‹ Œuvres de Bourdaloue (volume 4)Chapitre 21 sur 232 · DEUXIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE

Entre les passions il n'en est point de plus commune ni de plus répandue dans les cœurs des hommes que l'intérêt, et je puis même ajouter que l'intérêt est une passion universelle, qui entre dans toutes les autres , et qui leur donne pour agir le mouvement etl'impression. En effet, l'intérêt, tel que je l'entaids, n*est autre chose que l'amour de soi-même ; et qui ne sait pas jusqu'où s'étend cet amour-propre, et quelle est son adresse à s'insinuer partout et à se trouver en tout? Que prétend le vindicatif en poursuivant avec chaleur son ennemi , et cherchant i le détruire ^ il veut contenter son ressentiment; et cette satisfaction qu'il se proèure, c'est ce que j'appelle son intérêt. 11 en est de même du libertin, en voluptueux et des autres. Mais, chrétiens, ce goe nous ne pouvons assez déplorer, c'eist que la piété n'ait pas été elle-même à couvert des atteîntii de r intérêt, et qu'il corrompe encore tous les

jours ce qu'il y a de plus pur tt de plus saint dans le cliristianisme.

Telle fut la passion prédominante des pharisiens ; et , selon le rapport que nous en font les évangélistes, deux fins principales étaient tout le motif de leur religion et des bonnes œuvres qu'ils pratiquaient. Ils voulaient être honorés, et, malgré l'austérité qu'ils affectaient au dehors , ils voulaient être abondamment pourvus de tout ce qui peut con« tribuer aux commodités et aux douceurs de la vie. Le spécieux et l'utile , un état aisé et une domination absolue sur les esprits , voilà où ils aspiraient. Et que faisaient-ils pour cela? tout ce que les saints ont coutume de faire par le principe d'une vraie piété : ils se tenaient dans la retraite , ils passaient les journées entières et même les nuits dans le temple, ils employaient presque tout le temps, ou à chanter les louanges du Seigneur, en présence de son autel , ou à s'entretenir avec lui en de longues oraisons; ils ne respiraient, ce semble, que pénitence et que mortification ; ils ne parlaient que d'abstinences et déjeunes, ils condamnaient tout ce qu'ils voyaient, et gémissaient sans cesse sur la dépravation des mœurs et la corruption de leur sièçle Pe là qu'arrivait-il? ce qui n'est encore que tri^pK fois arrivé dans les âges suivants : les peuples, crédules et faciles à séduire par les apparences, concevaient pour eux de la véhération; grand nombre de femmes , pieuses de cœur, et conduites par une bonne intention, mais du reste, selon le faible ordinaire de leur sexe, jugeant de la dévotion par je ne sais quelle sévérité , et se formant là-dessus des préjugés aussi difQciles à déraciner d'une âme simple que prompte à s'y établir, se déclaraient en leur faveur, prenaient leur parti et se rangeaient sous leur direction; leur abandonnaient, avec le soin de leur salut , l'administration de leurs biens, les enricliissaient de leurs fonds, s'épuisaient pour les entretenir, et pensaient faire un sacrifice à Dieu en lui conservant, par de larges et d'amples contributions, des hommes si élevés, si saints, si parfaits; car voilà ce qui est exprimé dans l'Évangile. Mais ce n'est pas tout : de cette prévention générale et si favorable, suivait encore un autre effet, non moins avantageux ni moins conforme aux vues ambitieuses de ces dévots remplis d'^orgueil ; c'est que par là ils acquéraient un crédit qui les rendait maîtres de tout; qu'ils gouvernaient les famiUes, qu'ils ordonnaient dans les maisons , qu'ils décidaient dans les entretiens; que, daus les synagogues , dans les cérémonies , dans les places publiques, on leur rendait de profonds respects et on leur &isait toute sorte d'honneurs : c'est cçquî les flattait, et de quoi ils étaient jaloux. Mais qui leur ctHnit tout «ila? l'idée qu'on avait de leur piété. Voiàflflap diMdt le Fils de Dieu, le fruit de vos

sua LA VRAIE ET LA FAUSSE PIÉTÉ.

prières , de ces prières vénales que vous recommencez si souvent, et que vous faites durer si longtemps : Orationes longas orarUes. ( Matth., 23. ) Voilà, dit saint Marc, par où ils devenaient si puissants et si opulents : Sub obtentuprolixaorationis. (Ib.,12.)

Or, de toutes les fausses piétés , je prétends qu*il n*en est point de plus indigne que cette piété mercenaire et intéressée. Elle est également criminelle devant Dieu, qui pénètre dans les plus secrets replis dû cœur, et odieuse devant les hommes, lorsqu'ils viennent à la connaître, et qu'ils peuvent percer au travers du voile qui la couvre. Écoutez ceci, s'il vous platt. Je dis fausse piété la plus criminelle et la plus abominable devant Dieu : car quelle profanation, remarque saint Chrysostôme, et quel sacrilège que d'abuser ainsi , non plus seulement des choses saintes, mais de la sainteté même ! Si nous avions enlevé les vases de l'autel , comme Qt autrefois ce roi de Babylone, et que nous les eussions souillés et profanés, ce serait un attentat digne des plus rigoureux châtiments : pourquoi ? parce que ces vases sont sacrés. Mais qu*es^ce après tout que la sainteté de ces vases , eu comparaison de la sainteté qui est en nous, ou qui y doit être ? Ces vases ne sont pas proprement saints, ou ils n'ont , pour m'exprimer de la sorte, qu'une sainteté métaphorique, qu'une sainteté d'analogie et de rapports; mais celle qui réside dans nos personnes est la forme même qui sanctifie, est l'onction même de la grâce divine, est la source de toute autre sainteté. De là donc, reprend saint Chrysostôme, jugez qud est votre crime aux yeux de Dieu , quand vous corrompez cette sainteté par des intérêts tout humains, quand vous la faites servir, ou à votre avarice , ou à votre ambition; quand , par la plus monstrueuse alliance, vous voulez joindre ensemble dans un même sujet, la piété et la cupidité ; la piété, c'est-àdire ce qu'il y a de plus précieux et de plus pur, et la cupidité, qui d'elle-inéme est toute matérielle et toute terrestre.

Aussi Salvien ne oomprenait-il point de mépris de Dieu plus formel que celui-là, et c'est ainsi qu'il s'en est expressément déclaré. Servir le monde pour Dieu, disait ce grand évéque , c'est une vertu ; servir le monde pour le noonde, c'est un désordre : mais qu*est-ce que de servir Dieu pour le monde ? n'est- * ce pas l'injure la plus signalée que puisse recevoir de nous ce souverain Être? Or tel est l'outrage que lui fait une piété intéressée : car notre intérêt devient alors notre fin , et nous n'envisageons plus Dieu que comme un moyen pour y parvenir ; et parce que ce n'est pas la fin qui sert au moyen, mais le moyen qui sert .à la fin, bien loin que nous servions Dieu dans cette disposition , nous voulons que Dieu nous serve, qu'il serve à notre convoitise,

qu'il serve à notre délicatesse , qu'il serve à notre . vanité et à notre orgueil , selon la juste plainte qu'il en faisait par son prophète : Servire me fecisU in peccatis iuis. (Isài., 48.)

De là encore fausse piété, non-seulement criminelle devant Dieu, mais odieuse aux hommes. On la hait dès qu'on l'aperçoit , et partout où on l'aperçoit ; et je ne m'en étonne pas , puisqu'il n*est rien de plus dangereux ni de plus à craindre que Pintérêt : mêlé dans la dévotion , ou que la dévotion gouvernée par l'intérêt. Un dévot da ce caractère (permettez-moi cette expression), un dévot intéressé est capable de tout. Prenez garde , capable de tout : premièrement, parce qu'il donne à tout, et quelquefois aux plus grandes iniquités, une apparence de piété qui le trompe lui-même, et dont il n'aimerait pas qu'on entreprit de le détromper; mais, en second lieu, capable de tout, parce que, quelque dessein que la passion loi suggère , sa piété , ou plutôt Testime où ceUe piété fastueuse l'établit , le met en état de réussir. Veut-il pousser une vengeance, rien ne lui résiste ; veu^il supplanter un adversaire, il est teut-puissant ; veut-il flétrir la réputation du prochain et le décrier, son seul témoignage ferait le procès à l'innocence même. Et n'est-ce pas (je ne ferai point ici difficulté de le dire, non pour décré* diter la piété , à Dieu ne plaise ! mais pour condamner hautement les abus qui s'y peuvent glisser, et qui s'y sont glissés de tout temps) , n'est-ce pa^ par la voie d'une fausse piété qu'on a vu les plus faibles sujets s'élever aux plus hauts rangs; les hommes les moins dignes de considération et de recommandation, être néanmoins les plus recommandés et les plus considérés, et, sans d'autres titres ni d'antre mérite qu'un certain air de réforme, emporter sur quiconque la préférence et s'emparer des premières places? Or je vous demande s'il est rien qui, selon les sentiments naturels , doive plus attirer notre aversion et notre indignation ?

Oui, mes frères, ne le dissimulons point, c'est cet intérêt qui , dans tous les siècles , a été le grand scandale de la dévotion , et qui l'a , si j'ose user de ce terme, avilie dans le monde. Voilà ce qui a £ut parler les hérétiques , et ce qui les a rendus si éloquents contre nous. Cet abus qu'ils ont remarqué dans la plus saine partie des fidèles , de ne se consacrer à l'Église que par intérêt, que pour se procurer un établissement honorable , que pour être revêtu d'un dignité éclatante et pour y paraître dans la splendeur, que pour posséder, comme dit le prophète , le sanctuaire de Dieu par héritage ; de ne s'y engager qu'autant qu'il est du bien d'une fomille, et de n'en estimer les charges et les bénéfices qu'à proportion de leurs revenus et de leurs profits : cette avidité qu'ils ont trouvée en quelques ecclésiastiques, cette ardeur à moissonner le temporel

SUE LA VRAIE ET LA FAUSSE PIÉTl

où ils avaient semé le spirituel, ne s'ingérant dans les ministères sacrés et n'y donnant leurs soins que selon la mesure des émoluments qu'ils en pouvaient retirer; ce zèle si vif et si inquiet qu'ils ont observé en d'autres , à faire valoir leurs droits, s'érigeant en souverains , et cherchant à se repaître eux-mêmes de certains honneurs, sous prétexte de repaître les âmes; cette émulation dont ils se sont aperqlis entre sociétés et sociétés, pour accréditer certaines dévotions qui leur étaient utiles, et pour y attirer les pépies : tout cela, chrétiens, ce sont les sujets ordinaires sur lesquels les ennemis de l'Église ont exercé leur censure, sur lesquels ils ont triomphé. £t même encore aujourd'hui quelle idée ont de la piété les gens du monde? qu'en pensenMls, et comment en parlent- ils? Prévenus des préjugés que tant d'épreuves ont établis dans le monde comme des principes incontestables contre le parti de la dévotion , ils se persuadent que toutes les personnes dévotes tentent à leurs fins ; que l'un veut s'insinuer dans l'esprit d'un grand, que l'autre ménage un appui dont il a besoin , que celui-là s'est mis en tête de se £aûre un tribunal et de diriger, que celui-ci a d'autres attaches encore plus criminelles : c'est ainsi qu*on s'en explique, et vous savez avec quel mépris; jusque-là que ce qui devrait être un éloge est devenu, par la plus triste décadence, un reproche, et qae le terme d'homme dévot, de femme dévote , qni, dans sa propre signification, exprime ce qu'il y a dans le christianisme de plus respectable, porte présentement avec soi comme une tache qui en obseurdl tout l'édat et le ternit.

YoHà pourquoi lé Fils de Dieu, envoyant les apôtres prêdier son Évangile, voulait qu'ils s'y employassent avec le plus parfait désintéressement ; en i lorte qu'il ne leur permettait pas d'avoir plus d'une lobe pour se couvrir , et qu'il leur défendait de ménageraucunfoodspoar leur subsistance. Voilà pourquoi il leur recommandait si fortement de ne chercher ni honneurs , ni dignités, ni préséances , même dans son royaume, qui est son Église, leur faisant entendre que leur vériuble élévation consisterait dans leurs plus profonds abaissements, et que le plus grand d'entre eux devait être le plus petit : Qid mqfar e$ê in vobis,fiat sicut minor. ( Luc, 32.) Voilà pourquoi les apôtres, suivant les divines instroctions de cet adorable Maître, prenaient tant de soin, dans l'exercice de leur ministère, d'éloigner de leurs personnes tout soupçon d'intérêt, convaincus qu'ils ne pouvaient sans cela profiter aux âmes, et que , du momoit qu'on viendrait à découvrir dans leurs fonctions apostoliques quelque intérêt , on perdrait pour eux toute créance, et Ton refuserait de les écouter. Voilà pourquoi saint Paul en particulier, instruisant les Corinthiens, leur faisait tant remarquer œ caractère de désintéressement, qui

le dégageait de toute vue humaine dans les travaux de son apostolat. Eh! mes frères, leur disait-il , considérez notre conduite, voyez notre état, et jugez si c'est une vaine gloire, ou l'espérance d'une fortune temporelle , qui nous touche. I^ous vous annonçons la foi, et, selon la foi, nous sommes vos pères en Jésus-Christ; mais, selon le monde, nous sommes les derniers des hommes. Tout chrétiens que vous êtes, vous ne laissez pas d'occuper des places et d'avoir des rangs qui vous distinguent; mais nous, nous ne sommes rien. Vous êtes puissants, et nous sommes faibles : Nos i^fitTni, vos aulem fortes, (1. Cor.y 4.) Votre noblesse vous fait honorer, et l'on nous confond parmi la plus vile populace : P^os nobiles, nos autem içnobiles. (Ibid.) Qu'avons-nous reçu jusqu'à présent; et, par rapport à cette vie, quel profit avons-nous retiré de toutes nos fatigues? Vous le savez , et vous en êtes témoins. Nous souffrons la faim , la soif, la nudité, toutes sortes de misères : Usque in hanc horam et estaimus, et siHmus, et nudi sumus. (Ibid.) On nous accable d'opprobres et de coups, on nous chasse, on nous bannit, et nous sommes partout errants comme des vagabonds : Et colaphis eœdimnr, et instabilessumus. (Ibid.)Enfin on nous regarde et on nous traite comme le rebut des hommes : Tanquam purgamenta h^fus mundi factl sumus. (Ibid.) Au reste, conclut le saint apôtre, si je vous dis toutes ces choses, ce n'est point pour vous les reprocher ni pour vous en donner de la confusion; mais a6n de vous faire voir qu'en travaillant auprès devons, nous ne travaillons que pour vous, et que nous ne cherchons que vous-mêmes.

Ainsi pariait ce docteur des gentils; et qui peut dire quelle impression faisait sur les esprits ce par^ fait détachement ? Ayons-le nous-mêmes dans notre piété, chrétiens; c'est à quoi le monde la connaîtra, et ce qu'il respectera, ce qu'il canonisera : mais, sans égard aux jugements du monde, c'est devant Dieu ce qui nous sanctifiera. Nos prières alors monteront à son trône comme un agréable parfum. Il recevra notre encens, parce qu'il n'y aura nul mélange qui le corrompe. Heureuse donc une âme qui, dans les choses de Dieu, cherche Dieu et n'y cherche rien avec Dieu ! Remarquez , s'il vous plaît , ces deux paroles ; qui cherche Dieu , qui ne cherche rien avec Dieu. Tel est, si je puis user de cette expression , le double sceau d'une vraie piété. Ne pas chercher Dieu, c'est un oubli qui l'outrage ; et comment accepterait-il ce qui ne lui est pas offert? Chercher quelque chose avec Dieu , c'est un partage qui l'offense. Car on vous l'a dit cent fois , et il est vrai : le Dieu que nous servons , ou que nous devons servir, est un Dies jaloux; et d'un cœur tel que le BÔtn , cfMfc-Mht d^in eeenr qu'il a formé tout entier, ftwiiiJIPlMi rien lui échappe. Il s'en est

expliqué dans Tune et dans Taiitre loi : îl nous a dit par ses prophètes qu'il était trop grand , et notre cœur trop étroit pour y pouvoir placer quelque autre avec lui ; et par la bouche de son Fils, notre Sauveur, il nous a marqué expressément qu*on ne pouvait être tout ensemble à deux maîtres, surtout qu'il fallait ou le renoncer lui-même, ou renoncer à Fintérét : Non potestis Deo servire et mammonœ. (Matth. , 6.) Et à quel autre intérêt, Seigneur, pouvons-nous être en effet sensibles, qu'au bonheur de vous trouver et de vous posséder! Or, en vous cherchant et ne cherchant que vous, on vous trouve infailliblement , et Ton se met en état de vous posséder éternellement. I^'étes-vous pas assez pour nous , et qu'aurions-nous à souhaiter au delà ? ]Nous le dirons donc comme votre prophète^ Seigneur, et dans le même sentiment que lui : Quid mihi est in cœlo , et a te quid vokii svper terram » ? {PscU,f72.) Que peuvent me présenter et le ciel et la terre qui me soit plus cher que mon Dieu, qui me soit aussi cher que mon Dieu, qui me soit cher en quelque manière après mon Dieu , s'il ne l'est en mon Dieu? À te quid voluif Oui , Seigneur, vous serez seul désormais tout mon trésor et toute ma gloire. Alors, chrétiens, il ne nous restera qu'à rendre encore notre piété intérieure, au lieu que celle des pharisienA ne fut qu'une piété apparente. C'est le sujet de la troisième partie.

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