PREMIÈRE PARTIE
Oui, chrétiens, l'éternité des peines que souffrent les réprouvés dans l'enfer, est un mystère dont la créance semble avoir de grandes difficultés; mais j'ajoute que la foi , sur la vérité de cet article, doit corriger nos erreurs et perfectionner nos lumières. Or, die fait l'im et l'autre, et je vous prie de bien comprendre ma pensée. Dieu propose aux
SUR L'EI£RN1TE MALHEUREUSE
omines une ré?élatîon aussi pleine de terreur que igné de respect: savoir, que tout péché, mortel 6 sa nature, mérite d'être puni par un supplice leroel. I>iett, dis-je, nous propose ce point de réftnce a?ec tout le poids de son autorité : et par I bouche des prophètes ; car leur feu, dit Isale, ne 'éteindra jamais : et par la bouche des apôtres; MK qui résistent à TÉvangile, en souffriront, seao le témoignage de saint Paul , éternellement la peine : et par les oracles de la sagesse incamée; yiei, maudits, au feu éternel, qui vous est prélaré depuis le commencement du monde : et par le 90Dsentement unanime de toute FÉglise, laquelle a (oojours interprété l'Écriture en ce sens : et par \m décisions des conciles, qui nous Fontexpresséneot déclaré : et par la tradition des deux lois , l'aneîenne et la nouvelle , qui , sur ce dogme important , ont toiyours tenu le même langage : enûn, par toutes les maximes de la foi , qui nous annonce une peine étemelle dans sa durée , comme due à un seul péché, et même à un péché d'un moment, quand il 11 jusqu*à nous séparer de Dieu, et à rompre le laeré nœud qui nous doit unir à lui. Est-il donc une férité plus solidement établie? Mais sur cette vérité néanmoins, sur cette révélation si authentiquement proposée, Tesprit de l'homme a souvent fornié des difficultés, c'est-à-dire des erreurs; et lDnqu*il s'y est soumis, il a voulu chercher des nisons pour se justiûer à soi-même cette étonnante proportion d*une éternité de peine avec un mo- Ment de péché. Or, à quoi nous sert la foi , et à fooinous doi^eIle servir? Je l'ai dit, et je le répète : à corriger ces erreurs , comme étant opposées i la vérité primitive et infaiillible ; et à fortiûer, à perfectionner les lumières qui nous donnent quelqoe idée de ce mystère si éloigné de nos vues huanines et de nos connaissances. Voilà le plan de cette première partie, qui renferme sur les jugements de Dieu les plus grandes instructions. Écoutez-moi. Ne parions point de l'athéisme, qui, niant un Oiea^ nie conséquemment l'auteur d'une peine étervile. Ne nous arrêtons point non plus à l'impiété dSËpieore, qui, faisant mourir l'âme avec le corps, détniit lesii|et capable de souffrir une peine éternelle. Voici trois erreurs moins grossières et plus raisonnables en apparence ,qui ont attaqué l'éternité des peines , dans la proportion qu'elle a avec le pédié. Car les uns ont prétendu que cette éternité de supplice pour un péché, quelque énorme qu'il puisse être , répugnait à lairanté de Dieu ; les autres ont cm de plus qu'elle blessait les lois de la justice de Dieu ; et les demiers, enchérissant encore, ont pensé qu'elle était même auKiessus de la toute-puisnnce de Dieu. Dieu est trop bon pour affliger éterndlement une âme pécheresse ; Dieu est trop juste pour venger dans dessiècles infinis ce qui s'est passé
dans un instant; Dieu n'est pas assez puissant pour faire que la créature subsiste une éternité entière dans les souffrances et dans la douleur. Voilà leurs raisonnements : mais moi, mes frères, je soutiens que notre foi dans ses principes a de quoi nous affermir contre toutes ces erreurs ; et comment est-ce qu'elle y procède? Apprenez-le.
Non, répond-elle aux premiers, une peine éternelle pour un péché n'est point incompatible avec la bonté divine; et ce qui vous trompe, c'est la fausse opinion que vous avez conçue de cette bonté souverainejd'un Dieu. Car vous voulezqu'elleoonsisiB dans une molle indulgence à tolérer le mal et à Tautoriser : mais c'est cela même qui la détruirait , puisqu'elle ne serait plus ce qu'elle est dès qu'elle cesserait de haïr le péché autant qu'elle le déteste et qu'elle le hait Pourquoi disons-nous que Dieu est souverainement bon ( c'est la belle remarque de TertuUien), sinon parce qu'il a souverainement le mal en horreur? Et qu'est-ce à l'égard de Dieu que d'avoir une souveraine horreur pour le mal , si ce n'est de le poursuivre sans relâche et d'en être l'implacable vengeur? Quis enim boni author, nUi qui irUmicus mali; et guis inimieus mcUi, fUsi qui expugnator; quis autem expugnator, nisiqui etpunitorf (Tbrtull.) Ainsi rai« sonnait-il contre Marcion. Comprenez donc, 6 homme (c'est toujours le même TertuUien qui parle) t comprenez ce que c'est qu'un Dieu bon. Cest un Dieu opposé essentiellement au péché , un Dieu toujours ennemi du péché , et , par une suite nécessaire , un Dieu persécuteur éternel du péché. Tellement qu'il ne serait plus Dieu s'il y avait un instant ou it n'agit pas contre le péché pour le condamner et pour le punir, parce que ce ne serait plus un Dieu bon de la manière qu'il l'est et qu'il le doit être. Mais que voudrait le pécheur? En se faisant des idées de bonté selon les intérêts de sa passion, il voudrait un Dieu sous lequel les crimes pussent .être quelque jour en paix : Deum malles sub quo delicta aliquando gaudererU ( Ibid. } ;et il jugerait ce Dieu bon, qui rendrait l'honune méchant par l'assurance d'une rémission future : Et iUum bonumju^ dicares, qui hominem malumfaceret securitate delicti. (Ibid.) De là, poursuit encore TertuUien, vous ne voulez point reconnaître cette bonté, dont l'essence est de ne pouvoir jamais convenir aveo le mal , et d'avoir pour lui une haine sans retour. Mais si vous ne la reconnaissez pas , tous les saints et tout ce qu'il y a eu de vrais fidèles, versés dans la science de Dieu , l'ont reconnue ; ils l'ont hautement^ confessée, ils l'ont publiée et glorifiée, parce que, éclairés d'une sagesse supérieure à la vôtre et toute céleste, ils ont vu. que Dieu devait être bon de la sorte, et que , selon les règles de s» sainteté , il ne le pouvait être autrement.
Pour remonter à la source de l'erreur que je combats, Origène fut le premier qui voulut faire Dieu plus miséricordieux qu'il n'est en lui-même, ou plutôt, comme dit saint Augustin, qui voulut paraître lui-même plus miséricordieux que Dieu, lorsqu'il avança qu'après un certain temps les peines des âmes réprouvées finiraient. Hérésie dont il se fit le chef, et pour laquelle l'Église le frappa de ses anatbèmes. Aussi, chrétiens, observez, je vous prie, le prodigieux égarement de l'esprit de l'homme, quand il n'est pas conduit par la foi. Cet Origène qui , par un sentiment présomptueux de la Mnté de Dieu, ne voulait pas que la peine des damnés fût étemelle, par une autre erreur toute contraire, mettant des bornes à la miséricorde de Dieu , s'emporta jusqu'à soutenir que la gloire des bienheureux aurait elle-même son terme, et que, comme les réprouvés passeraient de l'état des souffrances à celui du repos , ainsi les saints qui régnent avec Dieu changeraient de temps en temps, par une triste et monstrueuse vicissitude, leur état de repos dans un état de souffrances, pour se purifier toujours davantage, et s'acquitter pleinement des anciennes dettes qu'ils auront contractées dans la vie. l^oilà, reprend saint Augustin, comment fcet homme, si déclaré d'une part en faveur de la divine miséricorde, l'outrageait de l'autre, et perdait l'avantage dont il se prévalait , d'en être le plus zélé partisan : puisque s'il donnait aux âmes réprouvées une fausse espérance de la béatitude, il était aux âmes prédestinées la solide assurance de rétemité de leur bonheur. Mais après tout , pouvait dire Origène , pourquoi donc tant exalter la bonté de notre Dieu, créateur de l'univers, si de longs siècles de satisfaction et de peine ne suffisent pas pour expier à ses yeux un seul crime , et pour éteindre le feu de sa colère? Ah ! s'écrie saint Grégoire , rhomme est toujours subtil à tirer des conséquences de la bonté de Dieu contre Dieu même! Et moi je réponds, pourquoi donc l'Écriture nous fait-elle entendre tant de menaces et tant d'arrêts foudroyants , qui condamnent le pécheur à cette affreuse éternité de supplice , s'il y a lieu de penser qu'il ne doive pas toujours souffrir? Chose étrange! ajoute ce grand pape, nous nous mettons en peine de garantir la bonté de Dieu , et nous ne craignons pas de le faire auteur du mensonge pour sauver sa miséricorde , comme s'il était moins véritable dans ses paroles que favorable dans ses jugements. Deum 9at€tçun$ perhibere inisericordem , et non veren^ tur prœdicare JcUlaeem. (Greg.)
En effet, la même Écriture qui m'apprend que Dieu a des entrailles de miséricorde pour les hommes, me déclare en même temps, et dans les termes les plus formels , qu'il y a des flammes éternelles allumées pour le tourment des pécheurs. Il ne
SUR L'ÉTERNITÉ MALHEUREUSE
m'est pas plus permis de douter de ron que de l'autre; mais je dois par l'un rectifier les foux préjugés dont je pourrais me laisser prévenir à regard de l'autre; car au lieu de dire. Dieu est la source de toute bonté, donc il ne punira pas éternellement le péché, je dois dire : Dieu punira éternellement le péché, quoiqu'il soit la source de toute bonté et la bonté même , puisque la foi me l'enseigne de la sorte, et que c'est une vérité fondamentaledans la religion. Ainsi la bontédeDieu n'exclut point Fétemité des peines, nîTétemitédes peines n*est point contraire à la bonté de Dieu. Mais comment et par où se concilient dans le même Dieu cette bonté suprême et cette extrême sévérité, c'est oe qa*il ne m'appartient pas de pénétrer; mais c'est ce que je suis obligé de croire. Il me sufiQt de savoir l'on et l'autre, et de le savoir, comme je le sais, aveeuoe entière certitude, dès que l'un et l'autre m'est révélé par l'esprit de Dieu : je me tiens là , et je ne vais pas plus avant. Ce n'est pas que, sans diminuer d'un seul moment la durée des peines de l'enftr, je ne pusse absolument concevoir tout ce que je sais et tout ce que je crois de la bonté de Dieu. Ce n'est pas qu'il me fût si difficile de comprendre qu'une bonté assez ennemie du péché pour avoir hit descendre un Dieu sur la terre , afin de le détruire; pour l'avoir porté à se revêtir de notre chair, à prendre sur soi toutes nos misères , à mourir sur une croix, l'est encore assez pour le déterminer, ce même Dieu si saint et si bon , à ne faire Jamais grâce au péché. Mais la voie est plus courte et plus sâre tout ensemble, de respecter ce mystère sans l'examiner, et de me contenter du témoignage de ma foi que je ne puis démentir. Elle est infaillible dans ses connaissances , et ses connaissanees sont au-dessus de toutes mes vues. Quand donc, en me faisant reconnaître dans Dieu Jijne suprême bonté, elle m'annonce toutefois une éternité malheureuse, ou quand en m'annonçant cette malheureuse éternité, elle ne m'en fsàt pas moins reconnaître dans Dieu une bonté suprême, en voilà plus qu'il ne ftut pour résoudre tous mes doutes ; et c'est ainsi, chrétiens , que la foi corrige la première erreur touchant la peine étemelle du pécheur impénitent et réprouvé. Passons à la seconde.
C'est qu'une peine étemelle ne peut s'accorder avec la justice de Dieu : pourquoi? parce que le propre de la justice est de conformer le châtiment à l'offense, en sorte que ni l'offense par sa grièveté ne soit point au-dessus de la peine , ni la peine par bd rigueur ^au-dessus de l'offense. Or, où est cette égalité et cette proportion entre une éternité d? peine et un péché de quelques jours « de quelques heures, et même d'un seul moment? Si j'avais, mon cher auditeur, à justifier cet articie de notre foi autrement que par la foi même, je pourrais vous