LE DIX-NEUVIÈME DIMANCHE APRÈS LA PENTECOTE
SUR L'ÉTERNITÉ MALHEUREUSE
Sujet. Alors le roi dit à ses officiers : Jetez-le dans les ténèbres , pieds et mains liés : c'est là qu'il y aura des pleurs et des grincements de dents.
Ce qu'il y a de plus intolérable dans les peines de l'enfer, c'est leur éternité.
Division. Voyons comment la foi doit nous confirmer dans la créance de rétemltc malheureuse, prenûère partie; et comment la créance deréternité malheureuse, par le plus iuste retom-, doit nous exciter à la pratique des œuvres de la foi , deuxième paitie.
Première partie. Commenta la foi doit nous confirmer dans la créance de l'éternité malheureuse. 1. Elle corrige sur le sujet de cette éternité nos erreurs; 2. elle perfectionne nos lumières.
1. Elle corrige nos erreurs. Trois erreurs faussement établies sur la bonté de Dieu , sur la justice de Dieu , et sur la toute-puissance de Dieu. Dieu est trop bon pour àffiiger éternellement une âme pécheresse ; première erreur. Cest parce que Dieu est bon, répond TertuUien, et souverainement bon, qu'il doit haïr souverainement le mal et le punir de même. Mais sans s'arrêter à cette réponse, tenons-nous^n à la foi. La même Écriture, «lui nous enseigne que Dieu est souverainement bon, nous enseigne qu'il fera souffrir éternellement les âmes réprouvées. Elle ne peut errer ni dans l'wi ni dans l'autre. Donc une peine étemelle dans l'enfer peut s'accorder avec une bonté sottverame dans Dieu. Dieu est trop juste pour venger dans des siècles infinis ce qui s'est passé dans un instant : seconde erreur. On pourrait vous dire que , s'il n'y a pas entre l'éternité malheureuse et le pèche une proportion de durée, il y a une proportion de malice d'une part , et de Tautre de satisfoction et de punition. On pourrait encore vous faire observer que pour un crime d'un moment la justice humaine condamne à une prison, à un bannissement perpétuel , et même à la mort, qui est une espèce de peine étemelle. Mais revenons^n toujours à la foi : elle nous apprend deux choses sur lesquelles elle ne nous peut tromper; savoir que Dieu est juste, et que ses vengeances n'ont point de terme. Par conséquent ces deux vérités ne se combattent point , et concourent parfaitement ensemble. Dieu D'est pas assez puissant pour faire que la créature subsiste une éternité entière dans les souffrances et dans les tourments : troisième erreur. C'est la plus frivole , et la foi tout d'un coup la détrait par l'idée qu'elle nous donne de la toute-puissance de Dieu.
2. Elle perfectionne nos lumières ; car nous ne manquons pas de raisons pour justifier la conduite de Dieu touchant l'éternité malheureuse. La première est tirée de la volonté du pécheur, qui était, comme l'observent saint Jérôme et saint Augustin, de résister éternellement à
Dieu, si Dieu l'eût laissé vivre étemellementsurlateire. La seconde est prise , selon saint Thomas, de la nature du péché , qui , ne pouvant être réparé par une âme réprouvée , doit subsister toujours et toujours avoir sa peine. La troisième est encore prise de la nature du péché, qui oflense une grandeur infinie; d'où saint Augustin et tous les théologiens concluent qu'il mérite donc une peine infinie. Et comme cette peine ne peut être infinie en elle-même et dans son essence, il faut qu'elle le soit dans son éternité. Telles sont sur l'étemité malheureuse les lumières et les productions de l'esprit de l'homme; mais voici comment la foi les perfectionne et les confirme. C'est un de ces se- C4^t8 qui ne sont connus qu'aux âmes humbles et aux vrais fidèles. Car si la foi donne à toutes ces connaissances une perfection et une force particulière, ce n'est point eu élevant nos esprits, mais en les abaissant et en les soumettant à Tautorité de la parole de Dieu. C'est alors que, faisant le sacrifice de notre raison, nous pouvons mieux raisonner que jamais. Ces grandes idées de la majesté de Dieu et de la malice de l'homme qui l'offense n'étant plus affaiblies, ni par les préjugés de notre esprit, ni par les passions de notre cœur, font sans obstacle toute leur impression sur nous, et Dieu les seconde encore par sa grâce et par ses communications intérieures. Les plus simples et les plus dociles ont là-dessus les vues les plus claires et les plus relevées. Telle a été la foi des saints, et de tant de saints distingués par l'étendue de leur doctrine et la sublimité de leur génie.
Deuxième partie. Comment la créance de l'éternité malheureuse doit nous excitera la pratique des œuvres de la foi. Pour peu que nous nous aimions nous-mêmes d'un amour raisonnable et chrétien , il n'est rien que nous devions plus craindre que cette éternité malheureuse, ni dont pous devions nous préserveravec plus de soin. Or nous ne pouvons l'éviter que par la pratique des œuvres de la foi, c'est-à-dire par l'innocence et la sainteté de notre vie. Par conséquent croire une éternité de peine , c'est un des plus puissants motifs pour nous remettre dans la règle ou nous y maintenir, et pour nous porter à vivre en chrétiens. Deux qualités (larticulières de ce motif : c'est 1. le plus universel, 2. le plus sensible.
1. Motif le plus universel. Il serait à souhaiter qu'on ne ^ s'adonnât à ses devoirs et aux exercices du christianisme que par ^le pur motif de l'amour de Dieu. Mais ce motif, ; après tout , n'est guère propre que des justes et des parfaits. Au lieu que tous , justes , lâches , pécheurs , sont ' touchés de la crainte salutaire des redoutables jugements de Dieu et de ses châtiments étemels. Exemples de tant de mondains qui parla ont été convertis, et de saints, même que cette pensée de l'éternité a soutenus dans la tentation.
2. Motif le plus sensible. Car ce qui se fait sentir à nous sur la terre plus vivement, c'est la peine et même la seule idée que nous nous en formons. Or si cela est vrai à l'égard d'un mal passager, combien plus l'est-il à l'égard d'un mal étemel? L'étemité, dira-t-on, est incompréhensible, et le moyen de craindre ce qu'on ne comprend pas? mais c'est justement ce qui la rend plus terrible. Un mal si grand qu'il est inconcevable , voilà ce qui doit nous saisir de frayeur, et nous faire tout entreprendre pour nous en ga- ^ rantir. Le désordre est qu'on n'y pense point, et l'impiété même va jusqu'à regarder avec mépris un homme qui s'o<>
ANALYSES PËS SERMONS.
cnpe de celte pensée et qui en paraît touché. Mais , quoi qu'en dise le monde libertin et impie, je la crains, cette affreuse éternité , je la crains souyerainement ; et plaise au ciel que je la craigne efficacement