‹ Œuvres de Bourdaloue (volume 4)Chapitre 50 sur 232 · DEUXIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE

Le Saint-Esprit Ta dit, chrétiens, et nous n'en sommes que trop convaincus par l'expérience sensible que nous avons de notre misère et de celle des autres, que rien n'est plus fâcheux ni plus amer que le souvenir de la mort pour un homme du monde, qui fait consister son repos et son bonheur dans la jouissance des biens temporels. O mors, quam amara est memoria tua komini pacem habenti in iubstatUUs suis! (Ecoles,, 41.) Prenez garde, mes frères , nous fait ingénieusement remarquer saint Augustin, aux deux termes dont se sert l'Écriture. Elle ne dit pas que la pensée de la mort est triste et afiOigeante à celui qui possède les biens temporels, mais à celui qui a établi sa paix et sa félicité dans la possession des biens temporels : Ifomini paeem habenti. De plus , pour exprimer ces sortes de biens, elle ne les appelle pas simplement biens, DWiis elle leur donne le nom de substance, et veut par là signifier la fausse idée que nous en avons : In subsiantiis suis; car les justes qui ont l'esprit de Dieu ne considèrent ces biens que comme de faites accidents , dont ils peuvent aisément se passer ; qu'ils ont aujourd'hui, et qu'ils n'auront pas demain ; dont la perte pourra leur causer quelque légère al-

tération , mais sans préjudice de cette consistance ferme et immobile que la grâce leur donne : au lieu que les mondains attachés à ces^biens terrestres , en font leur principal et leur capital , rapportant tout à ces biens , ne se mesurant que par ces biens , ne s'appuyant et ne faisant fond que sur ces biens, comme si eux-mêmes ils étaient faits pour ces biens et que ces biens ne fussent pas plutôt faits pour eux : Uomlni pacem habenti in substantiis suis. Or c'est aux hommes de ce caractère, et non point absolument aux grands ni aux riches , que le souvenir de la mort fait horreur ; c'est pour eux qu'il est plein d'amertume, Quam amara est memoria tua ! Car, comme dit saint Chrysostôme , raisonnant sur les mêmes paroles de l'Écriture , on a vu des grands dans le christianisme et des riches , par un effet de la grâce toute-puissante de Dieu, méditer la mort avec plaisir, en entendre parler avec Joie, en recevoir la nouvelle sans trouble; pourquoi? parce que tout riches, tout grands qu'ils étaient, leurs désirs ne se portaient ni aux grandeurs humaines ni aux richesses. Ils les possédaient sans attache, et ils les perdaient sans regret. Mais on n'a jamais vu de grands ni de riches attachés a ce qu'ils étaient et à ce qu'ils possédaient; ni jamais, si vous voulez, on n'a vu de petits et de pauvres attachés à ce qu'ils n'étaient pas et à ce qu'ils ne possédaient pas, qui ne fussent . effrayés de la mort. En effet, chrétiens, l'étrange et douloureuse pensée pour un homme du siècle qui vit à son aise , qui se voit bien établi dans le monde, qui se trouve revêtu d'une charge, d'une dignité honorable ; qui ne manque de rien pour se maintenir dans la splendeur et dans l'éclat; qui, dans l'opulence, dans la réputation, dans le crédit où il est, peut tout et est au-dessus de tout ; quelle pensée pour lui, au milieu de tout cela, que cette réflexion : Il faut mourir ! Pïe parlons point de ces fortunes si hautes ni si complètes qui font les heureux de la terre ; comme elles sont aujourd'hui plus rares, cette moralité ne s'étendrait pas bien loin. Parlons de celles qui sont moins éclatantes et plus ordinaires. Quelle pensée pour un homme même du commun , qui voit sa famille honnêtement pourvue , qui a des biens suffisamment , qui en jouit et s'en fait honneur, qui n'a ni embarras ni soins, et dont la santé, les forces, l'âge , répondent à tout le reste (car c'est ainsi que le texte sacré nous le dépeint dans les paroles suivantes, Firo quieto, et cujus vix directœ sunt in omnibus, et adhuc valenti accipere cibum {Eccles,, 41); quel souvenir, dis-je, pour ce mondain, que cette sombre et désolante considération. Il faut mourir ! Or c'est en cela qu'il me paraît digne de compassion : non point seulement de ce qu'étant attaché d'esprit et de cœur aux biens de cette vie il appréhende la mort, mais de ce qu'envisageant la mort il a été assez aveugle pour s'altaehet ^ ^<^^\ÀKa% ^

SUR LA CRAINTE DE LA MORT

passent si vite , et de ce que la nécessité de mourir fte Fen détache pas. Voila sur quoi je déplore son aveuglement. En effet, si la vie présente devait toujours durer, je ne m'étonnerais pas qu'il y eût des ambitieux et des avares sujets aux passions déréglées qui les dominent. Quelque vaines et frivoles que soient ces passions , je comprends qu'elles deviendraient alors sérieuses et prudentes , et que , dégagés du souvenir de la mort, nous pourrions nous faire un point de sagesse de suivre et de contenter nos désirs; pourquoi ? parce que nous aurions droit de compter pour réel tout ce que le monde a de spécieux et d'apparent, et que notre raison même commencerait à être d'intelligence avec la cupidité et l'ambition qui nous dominerait. Je dis encore plus : si nous devions seulement vivre autant que ces premiers patriarches , fondateurs du monde, à qui des siècles entiers, selon le témoignage de l'Ecriture, n'étaient que la fleurde l'âge, et qui, sans vieillesse ni caducité, voyaient une longue et nombreuse suite de générations, peut-être consentirais-je que nous eussions pour les biens temporels quelque empressement et quelque ardeur. L'éloignement du terme semblerait en quelque manière nous justifier, quoiqu'alors même nous devrions toujours modérer nos inquiétudes et réprimer notre convoitise par la vue de la mort, qui, quelque éloignée qu'elle fût, étant néanmoins certaine et assurée, nous les ravirait enfin ; et c'est la belle observation de saint Jérôme , que je vous prie de faire après lui. Il dit que c'est pour cela que Moïse dans la Genèse faisant la supputation des années que chacun de ces premiers hommes avait vécu , ajoutait toujours cette conclusion générale , Et mortuus est, et il mourut. Noé vécut neuf cents ans , et il mourut; Seth , tant d'années , et il mourut : ainsi des autres. Pourquoi cette addition. Et il mourut? ne l'entendait-on pas assez, et n'était-ce pas assez de marquer l'espace de temps que leur vie avait duré? Ah! répond saint Jérôme, c'est pour nous apprendre que quand nous aurions à vivre des milliers de siècles, nous aurions toujours tort de nous passionner pour les biens présents, puisqu'il serait encore vrai de dire de nous. Et il mourra. Or cela seul devrait corriger l'excès de nos affections et. rompre tous nos attachements. J'en conviens, mes chers auditeurs, et à Dieu ne plaise que je veuille contredire le sentiment de ce saint docteur. Mais après tout il faut avouer que, dans cette supposition d'une vie de plusieurs siècles, nos attachements^auraient quelque prétexte et quelque apparence d'excuse. Mais notre vie se trouvant bornée à un si petit nombre de jours, et nous attachant à cette vie courte et passagère comme nous nous y attachons, et à ses biens, en vérité, mes frères, sommes-nous sages , et avons-nous de quoi nous justifier, je ne dis pas devant Dieu , mais je dis même devant nous

et à notre propre tribunal ? N'y a-t-il pas en eed de l'enchantement, et, pour parler avec le Saint-Esprit, de l'ensorcellement, Fascinatio nugacUatUf {Sap. 4.) Ah ! insensé que vous êtes, dès cette nuit même on va vous redemander votre âme ; vous mou^ rez , et pour qui sera tout ce que vous avez amassé? Ainsi est-il dit dans l'Évangile à ce riche qui prétendait goûter tranquillement et longtemps le fruit de ses peines : StuliCy hac nocte animam tuam répètent a te; quœ auiem parasti ctgus erurUf (Luc., 12.) Voyez-vous, reprend saint Bernard, la qualité que donne l'Esprit de Dieu à celui qui met son cœur dans les biens de la terre ! Il ne lui reproche pas expressément sa faiblesse, sa témérité, son peu de religion et de foi, mais sa folie, Stulte : parce que cette parole comprend tous les autres reproches, et enchérit même au-dessus. Devoir mourir et s'eotêter des biens de la vie jusqu'à en faire l'unique objet de ses désirs, c'est perdre le sens.

Vous ne devez donc pas, mon cher auditeur, être surpris ni trouver mauvais si je vous traite aujourd'hui comme cet homme de l'Évangile, et si je vous dis , tout sage d'ailleurs et tout prudent que vous pouvez être selon le monde : Stulte , insensé, pourquoi ce soin extrêmede votre corps, qui sera bietitôt la pâture des vers? pourquoi ces vastes desseins que la mort dans peu va renverser et faire évanouir? pourquoi tant chercher à vous agrandir et a vous étendre, puisqu'au bout de quelques jours six pieds de terre vous suffiront? Quand la concupiscence s'allumera dans votre âme, disait saint Paul, et que, maîtresse de votre raison, elle vous enivrera des choses visibles , savez-vous, mes frères, comment vous pourrez Téteindre et en arrêter les emportements? ce sera par cette pensée : Hé ! nous n'avons point ici de demeure pe^ manente; mais, tandis que nous vivons dansée corps mortel,. nous sommes hors de notre patrie, et nous ne devons nous regarder que comme des voyageurs. Or si l'on voyait un voyageur s'intéresser à tout ce qui se passe sur sa route , prendre feu sur cela, et en être agité, affligé, désolé, quelle idée s'en formerait-on? Voilà néanmoins ce que nous faisons ; voilà ce qui nous inspire de si vives craintes de la mort, et ce qui nous rend, dans nos craintes et nos frayeurs , si dignes de pitié. Car de se laisser surprendre à des biens faux et apparents, et de s'attirer par là, en vue de la mort, des frayeurs et des peines réelles et effectives; c*est une illusion qui , dans l'ordre de la Providence, peut bien même être regardée comme une punition. Pendant que l'apôtre était dans cette terre d'exil, il souhaitait sans cesse de se voir au bout de sa carrière, parce qu'il ne tenait à rien, et qu*il avait le cœur libre et dégagé de tous les olijets matériels et mortels : Outs me liberotUdê empare

SUR Là CRAli^TE DE LA MORT.

mortis htQusl {Rom., 7.) Mais si nous ne sommes pas dans la même disposition , ou plutôt si nous sommes dans une disposition toute contraire, ce qu*ajoute ce docteur des nations ne nous convient que trop : IngemUcimus gravatiy eo quodnolumus expoliari. (2. Cor., 5.) Nous gémissons à l'aspect de la mort; les infirmités , les maux qui en sont les avant-coureurs et qui nous avertissent qu'elle approche , nous remplissent l'esprit de sombres images, et nous font pousser de profonds soupirs, parce que nous ne voulons point être dépouillés de ces biens que nous avons et qu'il faut quitter en mourant.

Quel spectacle , mes chers auditeurs , qu'im riche mondain aux prises avec la mort , et qui , jusqu'à la dernière extrémité, se défend contre elle! La mort le presse de sortir, et il voudrait toujours habiter ces agréables et superbes appartements qui sont l'ouvrage de ses mains, disons mieux, de sa vanité et de son luxe. Il a encore dans le cœur une inclination qui faisait toute la douceur de sa vie, et la mort l'en sépare , ou l'en arrache impitoyablement ! Il avait encore des vues pour l'accroissement de sa fortune, il avait des projets qu'il était sur le point d'exécuter, et la mort dans un moment déconcerte tout De quoi est-il touché ? de cette sortie du monde, de cette séparation , de ce renversement, de ce débris subit et si général. Hé ! mon cher frère, voilà ce qui m'effraye pour vous : c'est, dis-je, de voir que ce qui excite alors vos regrets, ce sont ces mêmes passions qui ont fait vos crimes et vos désordres durant tout le cours de vos années. Si vous craigniez la mort par mille autres endroits qui peuvent la faire craindre aux pécheurs , je m'en consolerais, et je me mettrais en devoir de vous apprendre à profiter de cette crainte ; si , dans l'appréiiensioD de la mort, vous travailliez à étouffer ces passions et à rompre volontairement ces habitudes qui vous attachent à la vie, je vous en féliciterais et j'en bénirais Dieu : mais que vous ne soyez sensible qu'à ce qui vous a perdu jusques à présent et qu'à ce qui doit achever de vous perdre, voilà encore une fois par où votre état me paraît déplorable et bien terrible.

Que faut-il donc faire, et de tout ceci quelle conclusion? Cestde mourir dès maintenant et de bonne heure en esprit, pour ne plus tant craindre de mourir en effet; c'est de fermer les yeux à cette figure du monde qui nous éblouit et qui passe, afin de n*avoir plus tant de peine à la laisser passer, et de n'entrer plus sur cela en de si violentes agitations ; c'est d'éloigner notre cœur, de le dégager et de le déprendre de tout ce qu'il faudra un jour quitter, liais, me direz-vous , nous craindrons toujours la mort.par un sentiment naturel. YoUà à quoi je Tais

répondre, en parlant de ceux qui craignent la mort par un sentiment de la nature, et qui ne font, pour se fortifier contre cette crainte , nul usage de leur religion. C'est la troisème partie.

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