PREMIÈRE PARTIE
n faut être chrétien; et dans la condition de chrétien, il faut travaillera l'affaire esseutielle et capitale , qui est celle du salut étemel. Il est doue juste, et même d'une absolue nécessité, de vivre, quoique au milieu du monde, non-seulement dans l'esprit, mais à certains temps réglés, dans l'usage d'une séparation convenable et d'un saint éloignement du monde. C'est la conséquence que je vais établir d'abord, et à laquelle je vous ferai voir ensuite que la prudence du siècle, toute présomptueuse qu'elle est, ne peut rien opt>oser que de vain et de frivole.
Je fonde cette conséquence sur le premier devoir chrétien , qui a le salut pour objet. Car pour parvenir à ce bienheureux terme du salut, et pour ne rien omettre dans l'exécution de tout ce qui s'y rapporte, qui me donnera des ailes, disait David, comme celles de la colombe, afin que je prenne mon vol, et que je puisse trouver du repos? Quis dabfl mihi pennas siaU columbx^ ei volabo, et requiescamf{Psal.S4.) Ah! Seigneur! ajoutait-il, voici le secret que vous m'avez appris pour tout cela. Je me suis éloigné du monde (c*est un roi qui parle, chrétiens ) , je me suis éloigné du monde ; et jusque dans le centre du monde, qui est la cour. Je me suis fait une solitude où je me suis renfermé. £cce ehngani fugiens , et mansi m solitudine. (Ibid.) En effet, c'est dans la retraite et la séparation du monde qu'on trouve ce repos, où l'on apprend à connaître Dieu, où l'on étudie les voies de Dieu; où l'on se remplit de la crainte des jugements de Dieu, c'est là qu'en présence de la majesté de Dieu on examine le passé, on règle le présent, on prévoit l'avenir, on approfondit ses obligations , on découvre ses erreurs , on déplore ses misères, on se confond de ses lâdietés , on se reproche ses infidélités. Et comment peuVon espérer de faire tout cela dans le tumulte et l'embarras du monde? Quel moyen, dit saint Bernard, de pénétrer, avec mi juste discernement , et les choses qui sont au-dessus de nous , c'est-à-dire on premier
principe, une fin dernière, un souverain bien q«l est Dieu , pour nous y élever par les exercîees d'une pure et solide religion; et les choses qaî sont audessous de nous, c'est-à-dire les bescùns des hommes que la Providence nous a soumis eonuiie inférieurs, pour y descendre par la pratique d^in ▼rai et charitable zèle ; et les choses qui sont wtour de nous, c'est-à-dire les devoirs Infinis qui nous lient comme égaux à notre prochain, pour y satisfaire et pour en remplir la mesure dans rélendue d'une exacte justice : quel moyen dTacoomplir toutes ces obligations , tandis que le monde noiii obsède, et que nous sommes occupés, ou phttdt possédés du monde? Quel moyen , poursuit le stiat docteur, de goûter les fruits de la prière, de m sanctifier par les œuvres de la pénitence, d'être attentif aux mystères du retoutable sacrifice, de participer en esprit 'et en vérité à la grâce des sacrements , de répandre son âme devant Dieu ptr l'humilité de la confession , de s'unir spîriloeHemerfi à Jésus-Christ par la communion, en un nwt de travailler à ce grand ouvrage de la réfonaation de nos mœurs, et de se préparer à la OMurt, ai V<m ne prend soin de se retirer quelquefois conos Moïse sur la montagne; ou selon le préeeple de l'Évangile, s'i l'on ne rentre souvent dans llntérieur de son âme : et là, les portes des sens fermées, ciauso ostU) (Matth., 6), sans autre témoin qne le Père céleste, si Ton ne traite avec lui et ivce soimême de tout cela? Il faut donc pour tout oda s'éloigner du monde, et, à l'exemple des Israâites, qui n*ont été pour nous qu'une figure de ce que nous devions pratiquer, il faut sortir de l'Egypte pour aller sacrifier au Seigneur dans le désert Parlons plus simplement : il faut, sans quitter le monde, éviter la dissipation du monde; parée qu'il n'y a personne de nous qui, par proportion, ne doive dire aussi bien que Jésus-Christ : QttêaiM his quss patris mei sunt, opœ'tet me esse. ( Luc, 2. ) Comme chrétien , il faut que je m'applique par- , dessus tout au service de mon Dieu et à l'importante affaire de mon salut.
Voilà la maxime dont tous les sages, je dis les sages chrétiens , sont convenus , et dont notre expérience propre a dû nous convaincre. Or à cela encore une fois , la prudence humaine , qui est celle des enfants du siècle , croit avoir droit d'alléguer pour obstacles les soins tempords, prétendant qu'il est impossible d'accorder les devoirs du monde avec cet esprit de recueillement et de séparation du monde, que le soin du salut exige : et c'est ici quej*ai besoin , non pas de^a^ tention de vos esprits, que ce sujet par lui-même soutient assez , mais de toute la ferveur de votre foi , dont dépend tout Teffet que je m'en promets.
Car, pour commencer à détruire une erreur aussi
SUR L'tLOKJIIEMENT ET LA FUITE DU MONDE.
lomieiease et néanmoîiis aussi commune et aussi lépaodue que celle-là , je demande, et c'est la pre- Dîère raison : le soin de Tinutile et du superflu »eot-il jamais excuser la négligence du nécessaire ; 'application à ce qui n*est que l'accessoire peut-elle ervir de prétexte à l'oubli du principal , et Tempres- «menteur les moyens peut-il justiGer l'abandon le la fin? Voilà cependant l'abus grossier et visi* lie où nous tombons , autant de fois que nous nous apposons à nous-mêmes les soins du monde , pour lUtoriser nos dissipations , qui sont extrêmes par apport au salut. Car reconnaissons-le de bonne foi, loisque c'est un principe incontestable : Dieu ne lous a pas appelés (je parle au commun des homoes , et à ceux de mes auditeurs dont la vie se reluit à une condition particulière ) , Dieu ne nous a »as appelés au gouvernement des royaumes et des impires; il a eu d'autres desseins sur nous. Mais [oand nous serions chargés de toutes les affaires Ton État, et que nous aurions à répondre de tout » qu'il peut y avoir de plus important et de plus prand dans ce ministère , ayant la foi , nous sommes lop éclairés pour ignorer que ces soins d'un État , comparés au salut étemel , sont choses accidenteles, choses indifférentes, choses vaines, et même iioses de néant. Les réduisant , comme je fais , à xtte comparaison, je ne crois point en dire trop. £t nous ne pouvons au contraire disconvenir que le »lut est proprement cette substance des biens que 10U8 attendons, ainsi que parle saint Paul , Sperankmansubstantia rerum {Hebr, ,11); que c'est ce «ul point où, selon la pensée du Sage, consiste tout liomme , Hoc est enim omnis homo (Eccles.y 12 ) ; ]ue c'est cette chose unique pour laquelle David Toyait aussi devoir s'intéresser uniquement, quand 1 disait à Dieu : Erue a framea y Deus, animam neam, et de manu canis unicammeam, {Psal. n. ) Nous savons, dis-je, que tout ce qui s'appelle iRaires dumonde, et, si vous voulez même,afiîre6 d'État , quelque idée que nous nous en formons, ne sont tout au plus que des moyens pour irriver à la fin où Dieu nous destine; et que le ;alut est cette Gn qui doit couronner tout le reste, nais hors de laquelle tout le reste , sans en excep- ;er l'homme même , n'est traité par le Saint-Esprit pie de vanité et de vanité universelle : yerumtanen tmiversa vanitas, omnis homo vivens. (Ibid. , 18.) NTest-il donc pas bien étrange que de cette vanité lous osions nous faire une raison pour nous mainjoûT dans le plus essentiel de tous les désordres ; -t que nous prétendions nous prévaloir de cette valîté, c'est-à-dire des affaires du monde, pour justiier nos tiédeurs , nos froideurs , nos langueurs , lisons mieux, nos assoupissements, nos relâcheneots, nos insensibilité et nos endurcissements I regard du salut?
Ah! chrétiens, le bon sens même condamne cette conduite, et c'est ce que le Fils de Dieu fit si bien entendre à Marthe , par ces courtes paroles, mais si touchantes : Marthoy Martha, sollicita es etturbaris ergaplurima. (Luc, 10.) Vous vous empressez , lui dit-il , Marthe , et vous vous troublez de beaucoup de soins. Mais dans ces prétendus soins et dans le service que vous pensez me rendre, il y a de la confusion et de Terreur. Pour une seule chose nécessaire, vous vous en figurez plusieurs : en cela consiste votre erreur. Et pour ces plusieurs superflues vous abandonnez la seule nécessaire : c'est ce qui vous jette dans la confusion et dans le trouble. Au lieu de vous appliquer à moi , vous vous embarrassez pour moi. Je suis ici pour vous faire goûter le don du ciel , et vous vous inquiétez inutilement pour me préparer des viandes périssables et matérielles. A force de vouloir être oflicieuse, vous m'oubliez, et vous vous oubliez vous-même. Ainsi vous renversez l'ordre, et vous perdez , sans y penser, le mérite et le fruit de votre action par le dérèglement et par l'imprudence de votre distraction. C'est la paraphrase que les Pères font de ce passage, Sollicita es et turharis erga plurima. Sur quoi saint Augustin fait une réflexion bien judicieuse, et bien capable de nous édiGer. Car prenez garde, dit ce saint docteur : lorsque Jé.sus- Christ faisait ce reproche à Marthe , à quoi Marthe était-elle occupée? à l'action la plus sainte^ en apparence, à un devoir d'hospitalité , que la charité et la religion semblaient consacrer également , puisqu'il était immédiatement rendu à la personne d'un Dieu. Que peut-on dire de plus? Cependant tout cela ne put la sauver du blâme d'une dissipation extérieure , dont elle parut coupable au Sauveur du monde, ni empêcher que ce divin Sauveur ne la condamnât. Que sera -ce donc, mes frères, reprend saint Augustin , que sera-ce de vous , dont les occupations n'ont rien communément que de profane et de mondain ? Pensez-vous que les fonctions d'une charge, que les inquiétudes d'un procès, que les mouvements d'une intrigue, que vos divertissements ou vos chagrins , que mille autres sujets soient en votre faveur de plus solides raisons devant Dieu , que le zèle de cette servante de Jésus-Christ? et puisque la ferveur même de sa piété ne fut pas pour elle une excuse légitime, pouvez-vous croire que Dieu recevra les vôtres, fondées sur votre ambition ou sur votre cupidité?
Or c'est ici que l'aveuglement des hommes , si j'ose parler de la sorte, me parait monstrueux : pourquoi (ne perdez pas cette pensée; elle est de saint Ambroise, et digne de lui)? parce que , si nous suivions seulement la première impression que la foi nous donne , dans la concurrence de l'un et d^ l'autre, la difGculté ne devrait pas être pour.
SDR L'ÉLOIGiSEMENT ET L4 FUITE DU MONDE.'