DEUXIÈME PARTIE
Quoique, dans la doctrine des Pères, la justification d'un pécheur soit le plus grand de tous les ouvrages de Dieu , et que cet ouvrage coûte plus à Dieu que la résurrection des morts et la création de tout un monde, on peut dire néanmoins, et il est vrai, que ce serait peu pour un pécheur d'être justifié par la grâce de la pénitence , s'il n'avait pas de quoi se maintenir dans cette grâce, et s'il manquait des moyens nécessaires pour se garantir des rechutes dans le péché. Car, comme dit saint Jérôme, être guéri pour retomber dans une plus griève maladie, et ressusciter pour mourir d'une mort encore plus funeste, c'est plutôt une punition et un malheur qu'une grâce et un bienfait. De là je juge, et vous devez juger avec moi , quelle est l'excellence de la confession, et quels avantages nous en retirons, puisqu'en même temps qu'elle nous réconcilie avec Dieu , elle nous fixe, autant qu'il est possible et que notre faiblesse le permet , dans ce bienheureux éta' de réconciliation, nous tenant lieu du plus pOis* sant préservatif que la religion nous fournisse contre le péché. En voici la preuve. Je considère la
ino
SUR LA CONFESSION
«onfessioQ, ou, pour mieux dire, le sacrement de pénitence, selon trois rapports qu'il a et qui lui sont essentiels. Le premier à Dieu , ou plutôt à Jésus-Christ, qui en est l'auteur; le second au prêtre, qui en est le ministre; et le troisième à nousmêmes , qui en sommes les sujets. Or, dans ces trois rapports je trouve ma seconde proposition si bien établie, qu'il m'est évident qu'un chrétien oublie tout le soin de son âme quand il néglige l'usage de ce sacrement.
Car, qu'est-ce que la confession selon le premier rapport qu'elle a avec Jésus-Christ? C'est une de ces sources divines dont parle le prophète, que le Sauveur en mourant fît couler de son sacré côté, et où les fîdèles peuvent puiser sk toute heure les eaux de sa grâce, c'est-à-dire certains secours particuliers que chacune de ces sources leur communique abondamment, lorsqu'ils se mettent en disposition de les recevoir. Ainsi doit s'entendre la prédiction d'Isaïe, même dans le sens littéral : Haurietis aquas in gaudiodefantibus Salvatoris. (Isaï., 12. ) Mais quelle différence y a-t-il entre ces grâces de la confession sacramentelle et celles des autres sacrements? La voici : c'est que les grâces de la confession sacramentelle sont spécialement des grâces de défense, des grâces de soutien , des grâces que Dieu nous donne pour combattre le péché , pour tenir ferme dans la tentation, pour ne plus succomber sous le poids de la fragilité humaine, en un mot pour persévérer dans les résolutions que la pénitence nous a inspirées. Telle est la fîn principale de ce sacrement. Or, vous savez que les grâces d'un sacrement ont une subordination et une liaison nécessaire avec sa fin. Quiconque vient au saint tribunal , et y apporte les dispositions convenables, a-t-il droit a ces sortes de grâces? Oui, chrétiens, et ce droit est fondé sur le pacte que le Fils de Dieu en a fait avec son Père. C'est ce que toute la théologie nous enseigne. Tellement qu'un pécheur, après avoir confessé son péché, peut sans présomption exiger de Dieu non-seulement' des grâces communes et générales pour ne le plus commettre, mais des grâces de réserve et de choix qui sont les grâces propres du sacrement; et Dieu ne pourrait sans injustice les ui refuser. Je dis sans injustice envers son Fils qui les a méritées , et non envers l'homme qui les reçoit. Hors de la confession , Dieu donne-t-il ces sortes de grâces? et Jésus-Christ nous les a-t-il promises ailleurs que dans ce sacrement? non, mes frères : il reut que nous les allions puiser dans la source publique : Haurietis de fotUibus Salvatoris. Et en cela il ne nous fait nul tort : car c'est à nous d'accepter ces grâces de la manière qu'il lui plait de les dispenser, et c'est à nous de les chercher et de les prendre où il les a mises. Or, il a renfermé cellesci, qui nous fortifient contre les rechutes , dans le
sacrement de pénitence. C'est donc à ce sacrement et à la confession que nous devons avoir recours pour les obtenir.
De là quelles conséquences? Ah! mes chers auditeurs, il est aisé de les tirer, et encore plus important de les méditer. Il s'ensuit de là qu'on chrétien qui quitte l'usage de la confession renonce aux grâces du salut les plus essentielles , qui sont les grâces de précaution contre le péché; et que quand ensuite il se laisse emporter au torrent du siècle, aux désirs de la chair, aux désordres d'une TÎe libertine et déréglée , il est doublement coupable devant Dieu : pourquoi ? parce que Dieu lui peut £ure ce double reproche : Tu as commis tout cela; et, par un surcroît de crime et d'infîdélité , tu n'as pas voulu te servir du moyen que je te présentais pour te préserver de tout cela , qui était de purifier souvent ton âme par la fréquente confession. Il s'ensuit de là que dans l'ordre que Jésus-Christ a établi pour le partage des grâces qu'il distribue à son Église en qualité de chef et de souverain pontife, plus l'homme chrétien s'éloigne de la confession, plus il devient faible pour vaincre le péché; et qu'au contraire plus il en approche, plus ildenent fort , parce qu*il reçoit plus ou moins de ces secours que Jésus-Christ y a attachés, et que le moyen le plus infaillible pour se soutenir au roilieu du monde et contre ses attaques, est d'aller de temps en temps à cette source salutaire d'où se fait encore aujourd'hui sur nous une efifusion si abondante du sang du Sauveur et de ses mérites infînis : Haurietis aquas in gaudio defontibus Soir vatoris.Yoïlh ce qui s'ensuit : mais que fait l'ennemi de notre salut? Toujours attentif à notre perte, et voyant que cette source de la confession est si féconde en grâces pour nous , il tâche ( permette^ moi d'user de ces expressions figurées), il tâche de l'empoisonner ou de la dessécher; de l'empoisonner par le mauvais usage qu'il nous en fait faire : oa de la dessécher, en nous persuadant de n'en faire nul usage et de l'abandonner. Il se comporte à notre égard comme Holopherne se comporta dans le siège de Béthulie ; car, de même que ce fier conquérant, pour réduire les habitants de Béthulie à l'extrémité, coupa tous les canaux par où l'eau y était conduite; ainsi l'esprit séducteur, qui nous assiège de toutes parts , s'efforce de rompre ce sacré canal de la confession , par où le sang du Fils de Dieu découle sur nous; c'est-à-dire qu'il nous donne du dégoût pour le sacrement de pénitence, qu'il nous exagère la difficulté de le fréquenter, qu'il fait naître sans cesse des occasions qui nous en détournent, qu'il se transforme en ange de lumière pour nous Cadre entendre qu'il est à craindre qu'on ne profane ce sacrement, qu'il vaut mieux s'en retirer que de s'exposer aux suites malheureuses d'une eooftniim
SUR LA CONFESSION
sacrilège, qu'il y faut une longue préparation, et que sans cela on y trouTe la mort, au lieu d'y reprendre une nourelle vie et de nouvelles forces. Ah ! dirétiens , combien y en a-t-il qui se laissent surprendre à cet artifice et qui tombent dans ce piège ? Pour nous tenir là-dessus en garde , ayons toujours devant les yeux les avantages de la confession , et considérons-la, non-seulement par rapport à Jésus- Christ, l'auteur du sacrement de pénitence, mais par rapport au prêtre qui en est le ministre.
n n'est rien, j'ose le dire , et plût à Dieu que je pusse bien aujourd'hui vous faire comprendre cette maxime, il n'est rien de si efficace ni de si engageant pour nous maintenir dans le devoir d'une vie r^iée, que l'assujettissement volontaire de nos consciences et de nous-mêmes à un homme revêtu du pouvoir de Dieu , et établi de Dieu pour nous gouverner. En effet, chrétiens , que ne peut point un directeur prudent et zélé pour la sanctification des &mes , quand une fois elles sont résolues de se con- Ber en lui et d'écouter ses remontrances? Si ce sont des âmes mondaines , quels commerces ne leur faitil pas rompre, à quoi ne les oblige-t-il pas de re- Donoer, et de quels engagements ne les détache-til pas, par la seule raison de la sainte déférence lu'elles lui ont vouée? Si ce sont des âmes passionnées, combien de haines leur arrache-t-il du cœur? combien leur fait-il oublier d'injures? à combien de réconciliations les porte-t-il , auxquelles on n'avait pu les déterminer, et que tout autre que lui aurait tentée inutilement? N'est-ce pas son zèle, ou plutôt n'est-ce pas par la confiance que l'on a en son sèle, que les âmes intéressées réparent l'injustice, abandonnent leurs trafics usuraires , et consentent à des restitutions dont elles s'étaient défendues depuis de longues années avec une obstination presse invincible? Qui fait cela , chrétiens ? cette grâce de direction que Dieu a donnée à ses ministres pour la conduite des fidèles; car le même caractère qui les constitue nos juges dans le tribunal de la pénitence pour prononcer sur le passé, les constitue nos pasteurs, nos guides, nos médecins pour Tavenir. Je dis nos médecins , pour nous tracer le régime d'une sainte vie; nos guides, pour nous montrer le chemin où nous devons marcher; nos pasteurs, pour nous éclairer dans nos doutes, pour nous redresser dans nos égarements, pour nousra- DÎmer dans nos défaillances ^ pour nous donner une pâture toute céleste qui nous soutienne. Comme en ifertu de leur ministère ils sont tout cela , ils ont yprâce pour tout cela; et cette grâce, qui n'est que ^tuite pour eux-mêmes, mais sanctifiante pour nous , est justement celle qui agit en nous quand MNis nous soumettons à eux avec toute la docilité sOQveoable. Tel est l'ordre de Dieu , mes chers auifteon. Cest ainsi qu'il a gouverné les plus grands
hommes et les plus éminentsen sainteté. 11 pouvait les sanctifier immédiatement par lui-même, mais il ne l'a pas voulu; il les a assujettis à d'autres hommes , et souvent même à d'autres hommes moins élevés et moins parfaits; il s'est servi des faibles lumières de ceux-ci pour perfectionner les hautes lumières de ceux-là : voilà comment en a toujours usé sa providence. Or il n'est pas croyable que cette loi ayant été faite pour tous les saints. Dieu en doive faire une nouvelle pour nous.
Sur quoi je ne puis assez déplorer l'aveuglement des gens du siècle, qui, par une erreur bien pernicieuse, ou pour mieux dire par une mortelle indifférence à l'égard de leur salut , au lieu de prendre cette règle de direction qui leur est si nécessaire , osent la traiter de simplicité et de faiblesse d'esprit. Demandez-leur, selon le langage de saint Pierre, quel est le pasteur de leur âme (je ne dis pas le pasteur en titre, caf ils ne peuvent se dispenser d'en avoir un établi par Jésus-Christ pour le gouvernement de chaque église , mais le pasteur particulier) qui les dirige et qui les conduit dans les voies de Dieu , ils tourneront ce discours en raillerie, et ils en feront un jeu ; d'où il arrive que dans les choses du ciel et de la conscience, qui sont si importantes et si délicates , dont ils ont tant de fausses idées , et sur lesquelles ces prétendus esprits forts auraient souvent besoin d'être instruits comme des enfants , toute leur conduite se termine à n'en avoir que d'eux-mêmes, ou à n'en point avoir du tout : ils ne craignent rien tant que cette direction qui leur parait importune, parce qu'elle les mènerait plus loin qu'ils ne souhaitent. Ils veulent, disent-ils, de^ confesseurs, et non des directeurs; comme si l'un pouvait être séparé de l'autre, et que le confesseur, pour s'acquitter de son devoir et pour assurer l'ouvrage de la grâce, ne fût pas obligé d'entrer dans le même détail que le directeur. Tout cela veut dire qu'ils veulent des confesseurs qui ne les connaissent pas, qui ne les examinent pas, qui ne les gênent pas; des confesseurs dont ils ne reçoivent nuis avis, dont ils n'entendent nulles remontrances, à qui ils ne rendent nul compte; parce qu'ils savent bien que , s'ils se mettaient entre.les mains de quelque ministre zélé , ils n'auraient pas la force de lui résister en mille rencontres et sur mille sujets, où ses décisions ne s'accorderaient pas avec leurs inclinations vicieuses et leurs passions; parce qu'ils ne sont pasi>ien résolus de changer de vie , ou de persévérer dans celle qu'ils ont embrassée; parce qu'ils sentent bien et qu'ils ne peuvent ignorer quel serait l'effet d'une direction ferme et sage , soit pour les confirmer dans ce qu'as ont entrepris, soit pour ûiire de nouveaux piogiès dans le service de Dieu.
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SUR L'ÉLOIGNEMENT ET LA FUITE DU MONDE
nous-mêmes, rexpérience nous rapprend, et nous n*en pouvons disconvenir, que c'est un frein merveilleux pour arrêter notre cœur, et pour réprimer ses désirs criminels. Cette seule pensée, il faudra déclarer ce péché, a je ne sais quoi de plus convaincant et de plus fort que les plus solides raisonnements et que les plus pathétiques exhortations , surtout si la confession est fréquente, et que par là elle ne soit jamais éloignée; car la pensée d'une confession prochaine fait alors la même impression sur nous que la pensée de la mort et du jugement de Dieu. Oui, mon cher auditeur, se dire à soi-même: Je dois demain, je dois dans quelques jours comparaître au tribunal de la pénitence , et m'accuser sur tel ou tel article, c'est une réflexion presque aussi efficace et aussi touchante que de se dire : Je dois peut-être demain, peut-être dans quelques jours , comparaître devant le tribunal de Dieu et y être jugé. Combien cette vue a-t-elle retiré d'âmes du précipice où le penchant les entraînait , et combien y en a-t-il encore dont elle soutient tous les jours la fragilité naturelle et l'inûrmité contre les plus violentes tentations!
Mais , par une règle toute contraire , quand une fois nous avons secoué le joug de la confession que Jésus-Christ nous a imposé, il n'y a plus rien qui nous retienne; et, livrés à nous-mêmes, en quels abîmes n'allons-nous pas nous jeter? Comme la vue de la mort ne nous effraye point lorsque nous la croyons bien éloignée, la vue d'une confession remise jusqu'à la un d'une année ne nous inquiète guère. On dit : Il ne m'en coûtera pas plus d'en dire beaucoup que d'en dire peu. Ce péclié passera bien encore avec les autres. Plus ou moins dans la même espèce, c'est à peu près la même chose. On le dit, et cependant on accumule dettes sur dettes , on ajoute ofienses à offenses, on grossit ce trésor de colère qui retombera sur nous au dernier jour pour nous accabler. De là vient que les hérésies qui se sont attaquées à la confession ont été suivies d'une si grande corruption de mœurs ; ce qui ne parut que trop dès la naissance du luthéranisme. Partout où l'usage de la confession s'abolissait, le libertinage et la licence s'introduisaient. Cette décadence frappait tellement les yeux et devenait tous les jours si sensible , que les hérétiques eux-mêmes en étaient surpris. Jusque-là (vous le savez , et qui oserait m'en démentir ? jusque-là que des villes entières, quoique attachées au parti de l'erreur et infectées de son venin , s'adressèrent au prince qui les gouvernait, pour rétablir l'ancienne discipline delà confession, reconnaissant qu'il n'y avait plus chez elles ni bonne fol , ni probité, ni innocence, depuis que les peuples étaient déchargés de ce joug qui les retenait. De là vient que l'hérésie de Calvin fit d'abord de si grands progrès et trouva tant de secta-
teurs, parce qu'en lesaffrancbissant delà confetsion, elle leur donnait une libre carrière pour se plonger impunément dans tous les excès et pour vivre au gré de leurs mœurs corrompues. De là vient qu'à mesure que l'iniquité croît dans le monde, la pratique de la confession diminue, et que l'on commence à la quitter dès que l'on commence à se dérégler.
Vous me direz qu'il se glisse bien des abus dans la confession. Je le veux ; et de quoi dans le christianisme ne peut-on pas abuser et n'abuse-t-on pas en effet.' mais tous les abus qu'on peut faire d'un exercice chrétien ne lui ôtent rien de son excellence et de ses avantages, puisque ce n'est pas de Texercice même que viennent les abus , mais de nous qui le profanons. Ainsi, malgré les fautes qui se commettent dans la confession, ou qui peuvent s'y commettre, trois vérités sont toujours incontesta** bles. La première, que d'elle-même et de son fonds . c'est pour le pécheur un moyen de conversion , et de persévérance dans sa conversion : la seconde, que c'est encore pour le juste un moyen de perfection et de sanctification : et la troisième, que la conséquence qui suit naturellement de là « c'est de retenir l'usage de la confession, et cependant d'en corriger les abus. Grâces immortelles vous soieot rendues , Seigneur , Dieu de toute consolation et Père des miséricordes. Vous pouviez après notre péché nous abandonner, et par un prompt châtiment punir notre ingratitude et réparer ainsi votre gloire; votre justice le demandait : nuds votre bonté s'y est opposée, et vous a inspiré des sentiments plus favorables. Elle nous a ouvert une voie sûre, une voie courte et facile pour retourner à vous. Cest par là que vous nous rappelez, par là que vous veinez vous-même nous chercher. Çeureux si nous écoutons votre voix, si nous la suivons, si nous rentrons, comme la brebis égarée, dans votre troupeau , pour entrer un jour dans votre royaume, où nous conduise , etc.
SERMON
POUR LE QUATORZIÈME DIMANCBfi
APRES LA PENTECOTE.
SUR L'ÉLOIGNEMENT ET LA FUITE DU MONDE
Dixit Jésus discipulis suis : Nemo potest duobut dominis servire; aut enim unutn odio habebit» et alUrum diliget; aut unum sustînebit, et alterum contemnet,
Jésus dit à ses disciples : Nul ne peut servir deux maîtres, car ou il tiaira Tun et aimera l*autre , ou il s'attachera à cdnilà et méprisera celui-ci. Skisr Matthieu, chap. 6.
C'est l'oracle de la vérité éternelle; et sans recourir à la foi , la raison seule nous fait assez corn-
SUR L'ÉLOIGNEMENT ET LA FUITE DU MONDE
prendre qu'il u'est pas possible d*allier ensemble le senrice de deux mattres ennemis Fun de l'autre, et qiu n*ont pas seulement des intérêts différents, mais des intérêts et des sentiments tout [opposés. Car, comme disait TapAtre aux Corinthiens , qu'y a-t-îl de commun entre la justice et l'iniquité ? quel rapport de la lumière avec les ténèbres? enfin, quelle société peut unir et concilier Jésus-Christ et Bélial? Cest aussi de là que les serviteurs de Dieu ont conclu qu'ils devaient renoncer au monde , et |ue plusieurs en effet se sont confinés dans les déserts , et ont passé toute leur vie dans un éloignenient entier du monde. Ce n'est pas que le monde n'eût de quoi les flatter et de quoi les attadier. Combien d'entre eux ,^vant leur retraite, occupaient dans le monde les premières places , ou se trouvaient en état d'y parvenir ? combien vivaient dans l'abondance et jouissaient de toutes les douceurs d'une opulente fortune? Mais, déterminés à servir Dieu , et voyant qu'ils ne pouvaient en même temps servir le monde, ils ont généreusement sacrifié tous les intérêts, tous les plaisirs , toutes les grandeurs du monde, et se sont dévoués au culte de Dieu dans le silence et l'obscurité de la solitude. Ce qui les y a portés encore plus fortement, c'est qu'en regardant le mondecomme l'ennemi de leur Dieu , ils l'ont regardé comme leur propre ennemi, parce qu'ils savaient qu'en les détacliant de Dieu et leur faisant perdre la grâce de Dieu , il les exposait à toutes les vengeances divines, et mettait un obstacle invincible à leur salut. Or ce sont, mes chers auditeurs, ces mêmes motifs qui doivent nous engager à la fuite du monde; et ce point est d'une telle conséquence pour la sanctification de notre vie, que j'en veux faire aujourd'hui tout le sujet de cet entretien. Esprit saint, vous qui tant de fois, par les lumières et la force de votre grâce, avez triomphé du monde, opérez dans nos coeurs les mêmes miracles, et faites-nous remporter par votre secours les mêmes victoires. Nous employons, pour l'obtenir, la médiation de cette Vierge que nous honorons comme votre épouse , et nous lui disons : j4ve,
Prêclier la fuite du monde aux religieux et aux solitaires , c'est-à-dire à ceux qui , par l'engagement de leur état, sont déjà séparés du monde , c'est un sujet, chrétiens, qui, par rapporta leur profession, pourrait n'être pas inutile, mais dont le fruit, comparé à celui que je me propose, n'aurait rien que de médiocre et de borné. C'est aux hommes du siècle, dit saint Ambroise, qu'il faut adresser cette morale , parce qu'elle est pour eux d'une utilité infinie, ou plutôt d'une souveraine nécessité : c'est, dis-je, à ceux qui, par Tordre de la Providence di- %e, sont appelés à vivre dans le monde; c'est à ceux qui , contre les desseins de Dieu, s'engagent (Teux-mêoies trop avant dans le monde. Aux pre-
! roiers, parce que la même grâce de vocation qui semble les attacher au monde est celle qui les oblige de temps en temps à s'en éloigner; aux seconds, parce qu'étant de la manière que je le dis , dans le monde, il n'y a point pour eux d'autre grâce que celle qui les en éloigne , ou s'il m'est permis d'user de ce terme, que celle qui a la force et la vertu de les en arracher : aux uns et aux autres , parce qu'à proportion qu'ils sont du monde, c'est cet esprit de retraite et de séparation du monde qui les doit sauver. Et voilà, mes chers auditeurs, tout le plan du discours que j'ai à vous faire. Appliquez-vous, s'il vous plaît, à deux propositions que j'avance, et qui, sans rien confondre dans les devoirs de l'homme du monde et de l'homme chrétien , vont établir deux vérités importantes pour vous. Le monde au milieu duquel vous vivez a deux pernicieux effets : il nous dissipe et il nous corrompt. Il nous dissipe par la multitude et la snperfluité des soins qu'il nous attire; et il nous corrompt par les occasions et les engagements du péché où il nous Jette. Nous devons donc prendre, pour nous garantir de ces deux désordres, le plus excellent moyen, qui est une sainte retraite , pratiquée et fidèlement observée dans chaque condition selon les règles de la prudence chrétienne , parce que c'es( ainsi que nous éviterons et la dissipation du monde et la corruption du monde : la dissipation du monde qui nous empêche de vaquer à Dieu , et la corruption du monde qui nous fait perdre l'esprit de Dieu. Quel remède plus efficace contre l'un et l'autre, que de se retirer du monde et de le fuir? Je dis de s'en retireràcertains temps , etautant qu'il est nécessaire pour nous recueillir et pour s'adonner aux exercices du salut ; et je dis même de le fuir absolument et de n'y plus retourner, dès qu'il nous devient un sujet dcK scandale , et qu'fi nous ^are de la voie du salut. De s'en retirer à certains temps comme chrétiens , et de le fuir absolument comme pécheurs : de s'en retirer à certains temps comme chrétiens , afin qu'il ne nous fasse pas négliger les pratiques du christianisme en nous dissipant ; et de le fuir absolument comme pécheurs, afin qu'il ne nous conduise pas à la perdition en nous corrompant. Mais que faisons-nouç? A deux obligations si essentielles nous opposons , pour les éluder, deux prétextes : l'un fondé sur les soins temporels, et l'autre sur les engagements de péché , que nous prétendons être inséparables de notre condition. Je m'explique. Parce qu'on vit dans une condition occupée des affaires du monde, et continuellement exposée aux tentations du monde, on se figure cette retraite et cette fuite du monda, à quoi je viens vous exhorter, comme une chose impraticable, gémissant d'une part sous le joug du monde qui nous domine , et ne faisant d'ailleurs nul effort pour s'en délivrer. Or je vous soutiens que
SUR LieLOieNEMENT ET LA FUITE DU MONDE.
ees deux prétextes n'ont nul fondement solide; et dans la première partie , je veux vous montrer que les occupations et les soins du monde ne peuvent jamais dispenser un homme chrétien de s'éloigner quelquefois du monde qui le distrait, et d'avoir dans la vie des temps spécialement consacrés à raffaire de son salut. Dans la seconde , je vous ferai voir que tous les engagements du monde nejus^ iifieront jamais devant Dieu un homme pécheur de n'avoir pas fui même absolument le monde, qui le pervertissait, et de n'y avoir pas renoncé pour jamais, afin de mettre en assurance l'affaire de son salut. La matière demande toute votre attention.