‹ Œuvres de Bourdaloue (volume 4)Chapitre 49 sur 232 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

TertuUien, parlant des impies, que rÉcritnrB appelle insensés, parce que, malgré leur raison même , ils disent dans leur coeur qu'il n'y a point de Dieu, Dixit insipiens in corde suo. Non est Deus (Psalm. 13); ce grand homme, dis-^, fait une remarque bien judicieuse, et, que rexpérieoee du siècle vérifie parfaitement; savoir, que personne n'est jamais tombé dans cette erreur, de croire qu'il n'y eût point de premier Être ni de Divinité, sinon ceux h qui il serait expédient qu'il n*y enedt point en effet, et qui trouveraient leur avantage dans le système de cet athéisme : Nemo Deummm esse crédit, nisi cui non esse expedU. (Tbbtuu.) Je dis de même de ceux qui, ne jugeant des ehoseï que par les sens , et prévenus des fausses maximei du libertinage , ou ne croient pas une vie futore, ou ne la croient qu'à demi. Car je soutiens que p^ sonne n'en a jamais douté, que celui qui avait intérêt et à qui il était avantageux d'en douter; c'eità-dire que celui dont la vie déréglée et corrompue lui devait faire souhaiter qu'il n'y en ^ût jamais d'autre que celle-ci , et que toutes nos espérances se terminassent à la mort. Mais après tout , chrétiens , ce genre d'infidélité , quelque endurcissement de cœur ou quelque force d*esprit prétendue qui l'accompagne, ne délivre point les hommes de la crainte de mourir, puisqu'au contraire ils craignent de mourir parce qu'ils ne reconnaissent point d'autre vie que la vie présente; et qu'ils le craignent d'autant plus que leur infidélité , en leur faisant rejeter la créance de l'autre vie, n'exclut point da leur esprit cette cruelle incertitude qui leur reste, s'il y a une autre vie ou s'il n'y en a pas.

Or, dans l'un et dans l'autre état, je prétends qu'ils sont dignes de compassion, mais d'une compassion, dit saint Jérôme, mêlée d'indignation, n'y ayant rien de plus déplorable que la crainte de la mort fondée sur une pareille incrédulité. Supposons-les tels qu'il nous plaira , du moment qu'ils n'ont plus la foi d'une autre vie, il est impossible qu'ils ne regardent la mort avec horreur : powquoi? parce qu'ils ne trouvent plus rien qui leur puisse servir de ressource , et qu ils ne l'envisagent plus comme un passage au royaume de Dieu et à la bienheureuse immorUlité , mais comme une destruction entière d'eux-mêmes , comme un anéantissement total, soit de l'âme » soit du corps, et par

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insëquent comme la privation de tous les biens et souTeraîn de tous les maux.

Et c'est ce que rÉcriture nous fait entendre au lapitre troisième du livre de la Sagesse, où elle irle de la mort des justes et des amis de Dieu. Car )ici en quels termes elle s'exprime : Les justes it semblé mourir aux yeux des impies : f^isi sutU mlU insipientium mori, ( Sap,y 5. ) Prenez garde, il vous plaît, à cette expression, visi sunt , ils ont mblé. Car ils ne sont pas, en effet, morts de la anière que se figurent les libertins et les infidèles. t quelle est sur cela Tidée des infidèles et des li- (rtins ? Cest qu'ils se persuadent, ajoute le Saint- »prit , j[ue la mort , qui n'est qu'une sortie hors ! ce monde , et qu'un voyage qui conduit les juss à leur étemelle félicité , est le comble de la délation et la ruine de tout l'homme : Et xstimata t afjlictio exitus illius , et quod a nobis est ifer, :lerminium. (Ibid. ) Voyez-vous chrétiens, le cactère de l'incrédule.^ Il conçoit la mort, qui est, mr ainsi dire, le retour de nous-mêmes à cette linte patrie que nous cherchons comme un retour uns notre néant : Et quod a nobis iter, extermiion. D'où il s'ensuit qu'il l'envisage comme l'objet plus effrayant et comme le dernier malheur. Or, icore une fois , il est évident qu'il n'y a point de indition plus misérable que celle-là, et les libéras eux-mêmes sont obligés d'en convenir.

Car quelle douleur, ou plutôt quel supplice à un )nune de se pouvoir dire continuellement : Bient je cesserai d'être tout à fait, ou je commencei pour jamais à être malheureux : et il m'est inirtain si ce sera l'un ou l'autre. Dans peu de temps ne serai plus rien de ce que je suis, ou je serai I que je voudrai éternellement, mais inutilement, être pas. Toute ma destinée sur la terre est rélite à on petit nombre de jours , qui s'écoulent algré moi , et après lesquels ou il n'y aura plus eo pour moi , ou il n'y aura plus qu'un mal infini inévitable! Peut-on rien s'imaginer de plus afgeant ? Or il n'y a que l'homme , je dis que l'homme ipie et sans religion , qui se trouve dans cette mire. Les anges (excellente remarque de saint Am- "olse et qui mérite votre attention), les anges, li ont un entendement pour se connaître , savent i*ils sont naturellement incorruptibles ; et ainsi { n'ont point de vue ni d'inquiétude de la mort, n bétes sont sujettes à la mort; mais elles ne se imiaissent pas elles-mêmes , et , ne faisant nulle flexion, elles n'ont nulle appréhension de mourir, ajustes , qui selon le corpsdoivent mourir comme I bêtes , et qui se connaissent comme les anges , soutiennent dans l'attente d'une vie immortelle, ais le libertin n'a aucun de ces avantages ; il >it mourir, et il ne l'ignore pas; il a une âme imortelle, et il ne le croit pas. La connaissance

BUURDALOVE. — T. U.

qu'il a de sa mort l'afflige ; et l'ignorance de son immortalité lui ôtele remède qui pourrait le consoler dans son affliction ; il n'a une raison que pour se troubler ou pour se désespérer ; et il ne se connaît soi-même que pour se rendre malheureux. Car voilà l'état où l'aveuglement de l'impiété conduit enfin les hommes ; et cela par un juste châtiment de Dieu, afin que leur libertinage même leur tienne lieu de tourment, et qu'ils n'en retirent point d'autre fruit que de vivre dans une confusion de pensées qui leur re présentent déjà et qui leur avancent les plus douloureuses peines de l'enfer.

Mais, dites-vous, l'impie dont l'iniqïiité est consommée, et qui, selon la parole de Snlomon, est descendu dans lefondderabîme, ne doit plus craindre la mort, puisqu'il ne croit plus rien après la mort. Et moi je réponds : Peut-être jouirait-il de cette paix , quoique fausse et criminelle, s'il pouvait trouver un point (ixe dans son erreur, et si la même impiété qui le fait douter de tout pouvait le rendre sûr de quelque chose. Encore même, dit saint Augustin , ne laisserait-il pas de craindre alors la mort pour l'intérêt de la vie qu'il aime , et dont il se verrait toujours à la veille d'être privé , sans rien apercevoir dans le futur, ni du côté de Dieu , ni du côté de la créature , qui le dédommageât de cette perte. Mais le malheur de sa condition va bien encore plus avant; car ne pouvant même s'assurer de ce néant chimérique et imaginaire qu'il se promet après la mort , et n'en ayant tout au plus qu'une faible opinion, combattue de mille doutes et de mille préjugés contraires , vivant dans le hasard du oui ou du non , et, malgré son infidélité, courant tout le risque d'une éternité affreuse , il faut nécessairement qu'il craigne même ce qu'il ne croit pas. Concevez bien cette pensée, qui est du chancelier Gerson; il faut, dis-je, qu'il craigne même ce qu'il ne croit pas; et cette crainte, dans un sens, est encore plus terrible pour lui que celle qui lui viendrait de la certitude des jugements de Dieu.

Mais son libertinage, répliquerez-vous , peut le rendre insensible à tout cela. Je le veux , chrétiens, que son libertinage puisse aller jusques à ce point d'insensibilité, c'est-à-dire jusqu'à l'état des bêtes dont il envie peut-être le sort, et auxquelles il ambitionne d*être semblable : Homo eum in honore esset, non inteUexit, Comparatus estjumentis insir pientibus, et similis foetus est iliis. (Psabn. 48.) Mais il faudrait examiner si ce serait là un avantage pour lui , et si le parti de l'insensibilité , dans un danger d'une telle conséquence , le rendrait moins digne de compassion que les alarmes d'une juste crainte qu'il aurait à soutenir. Je dis dans un danger que lui-même il reconnaît tout au moins être danger, et auquel il avoue que son insensibilité ne remédie pas. Mais , quoi qu'il en soit , il est toujours

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vrai que tandis qu'il aura quelque sentiment , bien qu'il ne croie pas les suites de la mort , il les craindra. Or je prétends que ce sentiment ne s'éteindra jamais en lui , non plus que sa raison , et que dans les plus prands emportements, ou pour mieux dire, dans la plus grande corruption de son esprit, il portera toujours audedans de soi un ver, une pensée fâcheuse et importune , qui lui représentera intérieurement : Mais si tu te trompes ; mais si cette mort sensible et passagère qui détruit le corps est suivie d'une autre mort qui fasse la réprobation de Pâme; mais si ce qu en ont cru tous les saints et tous les sages du christianisme se trouvait véritable; mais si la passion à laquelle tu t'en rapportes t'aveuglait et te séduisait, où en serais-tu? Pensée qui le troublera pendant la vie, mais qui fera encore sur lui des irapressions bien plus vives aux approches de la mort; car c'est alors que l'impiété la plus lière et la plus résolue commence à s'ébranler et à se démentir; c'est alors que nous voyons ces braves, ces intrépides, ces hommes qui ne tenaient nul compte ni de la mort ni de l'enfer, et qui , dans la vigueur d'une santé parfaite, s'estimaient assez forts pour ne pas s'inquiéter de Dieu et de ses jugements; c'est alors que nous les voyons marquer des faiblesses pitoyables, être saisis de frayeur, tomber dans le désespoir, détester le passé, s'alarmer du présent, avoir horreur de l'avenir, mais une horreur, dit saint Cbrysostôme, pareille à celle des démons et des réprouvés, qui ne sert qu'à augmenter leur peine, et qui fait même une partie de leur damnation.

Ah! mes frères, écrivait saint Paul aux Thessaloniciens, souvenez- vous d'une importante maxime, et qu'elle demeure éternellement gravée dans vos cœurs; car nous oe voulons pas que vous ignoriez ce que vous devez savoir touchant l'état de ceux qui meurent , ou plutôt qui dorment du sommeil de la mort, aflnque vous ne vous en attristiez pas comme tous ceux qui n'ont point la même espérance que nous. Nolumus vos ignorare,fratres,de dormienfibus, ut noncontristemini, sicut et cseteri qui spem nonhabent, (1. Thess,, 4.) C'est à vous, mes chers auditeurs , que j'adresse aujourd'hui ces belles paroles. Observez , s'il vous plalti, le sens de l'apôtre ; il ne nous défend pas de craindre la mort, ni d être touchés de la mort de nos amis et de nos proches, mais il nous défend de nous affliger et de craindre , comme ceux qui, vivant sans religion, vivent sans espérance des biens éternels , sicut et cœteri qui spem non habent: pourquoi? parce que cette crainte et cette tristesse procédant alors d'un principe d'infidélité, ce n'est pas un moindre crime devant Dieu que l'inûdélité même. En effet, il m'est permis de craindre la mort , mais il ne m'est pas permis de la craindre par toutes sortes de motifs, et je suis prévaricateur si je la crains d'une manière qui soit op-

posée à la pureté de ma foi. Cependant, duréUeoi, c'est un des désordres qui régent parmi nous. On voit des hommes dans le christianisme qui craigneot la mort, non pas en fidèles, mais en païens; des chrétiens de profession , mais qui , n'en ayant que le [nom et que l'apparence , raisonnent sur l'autre vie comme des épicuriens; car vous diriez qu'il y a encore parmi nous des partisans de cette secte, et Dieu veuille que la réflexion que je fais ne convienne à personne de ceux qui m'écoutentl

Vous me demandez le moyen de se préserrer d'une si damnable et si malheureuse disposition d'esprit et de cœur. Le voici , tiré d'un des plus illustres exemples que nous fournisse l'Écriture. Cest de faire dans la vue de la mort ce que faisait le patriarche Job au milieu de ses souffrances, lorsque accablé de calamités il se voyait languir et mourir; c'estde renouveler comme lui cette confession de foi. qui soutenait sa patience et sa persévérance quand il disait : Scio quod Redemptor meus vivit, etiM novissimo die de (erra surrecturus sum, et in came mea rideboDeum salvatorum meum. KeposUaest haec spes in smu meo. (Job, 19.)

Je sais que j'ai un Rédempteur vivant dans le ciel, et que je ressusciterai du sein de la terre. Je sais que je verrai dans ma propre chair et de mes yeux ce Dieu mon Sauveur. Je sais que la mort n'est pour moi qu'un changement d'état, qu'un passage pour mon âme, et qu'un sommeil pour mon corps; qu'elle ne me va dépouiller que pour me revêtir; et qu'en m'ôtant une vie fragile et périssable, elle doit me mettre en possesîon d'une vie qui ne finira jamais. Oui, je lésais, et cette espérance que Dieu me laisse comme un précieux dépôt est ce qui ne console dans mes misèresi, ce qui me fortifie dans mes défaillances, ce qui m'attache à mes devoirs , ce qui me rend invincible dans mes tentations, ce qui m'empêche de succomber a la violence des pe^ sécutions. Sans cette espérance , toute ma force m'abandonnerait en mille rencontres, et j'e céderais aux révoltes de la nature ; mais cette espérance est mon support, et voilà pourquoi je la conserve dans mon cœur. Reposita est hœc spes in sinu meo.

Ah! Seigneur, s'écriait David (autre sentiment bien capable d'affermir en nous la grâce de la foi), il est vrai , Seigneur, vous nous avez humiliés dans ce séjour d'afiQiction et de larmes , en nous rendant sujets à la mort ; mais la mort à laquelle vous nous avez condamnés n'est point une véritable mort, ce n'est qu'une ombre de la mort , dont vous nous avez couverts , pour nous faire porter les marques de votre justice, et pour nous faire sentir en même temps les effets de votre miséricorde : Ilumiliasii nos in loco afflictionis , et cooperuit nos timbra mortis, {Psaltn, 43.) Non, dit saint Ambroise expliquant ce passage du psaume, la mort du corps

SUR LA CRAINTE DE LA MORT

n^est qu^une ombre et une représentation de la mort : Mors camis, umbra mortis. (Ambr.) Et c^est la pensée dont se doivent armer et munir nonseulement les pécheurs qui , par Texcès de leurs crimes, auraient en quelque sorte perdu le don de la foi , mais les justes mêmes et les amis de Dieu , dont la foi , par une conduite particulière delà Providence, ne laisse pas souvent d*étre ébranlée sur le sujet de la mort; car combien d'âmes saintes et prédestinées ont souffert là-dessus les mêmes attaques que les plus déclarés impies ! à combien de rudes épreuves Dieu n'a-t-il pas pris plaisir, pour faire triompher sa grâce, d'exposer leur religion ! et combien de fois un chrétien , au milieu même de ses ferveurs , n'a-t-il pas pu dire aussi bien que David : Mei autem pêne moti suntpedes, pêne ej/usi sunt gréssus mei! A la vue de cet affreux chaos de l'éternité que j'attends , j'ai presque détourné mes pas de la voie ou je marchais et mes pieds ont été sur le point de glisser ; car la foi qui devait être mon unique appui est devenue comme chancelante dans mon cœur. Combien , dis-je , ne trouve-t-on pas d'âmes élues qui tiennent ce langage? Il est donc nécessaire qu'elles se mettent en garde contre cet esprit d'infidélité, qui serait pour elles une pierre de scandale et un écueil où elles iraient échouer. Mais avançons , et voyons maintenant l'état du mondain qui craint la mort parce qu'il est attaché au monde. Autre espèce de crainte dont nous avons à nous préserver : c'est le sujet de la seconde partie.

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