celui-ci , ses habitudes criminelles et ses débauches : voilà souvent la matière de nos combats. Or je prétends que dans ces combats vous ne pouvez espérer de vaincre que par la douceur ; vous aurez beau cherclier d'autres voies , il en faudra toujours revenir à celle que TÉvangile nous a enseignée : Beati mites , quoniam (psi passidebunt tenam ( Matth. , 5 ) : Heureux ceux qui sont doux et pacifiques , parce qu'ils posséderont la terre; c'est-à-dire, parce qu'ils se rendront mattrei des cœurs , et qu'ils les tourneront où ri leur plaira. Non , tout autre moyen ne nous réussira pas; autorité, rigueur du droit, raison, adresse de l'esprit : car les autres ne déféreront pas à nos belles pensées, et ils croiront juger des choses aussi sainement qoe nous. Nous dirons bien des raisons; mais on oe prendra pas toujours pour règle notre raison : nous ferons valoir notre autorité; mais ce ne sera soa-. vent que pour causer de plus grandes révoltes. D'y procéder par la rigueur du droit , c'est s'engager dans des contestations éternelles , dans des examens infinis , et susciter des guerres qui ne s'éteindront jamais. Il ne reste donc que la douceur, qui gagne peu à peu , qui persuade sans dispute et qui entraîne sans effort. Apprenez de moi , disait le Sauveur du monde, que je suis doux et humble de cœur ; soyez-le comme moi , et vous entretiendrez le bon ordre et la paix : Discite a me quia mitis sttm et humills corde, H invenietis requiem animabus vestris, (Matth. ,11.) Je sais que pour cela il faudra prendre sur soi, oompatir, excuser, dissimuler, c^er, condescendre, se soumettre et s'humilier; et de plus, je sais qw tout cela est difRcile. Mais voilà pourquoi je voos disais , il y a quelque temps , que la grande sévérité du christianisme consistait dans la pratique de la charité , et que c'était une illusion de la vouloir chercher hors de là, ou de prétendre la trooTcr sans cela. Saint François de Sales s'est adonné à un continuel exercice de la douceur pour l'intérêt de la foi y et nous devons nous y attacher pour l'intérêt de la charité : car la charité ne nous doit pas être moins précieuse que la foi , et nous ne devons pas moins faire pour l'une que pour l'autre. C'est par la force de sa douceur que François a triomplié de l'hérésie; et c'est par l'onction de sa douceur qu'il a rétabli la piété dans l'Église. Renouvelez, s'il vous plaît, votre attention pour cette seconde partie.

POUR LA FÊTE DE SAINT FRANÇOIS DE SALES. DEUXIÈME PARTIE

Les évéques , dit saint Denis, sont les princes de la hiérarchie ecclésiastique ; il leur appartient donc de perfectionner les fidèles, comme les anges , dans h hiérarchie céleste, perfectionnent ceux qui leur aont inférieurs. De là vient, ajoute saint Thomas, F<dUigation indispensable qu*ont les évéques d*étre yer&its, puisqull n'est pas possible, au moins dans Tordre naturel des choses , qu'ils communiquent aux antres, par leur action, ce qu'ils n'ont pas eux- ■limes. Cette vérité, dont les exemples particuliers M nous convainquent pas toujours, se trouve pleiaenient justifiée dans notre illustre prélat. Il a été choisi de Dieu pour répandre l'esprit de piété dans tout le corps de l'Église, et il l'a fait par trois exaeUents moyens : par la douceur de sa doctrine, |ar la douceur de sa conduite, par la douceur de ses exemples. Cest ce qui l'a élevé à un si haut rang, et placé, comme l'Agneau de Dieu, sur la sainte aïoiitagne : Et vidi, et ecce Jgnus stabat supra uumtem Sion. ( Jpoc, 14. )

L.a piété tire un merveilleux secours de la docliîne, mais toute doctrine n*est pas propre à la piété. Sans parler de la fausse doctrine qui séduit, de la nauvaise doctrine qui corrompt, de la doctrine >rofane qui enfle, il y en a d'autres qui, toutes bonles et toutes saintes qu'elles sont, ou surpassent Tesprit par leur élévation, ou l'épuisent par leur lobtilité, ou l'accablent par leur rigueur : les unes réelairent sans l'émouvoir; d'autres le touchent lans l'instruire ; celles-ci sont trop mystérieuses, Bt rembarrassent; celles-là trop austères, et le rebatent. Pourquoi, de tant d'éloquentes prédications, et de tant de livres remplis de piété, y en al-îl si peu qui nous l'inspirent? Cest que la doctrine des hommes partant et d'un esprit défectueux, et d*un sens particulier , elle tient toujours des qualités de son principe, et par conséquent ne peut être ni parfaite, ni universelle; si elle entre dans un cœur, die en trouve un autre fermé; pour un qui la reçoit, eent l'écoutent avec indifférence : au lieu que eelle qui vient de Dieu se fait comprendre à tous , et goûter de tous : Et enmt omnes docibiles DeL ( JoAN. , 6. ) Or telle est la merveille que je découvre dans le grand et incomparable François de Sales : sa doctrine est une viande, non de la terre, mais du ciel, qui de la même substance nourrit, aussi bien que la manne, toutes sortes de personnes. Et je puis dire, sans blesser le respect que je dois à tous les autres écrivains , qu'après les saintes Écritures, il n'y a point d'ouvrages qui aient plus entretenu la piété parmi les fidèles, que ceux du saint évéque. Oui, chrétiens, les Pères ont écrit pour la défense de notre religion , les théologiens pour l'explication de nos mystères, les historiens pour con-

server la tradition de l'Église; ils ont tous excellé dans leur genre, et nous leur sommes à tous redevables; mais pour former les mœurs des fidèles, et pour établir dans les âmes une solide piété , nul n'a eu le même don que l'évéque de Genève. Son Introduction seule à la vie dévote, combien a-t-elle converti de pécheurs? combien a-t-elle formé de religieux? combien d*hommes et de femmes a-t-elle sanctifiés dans le mariage? combien, dans tous les états, a-t-elle fait de changements admirables? Je vous le demande, chrétiens; car pourquoi citer ici les souverains pontifes, les cardinaux, les princes et les rois qui lui ont donné tant d'éloges, et pourquoi rapporter un nombre presque infini de miracles que la lecture de ce livre a produits? Vous l'avez entre les mains; et une des marques les plus évidentes de son excellence et de son prix , c'est que dans le christianisme il soit devenu si commun. L'avez-vous jamais ouvert sans vous sentir excités à la pratique de la vertu, sans concevoir de saints désirs d'être à Dieu, sans que l'esprit de grâce vous ait parlé intérieurement , sans que la conscience vous ait fait quelques reproches? Or ce que vous avez éprouvé, mes chers auditeurs, est une expérience générale , et la meilleure preuve de la proposition que j'ai avancée , savoir , que François , par sa doctrine , a répandu dans les cœurs l'esprit de la vraie piété. Mais qu'y a-t-il donc dans cette doctrine qui la rende si universelle et si efficace? qui fait que ni les savants n'y trouvent rien au-dessous d'eux, ni les faibles rien de trop relevé ; qu'elle convient à toutes sortes de conditions , qu'il n'y a point de tempérament qui n'en ressente l'impression? C'est, mes frères , cette douceur inestimable, qui fusait distiller de la plume de notre saint évéque, conmie des lèvres de l'Épouse, le lait et le miel : Favut distUlans labia tua , met et lac lingua tua. (CatU,, 4.) Voilà ce qui a donné tant de goût pour ses ouvrages aux âmes les plus mondaines et les moins sensibles à la piété. Prenez garde , au reste ; je ne dis pas que la doctrine de François de Sales soit douce dans ses maximes. Il n'y a rien de si difficile dans la loi chrétienne, qu'elle n'embrasse; mais en cela même , elle est plus conforme à celle de Jésus-Christ. Le Sauveur, remarque saint Augustin , dit que son joug est doux ^jugum meum suaoe est (Matth., 11) : pourquoi? parce qu'il nous impose une charge plus légère ? non sans doute : trois additions à la loi écrite qu'il exprime en ces termes : Ego autem dico vobis (Id. ^ 5), sont d*une observance plus rigoureuse que tous les anciens préceptes. Le joug du Seigneur est doux , ajoute ce Père , non point à raison de sa matière, car c'est un joug; mais par la grâce de l'Évangile, qui nous aide à le porter. Ainsi la morale que François a enseignée , est en elle-même une morale sublime et de la plan

POUR LA FÊTE DE SAINT FRANÇOIS DE SALES

haute perfection ; mais , suivant le dessein de son maître , il a , par Fonction de ses écrits , adouci Tamertume de la croix , que Jésus-Christ avait rendue si désirable et si précieuse , en la détrempant dans son sang. Ah! chrétiens, si la morale de ce saint prédicateur , seulement tracée sur le papier, est encore si puissante, que ne pouvait-elle point, quand elle était vivante et animée ? et lorsqu'elle partait immédiatement de ce cœur embrasé du zèle le plus pur et le plus ardent , quel feu ne devait-elle pas répandre partout? De vous dire que François de Sales a été l'oracle de son temps, que Paris Ta admiré, que les parlements de France , par des députations honorables, l'ont recherché pour entendre sa doctrine, qu'il fut l'apôtre de la cour, ce serait peu; et si vous savez peser les choses au poids du sanctuaire , vous l'estimerez plus sortant de ce grand monde d'admirateurs qui le suivaient en foule en se retirant dans le désert, c'est-à-dire , quittant la cour et Paris , pour consacrer les carêmes entiers aux moindres villes de son diocèse , et aimant mieux comme Jésus-Christ, prêcher dans les bourgades, que dans Jérusalem. De là même aussi , ces bénédictions abondantes que Dieu donnait à son ministère; de là ces soupirs que poussaient vers le ciel ses auditeurs , et ces larmes qui coulaient de leurs yeux ; de là ces fruits de pénitence qu'il recueillait après ses prédications évaogéliques , comme le seul tribut qu'il prétendait tirer de cet emploi : recevant les pécheurs, écoutant leurs confessions, les encourageant et les consolant, leur prescrivant des règles de vie conformes à leur état , et tout cela avec cette sage douceur qui les convainquait et qui les attachait inviolablement à leurs devoirs. Un des souhaits de saint Fulgence était de voir saint Paul préchant l'Évangile; et ne vous sentez-vous pas, chrétiens, touchés du même désir à l'égard de saint François de Sales? Or, il est aisé de vous satisfaire : révéque de Genève vit encore dans ses écrits, parce qu'il y a laissé tout son esprit : choisissez-le pour votre prédicateur; en tout temps et en tous lieux vous pouvez l'entendre. Je n'aurai pas peu fait pour votre salut, si je puis vous engager à cette sainte pratique ; et cet homme de Dieu aura la gloire de continuer , après sa mort , ce qu'il a si heureusement commencé pendant sa vie, lorsqu'il a établi la piété et le culte de Dieu , par la douceur de sa doctrine. Ce sujet est trop vaste, mes chers auditeurs, pour le renfermer dans un seul discours. A cette douceur de la doctrine, François joignit la douceur de la conduite dans le gouvernement des âmes; et quel nouveau champ s'ouvre devant moi! que dirai-je des effets merveilleux que produisit dans TÉjjlise une telle direction? Je n'en veux qu'un exemple : il est mémorable. Je parle de ce saint ordre qui! a institué sous le titre de la Visitation de Ma-

rie. Oui, chrétiens, c'est à la conduite de sonii tituteur, à cette conduite également religieuse et douce qu'il doit sa naissance; c'est sur cette coe* duite qu'il est fondé , c'est par cette conduite qiffl subsiste. Vous le savez : Dieu choisit l'illustre et vénérable dame de Chantai pour rexécution de ci grand ouvrage, et l'adressa à François de Sales, quel il avait inspiré le même dessein. Dès qu'eb a vu ce saint prélat , qu'elle Ta entendu « la iwft d'abord gagnée par l'attrait de sa douceur; eetH femme forte que nous avons enfin trou vée dans notn France, Mtdierem fortem guis inveniet f (Pfw., 31) connaît bientôt que son saint directeur agit de concert avec Dieu dans cette affaire : CtuUail et vidit quia bona est negotiatio ejus : cela suffit; et sans une plus longue délibération , elle se rësoïC à tout entreprendre pour seconder son zèie : Mênum svam misit ad fortia. Elle rompt les lica qui la tiennent attachée au monde ; elle quitte a patrie, et va dans une autre terre planter une noovclle vigne qui devait fructifier au centuple et m répandre de toutes parts : Defructu manuum narumplantavitvineam. A peine a-t-elJe mis la mais à l'œuvre du Seigneur, qu'un nombre de saintei vierges se joignent à elle pour prendre part au tnvail et pour s'enrichir de grâces et de vertus : M tsefilix congregarerunt dioitku. Telle fut roriginc de cet ordre si florissant. Vous me demandez quelle est sa loi fondamentale? la voici dans les paroles da Sage, au même endroit : Et lex clementix in lingua ejus; une autre version porte, lex mansHetudinis. C'est la loi de douceur , cette loi extraite do cœur de François, pour être gravée dans celui de ses filles en Jésus-Christ, car il ne fallait pas qu'une si belle vertu mourût dans sa personne : et si le double esprit du prophète dut être transmis à un autre, il était encore plus important que l'esprit simpleet doux de ce glorieux fondateur fût multiplié : 3f<» suetudo muUiplicavit me. Il semble, en effet, que dans ces excellentes lettres par où il forma ce cher troupeau dont il était le conducteur, il ne leur r^ commande rien autre chose que la douceur de Fesprit : cette douceur d'esprit est le sujet ordinaire de ces admirables entretiens que nous lisons, et qu'il avait avec ces âmes prédestinées : à cette douceur d'esprit il rapporte toutes les constitutions de son ordre. Pourquoi , de toutes les congrégations religieuses, celle-ci est-elle spécialement favorisée du ciel? pourquoi, par un avantage assez rare, lorsque le temps altère tout, croît elle sans cesse dans la perfection de son institut^ au lieu d'en dégénérer? pourquoi se rempUt-elle tous les jours de tant de sujets distingués, et parla splendeur de leur naissance , et par le mérite de leurs personnes? C'est que l'esprit de François y règne, c'est qu'elle est gouvernée par sa douceur. Je ne dis pu

POUR LA FÊTE DE SAINT FRANÇOIS DE SALES

sed , mes très-elières sœurs , pour tous donner la préférence au-dessus de tous les ordres de l'Église ; vous les devez honorer , et ce sera toujours beauipoup pour vous d*étre les plus humbles dans la ■tison de Dieu. Mais je vous le dis pour vous faire meore plus aimer cette douceur qui vous doit être M précieuse, puisque c*est l'héritage de votre père, iftque vous ne la pratiquerez jamais selon ses rè- 0Êê^ sans triompher de toutes les passions , sans pBqQérir toutes les vertus, et sans vous élever, %Wime lui, jusqu'au sommet de la montagne ou jii la sainteté évangélique : Et vidit, et ecoe Agnus Màbat supra montern SioUy et cum eo centum qualéraginta quatuor millia. {Apoc. , 14.) , ' Quand le grand évéque de Genève, par la dou- (.'CMir de sa conduite et pour Tavancement de la piété , ^iTiurait rien fait davantage que d'établir dans le f christianisme un ordre où Dieu est si parfaitement ^ si constamment servi , ne serait-ce pas assez , et îm trouverai s-je pas en cela même Tample matière ifàn des plus solides et des plus magniOques élorges? Mais non , chrétiens , Dieu a prétendu de lui , et attend aujourd'hui de moi quelque chose de plus : ]>ieu , dis-je , a prétendu de lui que, par la douceur de ses exemples, il fît renaître en vous l'esprit de la piété chrétienne; et Dieu attend encore de moi , qu'en vous les proposant , je contribue à une fin si importante. Oubliez , s'il est possible , tout ce que i*ai dit , et regardez seulement la vie de François ^ Sales : c'est un des plus excellents modèles que TOUS puissiez imiter. Hélas! mes chers auditeurs, où la piété en est-elle maintenant réduite? Francis de Sales lui avait donné du crédit; elle régnait de son temps jusque dans la cour où il l'avait introduite avec honneur ; et présentement n'est-elle pas en quelque sorte bannie de la société des hommes? Les libertins méprisent insolemment ses maximes, et elle passe parmi ces prétendus esprits forts pour simplicité et pour faiblesse, parce qu'elle nous fait dépendre de Dieu , et qu'elle nous assujettit à la loi de Dieu. Les grands, dont elle.devait être autorisée, l'abandonnent, parce qu'elle ne peut compatir avec l'ambition et l'intérêt qui les dominent : tout le reste à peine la connaît-il , tant il est aveugle et grossier : on se contente de vivre , sans penser à vivre chrétiennement. Ce désordre A'esMI pas tel que je le dis ; et si nous avons encore quelque sentiment de religion, n'en devonsnous pas être touchés ? Mais quoi ! mes frères , ne le corrige];ons-nous point, ce désordre si déplorable , et faisant profession de garder si exactement tous les devoirs où la vie civile nous engage , n'aurons-nous nul soin de cette belle vie qui fait toute la perfection d'un chrétien ? Ah ! du moins considérez ici le modèle que je vous présente : il vous fera voir ce que c'est que la piété ; il vous la fera

non-seulement estimer, mais aimer. La Providence, qui voulait nous donner François pour exemple, l'a attaché à une vie commune, afin qu'elle n'eût rien que d'imitable : il n'a point passé les mers , pour aller dans un nouveau monde chercher de l'exercice à son zèle ; il est demeuré dans sa patrie , mais il y a été prophète et plus que prophète puisqu'il en a été le salut. Voilà ce que vous pouvez faire par proportion dans vos familles, et n'y êtes-vous pas indispensablemenl obligés ?

François n'a point refusé les bénéfices de l'Église : il était plus nécessaire qu'il nous enseignât à les bien recevoir. Voyez s'il y est entré par des considérations humaines, et déplorez les abus et les scandales de notre siècle , où ce sont des vues intéressées , des vues ambitieuses qui nous servent de vocation pour tous les états, même les plus saints. De cet exemple vous tirerez deux règles de conduite; l'une particulière, l'autre générale : car d'abord vous apprendrez en particulier avec quel esprit vous devez approcher de l'autel du Seigneur et paraître dans son sanctuaire; que c'est le Seigneur même qui doit vous appeler a ce sacré ministère , et non point vous qui ayez droit de vous y porter. Et par une conséquence plus générale, vous conclurez ensuite que Dieu étant le maître de toutes les conditions, c'est à lui de les partager, à lui de vous les marquer, à lui de vous choisir, sans qu'il vous soit permis de prévenir ou d'interpréter son choix à votre gré. Si ces règles étaient fidèlement observées, nous ne verrions pas dans les bénéfices et les dignités ecclésiastiques tant de sujets qui ne s'y sont ingérés que par la faveur, que par l'intrigue, que par les voies les plus sordides et les plus basses, et nous n'aurions pas encore la douleur de voir dans le monde tant d'hommes sans mérite, sans talent , sans nulle disposition, occuper les places les plus honorables et se charger des fonctions les plus importantes.

François, en acceptant la dignité éplscopale, ne nous a pas donné le même exemple de renoncement, que plusieurs autres qui ont pris la fuite et se sont cachés dans les déserts pour éviter ou un fardeau, ou un honneur qu'ils craignaient. Mais j'ose dire néanmoins qu'en cela même il a fait quelque chose de plus rare et de plus instructif pour nous : car se trouvant engagé à une Église pauvre et désolée dont Dieu lui avait confié le soin , jamais rien ne l'en put séparer. C'était son épouse; et toute défigurée qu'elle paraissait à ses yeux, il lui fut toujours fidèle : en sorte qu'il la préféra à tout ce qu'on put lui offrir de plus spécieux et de plus brillant. Un tel exemple n'a-t-il pas je' ne sais quoi qui gagne le cœur ? Vous me demandez , chrétiens , quelle application vous en pouvez faire à vos mœurs? rien de l plus juste et de plus nécessaire à une solide piété.

POUR LA FÊTE DE SAINT FRANÇOIS DE SALVS

Cest d*aimer la condition où Dieu tous a appelés , quelle qu'elle soit; de vous y tenir, et de ne chercher rien au delà, persuadés que si vous y suivez les vues de la providence, si vous y demeurez par Tordre de Dieu, il n'y a point de condition où vous n'ayez tous les moyens de vous sanctifier. C'est de réprimer ces insatiables désirs qu'inspirent aux âmes mondaines ou l'envie d'avoir , ou l'envie de paraître ; formant toute votre vie sur les grandes maximes du«véritable honneur, de la raison, de la foi, et n'écoutant point ces faux principes qu'on se Daiît dans le siècle et même dans l'Église, pour viser sans cesse plus haut et pour ne mettre jamais de bornes à ses prétentions. Dès que vous saurez ainsi vous fixer , vous ne serez plus si entêtés de votre fortune, si distraits et si dissipés ; vous vous préserverez de mille écueils où l'innocence échoue; et, plus attentifs sur vous-mêmes, vous serez plus en état de goûter Dieu , et de marcher tranquillement et avec assurance dans ses voies.

François, revêtu de l'épiscopat, a fait consister sa perfection dans la pratique des devoirs propres de son ministère , visitant son Église , tenant des synodes , conférant les ordres sacrés , instruisant les prêtres, dirigeant les consciences , prêchant la parole de Dieu , administrant les sacrements. En tout cela rien d'extraordinaire , sinon qu'il le faisait d'une manière non ordinaire, parce qu'il le faisait en saint : c'est-à-dire . parce qu'il le faisait avec fidélité , descendant à tout, jusques à converser avec les pauvres , et à enseigner llii-même la doctrine chrétienne aux enfants; parce qu'il le faisait avec assiduité, ayant ses heures, ses jours, tous ses temps marqués , et donnant à chacun ce qui lui était destiné; parce qu'il le faisait avec persévérance et sans relâche , s'élevant au-dessus de tous les dégoûts , de tous les ennuis , de toutes les humeurs , principes de ces vicissitudes et de ces changements perpétueist qui , selon les différentes conjonctures , nous rendent si différents de nous-mêmes ; parce qu'il le £aisait toujours avec une ferveur vive et animée, ne se déchargeant point sur les autres de ce qu'il pouvait lui-même porter : le premier au travail , et le dernier à le quitter, ne comptant pour rien les fatigues passées , et ne pensant qu'à en prendre de nouvelles et qu'à recommencer ; enfin , parce qu*il le faisait avec une droiture et une pureté d'intention qui relevait devant Dieu le prix de toutes choses , même des plus légères en apparence , et leur imprimait un caractère de sainteté, n'ayant en vue que Dieu , que le bon plaisir de Dieu, que l'honneur de Dieu. Ah! chrétiens, on se fait tant de fausses idées de la piété ! on la croit fort éloignée, lorsqu'elle est auprès de nous; on se persuade qu'il faut sortir de son état, et abandonner tout pour la trouver ; et voilà ce qui ralentit toute notre ardeur^, et ce qui nous déses-

père. Mais étudiez bien François de Salei; ^ot » sez pour vous détromper. Vous apprenez deU que toute votre piété est renfermée dans votre e» dition et dans vos devoirs. Je dis dans vos derein fidèlement observés : ne manquez à rien de Uhé ce que demandent votre emploi « votre cfasrge, ki diverses relations que vous avez plus direeleoMt, ou avec Dieu en qualité de ministres des antels,OQ avec le public en qualité de juges, ou avee des domestiques en qualité de maîtres, on avec des mÙÊ/H en qualité de pères et de mères; avec qui qaeei puisse être,el dans quelque sitoation que ce pôM être, embrassez tout eela, aooomplisses tontedi, ne négligez pas un point detoul cela. Jadis, dw vos devoirs assidûment pratiqués : ay«z dam de votre vie certaines r^les qui distribuent vas hs ments, qui partagent vos soins, qui arrangeât m exercices selon la nature et l'étendue de vos oUh gâtions; tracez-les vous-même, ces règles, os, pour agir plus sûrement et plus durétienneomt, engagez un sage directeur à vous les prescrire, d faites-vous une loi inviolable de vous y sonmetUt Je dis dans vos devoirs constamment remplis : avancez toujours dans la même route sans vous dé* tourner d'un pas; et malgré l'ennui que peut cMBff une longue et fatigante continuité , n'ayez poor mobiles que la raison et la foi, qui chaque jour lod les mêmes , et qui chaque jour, autant qu'il vo« convient , vous appliqueront aux mêmes œovro. Je dis dans vos devoirs gardés avec une saioii ardeur; non pas toujours avec une ardeur msible , mais avec une ardeur de l'esprit , indépodante des sentiments et au-dessus de tous les obi' tacles. Enfin , je dis dans vos devoirs sanctifés par la droiture de votre intention : tellement que, dégagés de tout autre intérêt et de tout autre désir , vous ne soyez en peine que de plaire à Diea, et ne vous proposiez que de faire la volonté de Dieu. Voilà, dis-je, mes chers auditeurs, ce que vous es* seignera le saint directeur dont vous venez d'entodre réloge , et dont je voudrais que les leçons fassent gravées dans votre souvenir avec des caractèrts ineffaçables; voilà dans ses exemples le précis et Tabrégé de sa morale; de cette morale égalemcit ennemie de tout excès, soit de relâchement, toit I de rigueur; de cette morale qui ne ménage et m ; flatte personne , mais aussi qui ne décourage et ne rebute personne ; de cette morale qui joint si bien ensemble, et toute la douceur, et toute la perfeefiioo de la loi évangélique.

Vous me direz qu'on ne voit point là ni de rigosreuses pénitences à pratiquer, ni de grands efifoits à soutenir : j'en conviens; mais j'ajoute ^ je réponds , que c'est cela même qui en fait rezeelleace I et qui nous en doit donner la plus haute tttàmi' I Car c*est là que , sans qu'il paraisse beaueoap di

POUR LA FÊTE DE SAINT FRANÇOIS DE PAULE

moitîflcations, on a sans cesse à se mortifier; que

sans croix en apparence , on trouve sans cesse à se

crucifier; que sans nulle violence au dehors, il faut

sans cesse se vaincre et se renoncer. Et je vous le

demande 'en effet, chrétiens, pour s*assujettir,

eomme François de Sales , à une observation exacte

et fidèle, à une observation pleine et entière, à une

: observation constante et assidue , à une observation

', sainte et fervente des devoirs de chaque état, quelle

r attention est nécessaire ? quelle vigilance et quels

[ letours sur soi-même? et pour se maintenir dans

i cette attention et cette vigilance continuelle, de

a quelle fermeté a-t-on besoin , et en combien de ren-

g contres fauMI surmonter la nature, captiver les

■ sens, gêner Tesprit ? D'ailleurs , combien de devoirs B difficiles en eux-mêmes et très-onéreux 1 combien g qui nous exposent à mille contradictions et à mille

■ combats! combien dont on ne peut s*ac(]uitter sans f se faire la victime du public, la victime du bon

droit, la victime de Tinnocence! combien qui demandent le plus parfait désintéressement, le sacrifice le plus généreux de toutes les inclinations , de toutes les liaisons du sang et de la chair! Et comme tout cela se fait selon les obligations ordinaires de la condition, et n'a pas un certain faste,

• ni un certain brillant que la singularité donne à d'autres œuvres , quelle doit être la force et la pureté de nos sentiments, lorsque, sans nul soutien extérieur , sans nul éclat et sans nulle vue de paraître, la seule religion nous anime, la seule équité nous sert d*appui , le seul devoir nous tient lieu de tout? Ah ! mes chers auditeurs! entrons dans cette voie, et ne craignons point qu'elle nous égare. C'est la vQie la plus droite et la plus courte; elle est ouverte à tout le monde, et François a eu la consola- 'tion d'y attirer après lui une multitude innombrable de fidèles. Si , par une dangereuse illusion , elle ne nous semble pas encore assez étroite, c'est que nous n*y avons jamais bien marché, et que nous ne la connaissons pas. Faisons-en l'épreuve; et quand , après une épreuve solide , nous ne la trou-

• verons trop large, alors il nous sera permis de chercher une autre route, et d'aspirer à une plus sublime perfection.

Vous cependant sur qui Dieu répandit sa lumière avec tant d'abondance, et qui nous l'avez communiquée avec tant de charité , fidèle et zélé pasteur des âmes, grand saint, recevez les honneurs solennels que vous rend aujourd'hui tout le peuple chrétien. Recevez les hommages que toute la France vous offre, comme autant dégages de sa reconnaissance*. Elle sait ce qu'elle doit à vos soins , et elle tâche , dans cette cérémonie, ù s'acquitter en quelque sorte auprès de vous. Cest elle qui , la première , vous

* Le Père Boardaloae fit ce sermon pour la cérémoDie de tB eoDooisQUon de talnt Françoit de Sales.

avait déjà canonisé par la voix publique, et c'est elle qui vient enfin de consommer l'ouvrage de votre canonisation par la voix de l'Église. C'est à la requête de son roi, à l'instance de ses prélats, à la sollicitation de tout son clergé, que vous avez été proclamé saint. Il était juste qu'elle vous rendit, autant qu'elle le pouvait , devant les hommes, ce que vous lui avez donné devant Dieu. Pendant votre vie , vous avez travaillé à la sanctifier : il était juste qu'après votre mort elle travaillât à faire déclarer authentiquement et hautement votre sainteté. Recevez en particulier les hommages que je vous présente, comme membre d'une compagnie à qui l'éducation de votre jeunesse fut confiée, dans les mains de qui vous remîtes le plus précieux dépôt de votre conscience, et qui eut enfin la consolation de recueillir vos derniers soupirs, et de conduire votre bienheureuse âme dans le sein de Dieu. Du reste, mes chers auditeurs , entrons tous dans l'esprit de cette solennité. Qu'est-ce que la canonisation d'un saint? Un engagement à acquérir nous-mêmes, avec la grâce et le secours de Dieu, toute la sainteté qui nous convient. Car célébrer la canonisation d'un saint, c'est professer que la véritable gloire consiste dans la sainteté, qu'il n'y a rien de grand et de solide dans le monde que la sainteté, que toute la félicité et tout le bonheur de l'homme est attaché à la sainteté. Or, je ne puis professer tout cela sans me sentir excité fortement, et sollicité à la poursuite de la sainteté ; et je me condamne moimême par ma propre confession , si , reconnaissant tout cela , je n'en ai pas plus de zèle pour ma sanctification. Il n'est pas nécessaire que nous soyons canonisés dans l'Église, comme François de Sales; mais il est d'une nécessité absolue que nous soyons saints , par proportion , comme lui. Nous trouverons dans sa doctrine de quoi nous éclairer , dans ses exemples de quoi nous animer, et dans la gloire où il est parvenu, de quoi éternellement et pleinement nous récompenser. C'est ce que je vous souhaite , etc.

SERMON

PODE

LA FÊTE DE SAINT FRANÇOIS DE PAULE

Ego minimus in domo patrit met.

Je suis le plus peUt dans la maison démon père. Livn dm Juges, chap. 6.

Ces 4)aroles que j'applique au glorieux patriarche dont nous célébrons ici la fête, furent autrefola prononoées par Gédéon , Pun des plus grands hom* mei de rancioine loi. Dieu Pavait choiii pour com«

POUR LA FÊTE DE SAINT FRANÇOIS DE PAULE

battre les Madianites enflés de leur victoire , pour délivrer les Hébreux ses compatriotes de l'oppression , et pour être enfin le chef, le conducteur et le souverain de son peuple. Mais qui suis-je, dit ce saint capitaine, surpris du choix que Dieu faisait de lui pour une si haute entreprise; et comment est-ce, Seigneur, que vous avez jeté les yeux sur moi? Je suis de la dernière des douze tribus, qui est celle de Manassès ; dans la tribu de Manassès ma famille est la moindre de toutes ; et moi , je suis le plus petit de la maison de mon père : par où donc pourrai-je sauver Israël? In quo liberabo Israël? ecce familia mea infirma est in Manasse, et ego minimus in domo patris met, ( Jud. ^ 6. ) Va , lui répondit le Seigneur, ne sois point en peine : je me joindrai à toi : je Relèverai , et te ferai grand. Cette promesse s'accomplit, et vous savez à quel point de grandeur Gédéon parvint , et combien son nom tut redouté des ennemis du peuple de Dieu , et fameux dans toute la terre. N'est-ce pas là , chrétiens , l'image la plus naturelle et la plus parfaite de Tincomparable François de Pâule ; et ne semble-t-il pas que le Saint-Esprit, sous ces traits, ait prétendu nous le marquer par avance , et nous le faire connaître ? Dieu le destinait à des commissions importantes : à fonder dans l'Église un*nouvel ordre ; à combattre le monde, le démon et la chair, ces dangereux ennemis de notre salut : et sur cela , quel était le sentiment de ce saiut instituteur ? Le même que celui de Gédéon. Eh quoi! mon Dieu, s'écriaitil t vous me connaissez ; je suis le plus petit des hommes , et le moyen que dans mon extrême faiblesse, je sois en état de seconder vos vues sur moi , et de les remplir? Ego minimus in domo patris mei. Je le sais, répond le Seigneur; mais c*est pour cela même que je t'exalterai , et que je te comblerai de gloire. Arrêtons-nous là, mes chers auditeurs , puisque c'est la plus juste idée de l'éloge que j'entreprends. Faire le panégyrique de François de Paule, c'est faire le panégyrique de l'humilité; ou faire le panégyrique de l'humilité , c'est faire celui de François de Paule. Toutes ses vertus se sont comme abîmées dans celle-là : sa foi merveilleuse , sa charité ardente et zélée , son austérité de vie , et sa mortification. Mais avant que de vous expliquer mon dessein, implorons le secours du ciel , et demandons-le par l'intercession de la plus humble des vierges, /ive, Maria.

Quoique l'humilité soit de toutes les vertus la plus pacifique, la plus soumise et la plus modeste, souvent néanmoins, si je puis ainsi m'exprimer, elle voudrait, aussi bien que l'orgueil , résister à Dieu, et combattre contre Dieu. L'Écriture-Sainte, au livre de la Genèse , nous représente un combat qui se passa dès le commencement du monde entre Dieu

et les hommes, et dont l'orgueil des hommes fut le seul principe : des hommes entreprirent de s'élerer malgré Dieu même , et Dieu , malgré eux , entreprit de les humilier. L'orgueil des géants s'arma d'insolence et de présomption contre la toute-puissance de Dieu , et la toute-puissance de Dieu s'arma de foudres contre l'orgueil des géants. Mais , chrétiens, j'ai à vous proposer aujourd'hui un combat bien différent, et non moins saint que l'autre était criminel ; car quoique ce soit un combat entre Dieu et l'homme, il a cela de propre et de merveilleux, que, bien loin de séparer Thomme de Dieu , il l'unit étroitement à Dieu , et l'entretient dans une paix éternelle avec Dieu. Ce combat, mes chers auditeurs, c'est celui de l'humilité de François de Paule, contre la libéralité et la magnificence divine. Dieu veut exalter François ; et François , autant qui lui est permis, s'oppose à son exaltation. François veut s'abaisser et s'anéantir; et Dieu, pour le relever, le tire de l'obscurité où il veut vivre , et s'oppose à son anéantissement. Voilà tout mon sujet, conc^ vezie bien^ parce que ce sera tout le fond et tout le partage de ce discours. Saint François de Paule a employé tous les efforts de son humilité pour se faire petit dans le monde , c'est la première partie; et Dieu a employé tous les trésors de sa magnificence pour le faire grand , c'est la seconde. Le Sauveur des hommes avait dit dans son Évangile, que celui qui s'humilierait serait exalté , Qui se humiliO' verity exaUabitur ( Matth. , 23 ) ; et il fallait que cet oracle se vérifiât : or, je prétends qu'il n'a jamais été plus authentiquement vérifié , ni dans m exemple plus illustre, que dans la personne du saint fondateur que nous honorons en ce jour ; et pour vous en convaincre, je vous ferai voir d'une part François de Paule qui s'humilie, et Dieu de l'autre qui glorifie François de Paule. Appliquez-vonSt chrétiens : il y aura là également et de quoi satisfaire à votre dévotion , et de quoi servir à votre instruction.

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