‹ Œuvres de Bourdaloue (volume 4)Chapitre 20 sur 232 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

Qu'il y ait une piété, chrétiens, dont le défaut consiste à se licencier dans les petites choses , tandis qu'elle tient ferme dans les grandes , je ne m'en étonne pas : c'est l'effet de notre fragilité ; et cette fragilité est si naturelle, qu'elle parait en quelque sorte pardonnable. Mais qu'il se trouve une prétendue piété dont le caractère soit d'être exacte jus-

qu'an scrupule dans les plus légères pratiques , et di négliger du reste les points de la loi les plus impor* tants , c'est la plus grossière de toutes les illusions, et un désordre que nous pouvons traiter de folie ^ de reiTversement d'esprit. Car de quel usage peut être ce zèle pour l'observation des simples oonseib, lorsqu'en même temps on abandonne et qu'on viole les plus exprès commandements ? En m'attacbant au précepte sans aller jusqu'au conseil, je ne laisse pas de marquer à Dieu une fidélité dont il me tiendra compte, puisqu'après tout je fais ce qu'il exige de moi et j'obéis à ce qu'il m'ordonne; mais en m'ts* sujeUissant au conseil sans prendre soin de satisfidn au précepte, je me consume d'un vain travail, et Je me rends même coupable aux yeux de Dieu; paît» que, sous ombre d'une perfection imagmaire, je transgresse ses adorables volontés et je n'acoompliB pas mes plus étroites obligations.

Voilà néanmoins, mes chers auditeurs, un des dérèglements les plus ordinaires dans le monde , Je dis dans le monde chrétien; et c'est l'abus visUile et insoutenable que le Fils de Dieu condamnât dans les pharisiens , et qui règne encore parmi nous. Concevez-le bien dans la personne de ces sages du judaïsme, afin de le corriger dans votre propro conduite. Car malheur à vous, scribes et pharisiens hypocrites ! leur disait le Sauveur des honmies : f^m vobis, scribœ et pharisxi hypocritœ ( Matth., 38)! pourquoi? parce que toute votre piété se réduit à certaines cérémonies, à certaines coutumes, à payer certaines dtmes, dont la loi ne &it point mentioaetdont vous pourriez absolument vous dispenser, et que cependant vous oubliez les devoirs capitaux de la justice , de la charité , de la miséricorde : Quia decimatis mentham et anethwn; et reliqtdstU quse graviora surU legis^Judicium, mlsericordiam, etfidem. (Id.) La loi vous ordonne d'être équitables dans vos jugements , et tous les jours vous y commettez les plus criantes, injustices. La loi vous recommande d'être fidèles dans la société et le commerce de la vie, et vous êtes remplis d'art iûces et de déguisements. La loi veut que vous soyez charitables envers le prochain , doux et patients; et, par une rigueur outrée, vous éclatez sur les plus faibles sujets , sans savoir compatir aux infirmités humaines. Guides aveugles, vous craignez d'avaler un moucheron , et vous dévorez sans peine un chameau : Duces caeci, excolantes cuUcem, camelum oMtemghitientes. (Id.) Ainsi, dis-je, leur pariait le Fils de Dieu , et ce fut là, en efifet, toujours le vice des pharisiens. S'agissait-il du jour du sabbat, ils le gardaient avec superstition; mais à ce même jour du sabbat , ils formaient des intrigues contre Jésus-Christ, et prenaient des mesures pour le perdre. Était-il question de laver ses mains avant le repas, ils faisaient un crime aux apôtres d'y man-

SUfi LA VRAIE ET LA FAUSSE PIÉTÉ.

qner; mais en même temps ils ne comptaient pour rien le droit de la nature le plus inviolable et le plus sacré, qui est d*bonorer ses parents; ils apprenaient aux en£uit8 à les mépriser, à leur être ingrats, et à leur reioser les seeours nécessaires. Fallait-il paraître dans le prétoire de Pilate , où un Homme-Dieu , le fibéraienr d'Israël et le Saint des saints, contre qui Ils s'étaient déclarés , devait être interrogé et jugé, ils refusaient d'y entrer, parce que c'était la veille de Pftqnes , et un jour où les Juifs ne pouvaient approelier d'un païen sans contracter une espèce d'impureté, qui les mettait hors d'état de manger l'agnean pascal : Et non introierunt in prxtorium, ut non comtanUnarentwr. (Joan., 18.) Mais voilà sans doute, ^t saint Augustin, des consciences bien timorées. Ils craignaient que la maison de Pilate ne les Infectât, et ils ne craignaient point d'être souillés du plus sacrilège et du plus noir attentat. Ils n*08aient se foire voir chez un juge étranger, mais ils aTaient assez d'assurance pour persécuter l'innoeenl et pour Topprimer, pour susciter contre lui de Ciux témoins, pour verser son sang et le faire mourir snr nne croix. AUenigenxJudicisprxtorio contaminari metuehcmty etfratris innocenUs sanguinemfitndere non timebcmt. ( August. )

Or n'est-ce pas là, chrétiens, une image bien ressemblante de la piété de notre siècle? Car ne regardons point cette dévotion pharisienne comme on fimtdme que la loi de Jésus-Christ a dissipé. Elle subsiste encore, et elle subsiste jusqu'au milieu du diristianisme, jusque dans le sein de l'Église. En fOulo-TOUs être persuadés? il ne faut qu'un peu d'attention è ce qui se passe tous les jours autour de fons. Un homme a ses heures et ses temps nnqiiés pour la prière, pour la lecture des bons lims, pour la fréquentation des sacrements : c'est oa ordre de vie qu'il s'est tracé , ou qu'il a reçu d'un diredeor; il y est attaché , et toutes les affaires du inonde ne lui feraient pas omettre un point de ce qe'on loi a prescrit , ou de ce qu'il s'est prescrit hii-niême. Mais, du reste, entendez-le parler dans ne conversation, il tiendra les discours les plus tttiriques et les plus médisants; d'un ton pieux et démt il eondamnera l'un, il révélera ce qu'il y a de plus seeret dans la conduite de l'autre, il n'épargnera personne; et, comme s'il était envoyé du ciel pour la réfonnatîon générale des mœurs , il fera impunénent le piroeès à tout le genre humain: Mais voyez-le agir dns un différend où il se croit offensé, il n'y aura point de satisfaction qu'il ne demande, ni peutêtre même point de réparation qui le puisse contotcr; il regardera sa propre cause comme la cause de Dieo, ou du moins jamais ne lui mettrez-vous dn» l'écrit qu'il ait quelque tort, et que toute la justice ne soit pas poar lui : principe spécieux dont il sTantorisera pour nourrir dans son coeur les plus

vifs ressentiments ^ et pour justiGer dans la pratique Jes plus injustes et les plus malignes vengeances. Une femme est la première à toutes les saintes assemblées; elle a l'usage de la méditation , et elle aspire à l'oraison la plus relevée : elle ne se pardonnerait pas de s'être dérangée seulement une fois d'une certaine méthode qu'elle suit, et dont elle se fait une règle invariable. Mais venez à la contrarier dans une rencontre, vous la trouverez fière, hautaine, impatiente et aigre , se prévalant de sa vie régulière et de son exacte vertu, pour vouloir être d'ailleurs en liberté de faire tout ce qui lui plaît et selon qu'il lui plaît. Mais tâchez à pénétrer dans l'intérieur de son ménage, et sachez comment elle s'y comporte; elle n'a ni complaisance pour un mari , ni affection pour desenfants , ni vigilance sur des domestiques. Il faut que chacifti souffre de ses caprices, et tour à tour essuie ses chagrins. Pourvu qu'elle ait passé devant les autels une partie de la journée , qu'elle ait assisté à certaines cérémonies , tout serait renversé dans une maison , qu'à peine elle y prendrait garde , et y donnerait quelque soin. Que n'aurais-je point à dire de tous les autres états, si je voulais pousser plus loin ce détail ? En est-il un qui ne me fournît des exemples sensibles et fréquents de ces piétés frivoles et mal entendues ? Les ministres mêmes du Seigneur, qui néanmoins doivent servir de modèles aux peuples et les conduire dans les voies de Dieu , ne tombent-ils jamais dans un égarement si funeste , et combien en a-t-on vu témoigner le zèle le plus ardent pour maintenir ou pour rétablir la discipline de FÉgiise , et cependant diviser en quelque sorte l'Église même, la troubler, la scandaliser, y entretenir les factions et les révoltes? Sur cela, mes chers auditeurs, que puis-je faire autre chose que de reprendre l'anathème lancé par Jésus-Christ, et de redire après lui : P^x vobis! Malheur à vous! non plus seulement à vous, scribes et pharisiens , mais à vous , chrétiens, indignes du nom que vous portez et de la religion que vous professez. Malheur, non point seulement à vous qui vivez dans un libertinage déclaré, et vous abandonnez ouvertement à la corruption du monde , mais à vous qui , faisant état d*étre à Dieu , et de vous avancer dans le service de Dieu, voulez porter votre vol aux plus hauts degrés de la sainteté , tandis que vous en négligez les fondements.

Car quels sont les fondements de la sainteté chrétienne telle que Jésus-Christ lui-même nous l'a proposée? L'exemple de ce jeune homme de l'Évangile nous le fait évidemment connaître. Il se sentait touché de Dieu , il voulait travailler à sa sanctification et à son salut; et sur cela il vint consulter ce divin Maître, à qui de toutes parts l'on s'adressait pour entendre de sa bouche les vérités étemelles. Or que lui dit d'abord le Fils de Dieu ? Lui parla-t-il

d'un renoncement absolu à tous les biens qu*il possédait? lui expliqua-t-il les mystiques opérations de sa grâce? Tentretint-il des dons sublimes et particuliers d*une oraison extraordinaire? Non, mes chers auditeurs ; mais , Gardez les commandements , lui répondit cet Homme-Dieu : Serva mandata. ( Màtth., 19. ) Voilà , préférablement à tout le reste , ce que vous avez à faire; et si vous ne bâtissez là-dessus , tout TédiGce de votre perfection n'étant appuyé que sur le sable , il se détruira de lui-même, et vous accablera sous ses ruines.

Je puis donc appliquer ici ce que disait le grand apôtre : Quand je parlerais toutes les langues du monde, et le langage même des anges; quand j'aurais le don de prophétie, que je serais instruit de tous les mystères Dieu, et que rien n'échapperait à mes connaissances; quand je ferais des miracles jusqu'à transporter les montagnes, que j'épuiserais tous mes fonds pour le soulagement et la subsistance des pauvres, que je me présenterais au martyre, et que je livrerais mon corps aux plus cruels tourments , si je n'ai pas la charité de Dieu ( or comment l'aurais-je en n'observant pas ce que m'impose sous de grièves peines la loi de Dieu? ); si, dis-je, je n'ai pas cette charité divine, je ne suis rien, ou je ne suis tout au plus qu'un airain sonnant ou qu'une cymbale retentissante. Ce n'est pas assez : mais comme le même docteur des nations, parmi les caractères de la charité, dont il relève si haut Texcellence, nous marque, en termes formels et en détail, qu'elle est patiente, qu'elle est douce et blen&isante; qu'elle n'est sujette ni aux jalousies, ni aux emportements et aux colères; qu'elle ne pense point mal du prochain ; qu'elle n'aime point l'injustice, etqu'elle ne s'en réjouit point ; enGn qu'elle endure tout, qu'elle supporte tout : il s'ensuit de là que, si je ne sais pas me modérer dans les rencontres, et, selon l'expression de l'Évangile, posséder mon âme dans la patience; que si je n'ai pas toute la douceur qu'il faut pour entretenir la paix dans une famille et avec des proches; que si, bien loin d'être porté à obliger et à contenter tout le monde , je conçois de secrètes envies contre l'un, je me laisse aller à des éclats contre l'autre; que si je me préviens aisément de faux soupçons et de préjugés désavantageux aux personnes avec qui j'ai à vivre, ou qui sont sous mon obéissance; que si, prenant pour équité tout ce qu'un zèle aveugle m'inspire, je tra- ▼aille sourdement à. chagriner le prochain, à le traverser et à l'humilier, et que sa peine, à laquelle je devrais être sensible, soit au contraire un sujet de triomphe pour moi , avec cela , j'ai beau d^ailleurs multiplier exercices sur exercices, et prières sur prières , toute ma piété s'évanouit comme une fumée, et ne peut être devant Dieu de nul poids.

Be là même que n'aurions-nous point lieu de pen-

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ser et de dire, mes chers auditeurs, de ces femmes pieuses , ou se flattant de l'être ; mais qui, sans égard à l'engagement d'un légitime mariage, et au sacré lien dont elles sont attachées, demeurent tranquillement dans des divorces qu'elles tâchent de justifier par de spécieux prétextes , et que le public équitable et droit est forcé de condanmer ? Que ne pourrionsnous point penser et dire de tant d'autres sur divers sujets que je passe, et qui ne sont que trop connues? Qu'en pense-t-on', en effet, et qu'en diton ? On demande comment telle ou telle chose , dont elles n*ont aucun remords de conscience, peut s'accorder avec la dévotion. On ne le comprend pas, et il est aussi très-difficile et même impossible de le comprendre. Cependant elles s'en tiennent à leurs pratiques ordinaires , elles y appliquent toutes leurs pensées, elles y donnent tous leurs soins; et si elles s'accusent au saint tribunal , si elles croient avoir des reproches à se faire , ce n'est que de quelques négligences là-dessus, et de quelques fragilités qu'elles se représentent comme de grièves transgressions.

Mais quoi! ces pratiques ne sont-elles pas bonnes, et doit-on les négliger? Ah! chrétiens, voilà notre aveuglement, d'aller toujours aux extrémités qui sont vicieuses, et de ne prendre jamais le milieu , où consiste la vertu. De borner sa piété à certains points de surérogation et de pure dévotion , qui ne sont que le complément de la loi, tandis qu'on en laisse le fond , c'est un excès dont la seule exposition que je viens de faire vous découvre assez le désordre; mais aussi de se renfermer teUement dans le fond et l'obligation de la loi, qu'on ne se porte jamais au delà, et qu'on abandonne toutes les pratiques d'une ferveur chrétienne , c'est un autre excès injurieux à Dieu et à sa grâce, pernicieux pour nous-mêmes, et très-dangereux dans ses suites. Injurieux à Dieu , qui se montre si libéral envers nous , et a^ec qui l'on use de réserve : injurieux à la grâce de Dieu, qu'on retient captive, et dont on mesure les mouvements , quoique dans son action elle soit essentiellement libre; pernicieux pour nous-mêmes , puisque par là nous nous privons d'un comble infini de mérites et de trésors célestes , que nous pourrions amasser en cette vie, et que nous retrouverions dans l'éternité; enfin très-dangereux dans ses suites, puisque de la négligence à l'égard des plus petites choses, l'on va promptement à la négligence dans les grandes. Quelle est donc la per» fection, et par conséquent la vraie piété? c'est l'as- . semblage des unes et des autres ; c'est cette plénitude de fidélité qui réunit tout et qui embrasse tout, le précepte et le conseil : le précepte par devoir, et le conseil par amour; le précepte, parce que c'est l'ordre de Dieu, et le conseil parce que c'est le gré de Dieu. Car voilà l'exemple que Jésu8<<3irist i

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notre Sauveur et notre modèle , nous a donné , lorsque , se présentant au baptême de Jean , il dit à ce divin précurseur qui , dans la surprise où le jetait rhumilité de son Maître, refusait de le baptiser : Ne vous opposez point à ce que je fais; il faut que j'accomplisse ainsi toute justice : Sic enim decet nos implere omnemjustUiam. ( Matth., 3. ) Voilà ce que le même Fils de Dieu nous a encore proposé dans sa personne pour notre instruction et comme le sujet de notre imitation , lorsqu'il disait aux Juifs qu'il n'était pas venu pour abolir la loi , mais pour la remplir; et qu'expliquant ensuite ce que c'est que de remplir la loi , il ajoutait qu'il n'en passerait pas un point ni une lettre : loia unum aut imns apex non prxteribil a lege, donec omnia fiant. (Id., 5. ) Voilà l'excellente règle qu'il nous a prescrite en deux paroles, qui , dans leur brièveté, sont comme le pr^is de toute la conduite d*un chrétien : Faîtes ceci, et n'omettez pas cela. Faites ceci, on vous le commande; et n'omettez pas cela, on vous y exhorte. Puisqu'on vous commande l'un, vous le devez faire avant toutes choses, et c'est par où il fuit commencer ; et puisqu'on vous exhorte à l'autre, vous ne devez pas l'omettre; mais un saint zèle de plaire à Dieu, et de vous avancer dans les voies de Dieu, doit vous y engager, I/œc oportuU facere, et iUa non omittere, ( Id., 23. ) De là, mes frères, s'il y avait à choisir entre l'un et l'autre, It premier demanderait incontestablement la préférence. Mais l'un peut s'accorder parfaitement avec raatre, et la vraie piété fait cette merveilleuse union. Piété entière dans son sujet; et de plus , piété dé- SDtéressée dans sa fin. Nouvel avantage qui la distingue de la piété des pharisiens, comme nous l'alloiis voir dans la seconde partie.

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