PREMIERE PARTIE
N'être rien , et ne s'estimer rien ; être peu ^ chose, et s'estimer peu de chose; être méprisablei et se mépriser en effet soi-même, c'est l'indispeftsable devoir de l'humilité. Mais être grand, ets'é* tudier à devenir petit; être distingué aux yeux de Dieu , et n'être à ses propres yeux qu'un vil sujet; être tout ce que l'on peut être de plus relevé daoi l'opinion des hommes, et dans la sienne propre f> rabaisser au-dessous de tous les hommes, e'est la grâce , c'est la perfection de l'humilité , et œ que saint Bernard admirait plus que toutes les autM vertus : Mirabilem te apparere, et conten^ptUir lem repufare , hoc ego virttUibus ipsis mirMSÊS judico. ( BEfiN .) Or voilà, chrétiens , le caractère
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de rhumiiité de saint François de Paule. Figurezvous un homme comblé d'iionneur et de gloire, un homme puissant en œuvres et en paroles , un homme vénérable aux souverains de la terre, chéri des papes., recherclié des rois, honoré des peuples; un homme de miracles, et dont tout le soin néanmoins est de se cacher et de s'obscurcir; qui ne travaillé que pour cela, et qui n'a de pensée que pour cela; qui met en usage tout ce que Tesprit de Dieu peut suggérer, et tout ce que l'esprit humain peut imaginer pour cela : voilà en raccourci tout le portrait de ce grand saint.
François réussit d'abord dans cette entreprise. Dès qu'il s'aperçut que Dieu commençait à opérer en lui des choses extraordinaires; que dès les premières années de sa vie , le ciel le prévenait des plus rares bénédictions ; que déjà son enfance était devenue illustre par divers prodiges, et que le bruit de ses prodiges se répandant au dehors, son humih'té en pourrait recevoir quelque atteinte , que fait-il ? Il forme un dessein que la seule grâce du christianisme lui put inspirer. S'il eût consulté la prudence de la chair, elle eût traité de folie une si sage résolution; mais c'est l'esprit du Seigneur qui le conduit, et il ne veut point d'autre conseil. Sous un tel guide , il se dérobe de la maison paternelle ; il entre, dès l'âge de treize ans, dans un désert qui semblait plutôt être la retraite des bétes sauvages que des hommes ; il y trouve une solitude que Dieu même lui avait préparée dans une étroite caverne ; il regarde cette grotte comme son tombeau, il s'y ensevelit tout vivant, et il est résolu d'y demeurer et d'y mourir.
Ce fut là , chrétiens , comme le. premier pas de sun humilité. De vous dire ce que fit ce saint solitaire , séparé de tout commerce , et n'ayant à traiter qu'avec Dieu ; de vous dire quelles faveurs célestes il reçut, de quelles lumières il fut éclairé, de quels sentiments il fut pénétré, à quelles austérités il se condamna, combien de vertus héroïques il pratiqua : ce sont des secrets qui passent toutes nos connaissances, et qu'il ne nous appartient pas de découvrir. Je ne sais qu'une seule chose, mais cette seule chose est plus que tout ce que nous en pourrions d'ailleurs savoir , et que tout ce que je vous en pourrais apprendre : et quoi ? C'est que Fran- ' çois de Paule voulut vivre dans cette solitude inconnu aux hommes , ignoré des hommes, abandonné et généralement oublié des hommes : Obliviani datus sum tanquam mortuusa corde {Psalm. 30); c'est là, dis-je, tout ce que je sais et ce qui vaut les plus pompeux et les plus magnifiques éloges. Si je vous disais que dans son désert il mena une vie tout évangélique, qu'il y eut avec Dieu les communications les plus intimes, et, si j'ose ainsi m'exprimer, les entretiens les plus familiers ; qu'il y fiit
BOVBDALOUE. — T. II.
gratifié de tous les dons de l'oraison la plus sublime et de la plus haute contemplation ; si je vous disais qu'il consacra ce saint lieu par des ferveurs et même des excès de pénitence qui l'égalèrent aux Élie et aux Jean-Baptiste; que le jeûne y fut sa nourriture, le cilice son vêtement, la terre son lit ; qu'il y fit de sa chair une victime de mortification : tout cela vous paraîtrait grand, admirable, divin. Mais, encore une fois, j'ai quelque chose de plus grand à vous dire que tout cela, et c'est qu'en tout cela François voulut être caché, qu'en tout cela il suivit la belle maxime de saint Bernard , qui est le précis de rhumiiité évangélique, Jma nesciri (Bebn. ); qu'il a dit à Dieu en tout cela comme Jérémie, Diem hominis non desideravi, tu scis ( Jebeh. , 17 ) : Seigneur ; vous le savez , je n'ai point recherché la vue des hommes; au contraire, je m'en suis éloigné , et je n'ai voulu avoir que vous pour témoin de mes actions et de ma vie.
Si donc il fut saint dans le désert, ce fut d'une sainteté cachée; s'il y fut sévère à lui-même, ce fut d'une sévérité cachée; mais surtout s'il y fut humble, ce fut d'une humilité cachée, et par là même de l'humilité la plus parfaite. Il y a dans le monde, et dans le monde chrétien , une humilité d'une autre espèce, une humilité qui éclate, une humilité qui se produit avec un extérieur plein de piété, une humilité qui attire le respect, qui se donpe du crédit, qui reçoit tous les honneurs qu'elle semble fuir. Est-ce une vraie humilité? je n'en juge point; car c'est à Dieu d'en faire le discernement ; du reste, quand je vois une humilité de ce caractère, je l'honore, mais je crains pour elle. Je l'honore, parce qu'elle a le corps et la surface de l'humilité chrétienne , et qu'il ne m'appartient pas d'en sonder le fond; mais je crains pour elle, parce qu'il est trèsdangereux qu'avec toute l'apparence de l'humilité, elle n'en ait pas l'esprit; je m'en défie, parce que je me souviens de l'excellente instruction de saint Grégoire pape, savoir, que l'humilité est de la nature de ces odeurs précieuses, qui ne se conservent jamais mieux que dans un vase bien fermé , et qui s'évaporent dès qu'elles sont exposées.'au grand air. Voilà pourquoi François de Paule, solidement humble , cacha dans les ténèbres jusqu'à son humilité même, persuadé qu'on se laisse bientôt enlever ce trésor évangélique, dès qu'on le découvre et qu'on le fait paraître au grand jour.
Que dis-je, après tout, chrétiens? est-ce que l'humilité doit toujours demeurer sous le boisseau, et ne se montrer jamais? Elle le voudrait ainsi; mais il y a des conjonctures où elle est en quelque sorte forcée de se faire voir ; et quand , par une longne et solide épreuve, elle s'est bien affermie, elle peut enfin sortir de son obscurité pour suivre la voix de Dieu, et pour se conformer aux vues de la Provi*
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deuce , François de Paule vivait depuis six années entières dans la plus sombre retraite : ce n*était point assez selon les désirs de son cœur, mais c'était trop pour TÉglise, à qui Dieu le réservait, et trop pour les âmes qui devaient être éclairées de ses lumières. Quelques charmes qu'ait donc pour lui sa solitude, il faut qu'il la quitte. Je me trompe, mes chers auditeurs , il ne la quitta point; mais son histoire nous dit un beau mot , et qui est plein d'un grand sens : que cet homme de Dieu , sans quitter sa solitude , qui fut le centre de son humilité, porta dans le monde, en y entrant, tout l'esprit de sa solitude et de son humilité, ou , plutôt , que le monde vint le chercher dans sa solitude, pour y être sanctiûé par la vertu et par les exemples* de son humilité : c'est ainsi que s'explique l'historien de sa vie. Et en effet , dès que le solitaire de la Calabre commença malgré lui à être connu, dès que son nom fut divulgué dans les provinces voisines, on vit les peuples de toutes parts aborder à sa cellule, et y recourir comme à la source de la piété.
Quel prodige ! c'était un jeune homme ; il n'avait pas encore atteint sa vingtième année , il n'avait nulle teinture des lettres, il semblait n'avoir nulle expérience ; et voici néanmoins un nombre presque inGni de disciples qui le viennent trouver, qui renoncent à toutes choses pour se donner a lui , qui le choisissent pour leur maître, qui le reconnaissent pour leur législateur, qui l'écoutent comme un oracle, qui lui obéissent comme à leur père, qui se soumettent à sa discipline et ù ses instructions. Et que leur enseigne-t-il ? un seul point , sur quoi Dieu l'a rendu savant, et qu'il a lui-même pris soin d'apprendre à l'école du Saint-Esprit : Disciste a me quia milis sumet humilis corrfe. (M àtt H., 11.) Mes frères, leur dit-il, je ne sais pas ce que vous prétendez en me cherchant dans ce désert, en me demandant des leçons et des règles de conduite ; mais je vous déclare que toute ma doctrine se réduit à un seul article. N'attendez point que je vous découvre de grands secrets , que je vous communique des pensées sublimes , que je vous rende capables de pénétrer dans les mystères de Dieu : je n'ai qu'une science, qui est Jésus-Christ, et Jésus-Christ anéanti par l'humilité : être débonnaire et doux comme lui être hiunblede cœur comme lui, c'est Tunique chose que je veux savoir; et dès que vous la saurez, vous saurez tout. Il ne leur prêche que cela, et avec cela il les persuade, il les convertit, il les détache du monde , il en fait des hommes tout spirituels , il les engage dans les voies de la croix les plus étroites; et ce qui tient du miracle , dès Tc^ge de dix-neuf ans , il devientfondateurd'un ordre approuvé par le saintsiége.
Mais de quel ordre? ah! chrétiens, voilà ce que /wus iii' pativons assez admirer : d'un ordre qu'il
établit sur le seul fondement de rhumilité, d'an ordre qu'il gouverne par le seul esprit de rhumilité, d'un ordre qu'il distingue par le seul caractère de rhumilité. Tous les ordres ont leur caractère propre, et c'est ce qui fait cette variété mystérieuse du eorps de l'Église , dont parlait David : Circumdaia nsrietate. [Psalm, 44.) L'un a l'austérité pour partage, l'autre la pauvreté , celui-ci la coatemplation, celui-là le zèle des âmes. Que fait saint François de Paule ? Il embrasse tout , l'austérité des uns, la pauvreté des autres , la contemplation de ceux-ci, le xèle de ceux-là ; mais à tous ces caractères il en ajoute un qu'il veut être particulier à ses enfants : c'est rhumilité. De là, il demande au souverain pontife, et n en obtient, comme un privilège et une grâce, qu'il soient appelés Minimes, c'est-à-dire , les plus petits dans la maison de Dieu. Il ne veut pas qu'ils portent son nom, parce qu'il ne veut pas que son nom vire dans la mémoire des hommes ; il ne reut pas qu*ils portent un nom qui les fasse connaître ou comme pénitents, quoiqu'ils aient toutes les rigueurs delà pénitence, ou comme pauvres selon l'Évangile, quoi qu'ils aient toute la pauvreté évangélique, ou comme d'habiles maîtres de la vie spirituelle et contemplative, quoiqu'ils en possèdent tous les trésors, ou comme des ministres zélés pour la gloire de Dieu et pour l'avancement des âmes , quoiqu'ils travaillent avec édiûcation et avec fruit à l'un et à l'autre; mais il veut que leur nom, si j'ose parier ainsi, les ral)aisse au-dessous de tout ce qu'il y a d'hommes sur la terre. 11 va plus loin ; et pour les maintenir toujours dans cette humilité qu'il leur propose comme leur essentielle perfection, il établit parmi eux une forme de gouvernement où règne l'humilité, dont l'humilité est la base et le soutien , qui ordonne et qui règle tout par l'humilité. Dès là que c'est une assemblée d'hommes, il faut, pour entretenir la subordination, qu'il y ait un supérieur; mais qu'est-ce, dans fidée de François de Paule, que ce supérieur? Un homme au fond plus dépendant que les autres, et en qui s'a^ complit à la lettre cette parole du Sauveur à ses apdtrès : Que celui qui est entre vous le plus grand , se fasse le serviteur de tous : Qui major est in vMSf fiât sicut minor, (Luc, 22.) Mais l'autorité par là n'est-elle point affaiblie? Ah! mes chers enfants, leur répondait là-dessus leur glorieux père, il y aura toujours assez d'autorité parmi vous, s'il y a de l'humilité ; et dès qu'il n'y aura point d'humilité, l'autoritésera onéreuse et insupportable. Dansie monde, l'autorité supplée au défaut de l'humilité ; mais dans une société religieuse et entre des disciples de Jésus- Christ, l'humilité doit être le supplément de l'autorité. C'est pour cela qu'étant général de son ordre. François était toujours occupé dans les ofUcesIfs plus abjects et dans les plus vils ministères, se^ vant les autres et ne pof'vant souffrir qu'on lisenft
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lui-même; c'est pour cela qu'il fut un grand nombre d*années sans faire aucune règle. Et en effet , sll n'y avait dans la vie que des humbles, il ne serait plus besoin de règles ni de lois.
Mais il est temps , chrétiens, de faire paraître rhumilité de François de Paule sur le thtôtre que la Providence lui avait préparé, je veux dire dans la cour, et dans la première cour du monde , qui est celle de nos rois : car il y fut appelé, il y vécut; et nous pouvons dire en ce sens, que c'a été un homme de la cour. II est vrai; mais il est encore plus vrai que la cour, qui est le siège de l'orgueil du monde, devint comme le siège de son humilité. Cétait sans doute un pas bien glissant pour un solitaire et un religieux , que d'entrer dans la cour d'un prince : car qui ne sait pas quels sont les dangers de la cour, que c'est l'écueil de la sainteté , et que les plus fortes vertus sont sujettes à y faire naufrage ? mais ne craignons rien pour François de Paule ; il est humble , et cela sufGt : s'il entre à la cour, ce ne sera que par la porte de l'humilité ; s'il y demeure, ce ne sera que pour y exercer l'humilité ; et s'il en sort, il remportera avec lui toute son humilité.
Oui, messieurs, ce fut par la porte de rhumilité qu'il entra dans la cour de Louis XL Vous le savez; il fallut un commandement absolu du souverain pontife pour l'y obliger. Le roi pressait, il faisait instance, il écrivait à François des lettres pleines d'honneur, il lui députait des ambassadeurs; et François s'humiliait , François se confondait , François protestait qu'il n'était point celui que cherchait le prince , ou que ce prince ne le connaissait pas. Un autre, séduit par un faux zèle, eût volé à la première invitation de ce monarque; il l'eût regardée comme une heureuse ouverture à l'avancement de la gloire de Dieu et au progrès de son ordre : mais , Non , disait François , ce n'est pas ainsi que mon ordre s'établira , puisque nous sommes petits , et que nous faisons même profession d'être les plus petits de tous, c'est par l'humilité des petits, et non point par la puissance et la faveur des grands, que nous nous multiplierons. Cependant le vicaire de Jésus-Christ parle; et en vertu de son autorité suprême, il ordonne. Ah! chrétiens, François obéira; mais en obéissant, il aura cet avantage de n'être introduit ù la cour que par la voie de la dépendance et de la soumission : aussi est-ce l'unique voie de s'y introduire chrétiennement, selon les lois de la conscience et avec sûreté pour le salut. Quiconque y entre par une autre route , y périra : pourquoi? parce qu'il n'y a que l'obéissance et l'humilité du christianisme qui puissent servir de préservatif contre la corruption et les désordres de la cour : y entrer par un intérêt humain , c'est y chercher un précipice , c'est se mettre au péril certain d'une ruine prochaine et presque
inévitable ; je sais que la sasesse du monde a dot maximes toutes contraires , et qu'elle en juge tout autrement ; mais je sais d'ailleurs combien la sagesse du monde est aveugle, et surtout je sais que c'est une sagesse réprouvée de Dieu.
Quoi qu'il en soit, François paraît à la cour; mais y prend-il les sentiments de la cour? y mènet-il la vie de la cour? comment y demeure-t-il , et qu'y fait-il? Ce qu'il y fait, mes chers auditeurs? ce qu'il a fait dans son désert , et ce qu'il a fait dans le cloître; il prie avec la même assiduité, il jeûne avec la même rigueur , il converse avec la même simplicité, il s'adonne aux mêmes exercices; si bien que par là il fait régner l'humilité religieuse, dans un lieu où elle était auparavant regardée comme étrangère, et traitée avec mépris. Le beau spectacle, de voir la cellule de cet anachorète, placée au milieu de la maison royale comme un sanctuaire où Dieu habitait, comme l'arche d'alliance au milieu des tribus dlsraël, comme le propitiatoire où saint François de Paule offrait continuellement à Dieu, pour la personne de son prince, le sacriGce de son humilité! c'était une pauvre cabane, dont il avait lui-même tracé le dessin , et où sans cesse il faisait sa cour au Roi du ciel, tandis que les autres la faisaient à un roi de la terre. Mais à qui tenait-il qu'à François, d'avoir un appartement plus magnifique? Louis voulait qu'il fût logé comme les grands de son palais; et l'humble solitaire ne voulut point être autrement logé que les pauvres de Jésus-Christ. Louis prétendait que l'humilité de François ne devait point faire la loi à sa magnificence; et François soutenait que la magnificence de Louis ne devait point faire de violence à son humilité : qui l'emportera? L'humilité. François établit jusque dans la cour la pauvreté de son institut; il y vécut pauvre au milieu de l'abondance et du luxe, humble au milieu des pompes humaines et des grandeurs, mortifié au milieu des divertissements et des plaisirs du monde.
Ainsi, tel qu'il était entré à la cour, tel il en sortit; il y était venu avec la seule qualité de religieux, et c'est le seul titre avec lequel il en sort, et avec lequel il en veut sortir. Prenez garde, chrétiens : je dis , avec lequel il en veut sortir; car il n'y en a que trop qui en sortent, comme saint François de Paule, aussi dépourvus qu'ils étaient en y entrant; mais c'est de quoi ils se plaignent, sur quoi ils murmurent et s'épanchent en des regrets si amers, au lieu que François s'estime heureux de ne remporter de la cour que ce qu'il y a apporté, je veux dire le double trésor de sa pauvreté et de son humilité : voilà tqutes ses richesses et toutes ses dignités; et voilà, disait saint Bernard, sur un sujet à peu près semblable , voilà ce qu'on ne peut assez hautement vanter , et ce qui est au-desswi
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de toute dignité. D'être évêque , écrivait ce Père à un saint prélat, c'est ce que vous avez de commun avec plusieurs autres, et par conséquent, c'est peu par rapport à vous ; mais d'être évêque et de vivre pauvre comme vous vivez, c'est ce que vous avez de singulier, et ce qui n'est pas seulement grand, mais très-grand : Non magni fuit episcopum te Jieri; sed episcopum pauperem vivere, id vero plane maqnificum, (Bebn.) Disons de même de François de Paule : c'eût été une petite louange pour lui, qu'un roi de France l'eût fait évêque; mais qu'en quittant la cour d'un roi de France il n'ait rien recherché, rien demandé, rien voulu recevoir, c'est ce qui Télève au-dessus des prélats et des rois. IL eût pu être tout ce qu'il eût voulu; mais il ne voulut être que ce qu'il était, et c'est ce qui le distingue plus que tout ce qu'il eût été.
Ce fut par ce même esprit de Thumilité chrétienne et religieuse, que, non content de renoncer à l'épiscopat, il renonça même au sacerdoce; parce que le sacerdoce, joint aux autres grâces que Dieu lui avait faites et lui faisait tous les jours, lui eût donné plus d'autorité, et qu'il n'en voulait point avoir. Ce fut par ce même esprit, que, quoiqu'il eût une éloquence toute divine, qui semblait lui être comme naturelle , et un don particulier et extraordinaire de parler de Dieu et de toucher les cœurs , il ne voulut jamais exercer le ministère de la prédication; parce qu'il craignait que cette fonction éclatante ne lui acquît trop de crédit dans le monde, et qu'il ne cherchait qu'à y tenir toute sa vie le dernier rang. Ce fut enûn par ce même esprit qu'il ne voulut jamais s'adonner à l'étude des sciences, ^lais on peut bien dire de lui ce que saint Bernard disait de Gérard , son frère : Non cognovit litteratitram, scd habmt litteram Jesunu On ne Ta point vu dans les écoles recueillir de la bouche des maîtres et des savants une doctrine humaine; mais il a eu pour maître Jésus-Christ même : ou j)lut6t, toute sa science, c'a été Jésus-Christ, et Jésus-Christ humilié, Jésus-Christ crucifié : or, cette science renferme toutes les autres , et savoir Jésus- Christ comme l'apôtre, c'est tout savoir. Ainsi François de Paule se réduisit-il dans une espèce d'anéantissement et dans l'abnégation la plus parfaite, par son renoncement total et absolu aux richesses du siècle, aux plaisirs du siècle, aux honneurs du siècle, et à ceux même de l'Église, aux talents de la nature, aux connaissances de l'esprit, au plus saint de tous les caractères; hunible partout, dans la solitude, dans le cloître, à la cour, aûn de pouvoir dire partout : Ego mînimm in domo patris met.
Heureux , chrétiens , si vous vous formez sur ce modèle, et si vous imitez ce grand saint dans la pratique d'une des plus essentiellejs vertus du cluis-
tianîsme, qui est rhumilité. C'est PuDique et importante leçon que vous fait ici son exemple; et qu'est-il nécessaire que vous appreniez autre chose de lui, puisqu'il n'y a point de désordre que l'humilité ne puisse corriger , ni de vertus qu elle ne vous fasse acquérir? En, effet soyez humbles, cl vous ne serez plus vindicatifs, parce que vous ne serez plus si délicats sur le point d'houneur et si sensibles aux injures que vous prétendez avoir reçues; soyez humbles, et vous ne serez plus colères et emportés, parce que votre coeur, moins vif et moins ardent sur ce qui le blesse, ne s'aigrira plus si aisément, et ne s'élèvera plus avec tant de hauteur; soyez humbles, et vous ne serez plus opiniâtres et entêtés , parce que vous ne croirez plus que tout-doit vous céder, et que vous céderez vous-mêmes volontiers aux autres; l'humilité corrigera vos jugements désavantageux et téméraires, vos railleries et vos médisances, vos vaines complaisances et vos ûertés, vos vues mondaines et ambitieuses, votre libertinage et votre irréligion , bien d'autres désordres qui n'ont pour principe que votre orgueil. C'est par l'orgueil que le péché est entré dans le monde, et c'est par l'humilité qu'il en sera banni; car l'humilité est la source et comme la mère de toutes \es vertus. Dès que vous serez humbles, vous aurez la crainte de Dieu, vous paraîtrez avec respect devant Dieu, vous mettrez toute votre confiance en Dieu, vous serez soumis à toutes les volontés de Dieu, parce que vous reconnaîtrez toute votre dépendance et tout votre néant en la présence de Dieu. Dès que vous serez humbles, vous serez charitables envers le prochain, vous l'excuserez, vous le supporterez, vous lui pardonnerez, vous le soulagerez, vous le préviendrez en tout, parce que ne vous préférant jamais à lui , et le mettant même toujours au-dessus de vous dans votre estime, vous vous trouverez toujours bien disposés en sa faveur. Dès que vous serez humbles, vous serez mortifiés, désintéressés, détachés de vous-mêmes, vigilants et attentifs sur vous-mêmes , parce que vous vous défierez de vous-mêmes, que vous vous mépriserez vous-mêmes, que, dans le sens et selon l'esprit de l'Évangile, vous vous haïrez vous-mêmes.
C'est sur ce fondement de Thun^ilité, comme sur la pierre ferme, que François de Paule établit tout l'édifice de son salut et de sa sanctification; il connut tout le prix de cette perle évangélique, et pour Tacheter il se dépouilla de tout. Je ue vous dis pas de quitter comme lui vos biens, de vous démettre de vos emplois, d'abandonner vos justes prétentions , de renoncer à tous les honneurs attachés aux places que vous occupez et aux rangs que vous tenez dans le monde; mais je vous dis que, dans ces places même et dans ces rangs, que dans ces charges et dans ces emplois, qu'au milieu de :es
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biens et de ces honneurs, vous ne devez rien perdre de l'huinilité d'un chrétien. Cela est difficile, je l'avoue; et si vous voulez, je conviendrai avec vous qu'il serait en quelque sorte plus aisé de se conGner, comme saint François de Paule , dans un désert, ou de se cacher dans le cloître, puisque, ce pas uue fois fait, l'occasion ne serait plus si fréquente ni si présente , et qu'on n'aurait plus tant de combats à soutenir. Mais il ne s'agît point ici , mes chers auditeurs, de ce qui est plus aisé, ni de ce qui est plus difQcile; il s'agit de ce que Dieu veut, et de ce qu'il demande indispensablement de vous. Or, il veut que vous soyez petits et humbles comme François de Paule , quoique vous ne soyez ni solitaires comme lui, ni religieux. La difficulté est d^allier cette humilité avec vos états ; mais c'est à quoi vous devez travailler, ou plutôt c'est à quoi la grâce doit travailler en vous et avec vous : car sans cela j'ose vous dire que vos vertus , même les plus éclatantes aux yeux des hommes, seront réprouvées de Dieu, et, par conséquent, qu'il n'y a point sans cela pour vous de salut. Ah! chrétiens, nous estimons tant Thumilité dans les autres , et elle nous y paraît si aimable; ayons-la dans nous. Contemplons souvent le grand modèle de l'humilité, qui est Jésus-Christ; et si cet exemple est trop relevé, contemplons un des plus parfaits imitateurs de l'humilité de Jésus-Christ, qui est François de Paule. 11 a employé tous ses soins et tous ses efforts pour se faire petit dans le monde et pour s'abaisser; mais par un merveilleux retour, Dieu de sa part a employé sa toute-puissante vertu et tous les trésors de sa magnificence pour le faire grand et pour l'élever : c'est ce que vous allez voir dans la seconde partie.