MALHEUREUSE
supplice qui ne flnit jamais, pour un péché qui finit si vite et dont le plaisir est si court , la justice divine peut être à couvert de tout reproche.
Voilà encore une fois , chrétiens, la réponse que j'aurais à vous faire, et qui serait pour vous, sinon une preuve convaincante, du moins une des plus fortes et des plus sensibles conjectures ; mais ce n'est point là ce que je me suis prescrit , et, sans quitter mon dessein, j'en reviens à la foi. Que me dit-elle? deux choses : que Dieu est juste, et que ses vengeances sont éternelles. Elle ne me peut tromper sur aucune de ces deux vérités , puisque ce sont autant d'oracles émanés de la première vérité; par conséquent ce sont pour moi deux vérités incontestables; par conséquent ces deux vérités ne se combattent point l'une l'autre, et concourent parfoitement ensemble; par conséquent la peine des damnés subsistant dans toute son éternité, la justice de Dieu subsiste dans toute son intégrité : que dis-je? c'est dans cette éternité même qu'éclate la justice divine, puisque la peine des damnés n'est étemelle que parce que Dieu est juste, et qu'autant qu'il est juste. Par conséquent, lorsqu'on me représente cette peine étemelle, je ne dois pas conclure que Dieu est injuste; car rien d'injuste, dit saint Augustin, quand c'est le juste par excellence qui l'a résolu : Nihil injustum essepotest, quod placet Juste. (August.) Mais la conclusion que je dois tirer est celle de saint Ambroise : qu'il faut donc que le péché soit le plus grand de tous les maux , puisqu'un Dieu si juste le punit par la plus grande de toutes les peines ; qu'il faut donc que le péché renferme un fonds de malice inépuisable, puisqu'au jugement même delà souveraine justice il demande pour réparation une éternité tout entière ; qu'il faut donc que le monde soit bien aveugle, lorsqu'il regarde avec tant d'indifférence le péché et qu'il en témoigne si peu de crainte, puisqu'un seul péché le conduit dans le plus profond abtmede la misère pour n'en sortir jamais : tout cela fondé sur les principes indubitables et inébranlables de la religion.
Que lui reste-t-il à cette foi si droite et si éclairée ? de corriger la troisième erreur, qui refuse à Dieu le pouvoir d'exercer sur le même sujet une vengeance éternelle, et de lui faire toujours également sentir les craelles atteintes et les vives impressions du feu qui le brûle. Erreur entre toutes les autres la plus frivole et la plus vaine pour quiconque a quelque notion d'un Dieu tout-puissant. Comme si Dieu ne pouvait pas donner au feu, qu'il a choisi pour être l'instrument de sa colère, des qualités propres, et au-dessus de l'ordre naturel ; comme si Dieu , qui de rien a tout créé et qui d'un seul acte de sa volonté soutient tout, ainsi que la foi nous le fait connattre , manquait de. force et de vertu pour soutenir toute l'activité de ce feu , sans aliment et sans ma-
tière; comme s'il était difficile à Dieu, après avoir formé le corps et Fâme, de rendre Tua incorruptible aussi bien que Tautre, sans le rendre, non plus que Tautre, impassible, et de les conserver dans les flammes , pour en éprouver les plus violentes ardeurs, sans en recevoir la plus légère altération; comme si c'était là de plus grands miracles pour Dieu que tant de prodiges éclatants que la foi nous met devant lesyeux, et où elle nous donne à entendre qu'il n'a même fallu que le doigt du Seigneur : Digitus Dei est hic. {JSxod., 8.) Qu'est-ce donc quand il déploie tout son bras, et qu'il l'appesantit sur de rebelles créatures frappées de sa baine? qui le peut savoir etquelleborreurdel'apprendre par soi-même! Brachium Domini aU revelatum est? (Isii., 53.) Ah ! mes chers auditeurs, ne cherchons point par d'inutiles questions ni des recherches dangereuses à diminuer les salutaires frayeurs qu'excite en nous l'esprit chrétien. Croyons, et, dans un saint tremblement, rendons à la bonté de notre Dieu, à la justice de notre Dieu, à la puissance de notre Dieu, tous les hommages qui leur sont dus. N'écoutons point notre cœur, qui se trompe et qui voudrait nous tromper : parce que la vue d'un tourment éternel le trouble, et que ce trouble intérieur l'importune et le gêne dans ses passions déréglées , il tâche par toute sorte de moyens à rompre ce frein, et devient ingénieux à inventer mille subtilités contre les vérités les plus essentielles. Ne discourons point tant, mais agissons. Ce ne sera ni notre philosophie ni tous nos discours qui nous garantiront dece jugement de Dieu si formidable : mais ce qui nous en préservera, c'est la docilité de notre foi avec la sainteté de nos oeuvres; et voilà sans contredit de tous les partis le plus sage, puisque c'est évidemment le plus sûr.
Je ne prétends pas néanmoins que la raison ne puisse être ici consultée , selon qu'elle est soumise à la foi et qu'elle compatit avec la foi. Je ne craindrai point même de la faire ici parler, et de recueillir tout ce qu'elle a découvert , pour justifier la conduite de Dieu , et cet arrêt irrévocable qui , réprouvant le pécheur, le condamne à une peine éternelle; car c'est la, chrétiens, le terrible mystère qui de tout temps a exercé les premiers hommes de l'Église et les plus versés dans les choses divines ; et quoique les jugements du Seigneur n'aient pas besoin de la justification des hommes, puisqu'ils se justifient assez par eux-mêmes, comme dit le prophète, /udida Domini vera , justificata in semetipsa (Ps. 18) ; toutefois ces saints docteurs ont pensé que sur l'éternité malheureuse des réprouvés il était bon de voir toutes les convenances qui s'y rencontrent, et pour cela même d'user de toutes les lumières et de toutes les raisons que l'esprit humain , tout borné qu'il est, nous fournit. Peut-être les avez-vous déjà plus d'une fois entendues , ces raisons que j'ai à
SUR L'ÉTERNITÉ BfALHEUREUSE.
produire ; mais peut-être aussi vaîs-je vous les pro* poser tout autrement qu'on ne vous les a frit eoo» cevoir ; car mon dessein, en les produisant, n*e8tpis tant de vous en faire sentir toute la force, que de vous faire ensuite comprendre comment la fol les perfectionne. C'est à quoi je me suis engagé, et es qui demande une nouvelle attention.
Or la première raison est de saint JérAme et dt saint Augustin. Oui , mes frères , dit saint Jértme, l'homme pécheur doit éternellement satisfidn à Dieu, parce que sa volonté était de résister êbBt* nellement à Dieu. Cette pensée est sollda et vraie \ mais pour y bien entrer, écoutons saint AnguHia, lequel a pris soin de l'éclaireir et de la mettra daai tout son jour; car, selon la belle remarqua 4a ce saint docteur, dans une volonté perverse etcriah nelle, ce n'est point précisément i'efiet qu'il fi«l regarder, mais encore plus la volonté, VêîÊKtàim du cœur ; et quoique vêSéi manque , parea qu'il ai dépend pas de Thomme, il est juste que la voloal6 soit punie, et qu'elle le soit d'une peine proportionnée à sa mauvaise disposition : Meriio moka pv^ nUer {\ffectus, etiam cum non sttceedU ^(J^dUtt, (AuG.) Or j'en appelle au témoignage de la coascience : et n'est-il pas certain que ces amateun d*eux-mêmes et du monde, que ces esclaves du plaisir et de leurs sensuelles cupidités, que tant de pécheurs vendus au péché, se trouvent devant Bien» scrutateur des âmes et de leurs plus seerèles in* tentions, tellement disposés, qu'ils voudraient at quitter jamais cette vie présente dont ils goûtent les faux biens , qu'ils voudraient éternellement y jouir des mêmes objets de leurs passions, et que volontiers ils renonceraient à toute autre Célicité? Sidone l'acte du péché ne dure pas, l'amour du pédié el l'attachement au péché est, en quelque manièie«. éternel ; de sorte que dans la disposition du pécheur est enfermée une volonté secrète, ou, pour parler avec l'école, une volonté interprétative d'être à Jamais pécheur, puisqu'il voudrait toujours posséder ce qui. entretient son péché. Aussi (c'est la réflexion de saint Grégoire pape) à bien considérer les impies et tout ce que nous comprenons sous le nom de pécheurs, ils ne cessent de pécher que parée qu'ils cessent de vivre; et ils souhaiteraient de ne cesser jamais de vivre, pour ne cesser jamais de pédier; et s'ils désirent de vivre , ce n'est point proprement pour la vie, mais pour le péché; car sans le péché cette vie, qui leur est si chère et si précieuse, leur deviendrait insipide et ennuyeuse. II y a donc toute la proportion nécessaire entre Féternîté de leur peine et la malignité de leur cœur i et l'on ne doit point tant s'étonner que le châtiment «n'ait point de fin , après que la volonté de pécher n'a point eu de terme.
Ce n'est pas assez, mais à cette raison saint Thomas en ajoute une seconde : c'est , dit ce doc-
SUR L'ÉTERNITÉ MALHEUREUSE
leur angélique, qa'en quelque disposition de volooté que puisse être rhomme quand il pèche , il iD*ett évident que le péché qu'il commet est irréparable de sa nature; qu'étant irréparable, il est en ce sens étemel , et que par là même il mérite an supplice éternel. Appliquez- vous à ceci, chrétiens. Tout péché mortel, une fois commis, ne peut être aboli qu'en Tune de ces deux manières : ou de la part du pécheur, par une satisfaction digne d'être acceptée; ou de la part de Dieu , par une eessîon gratuite et absolue de ses intérêts. Que le pécheur, je dis le pécheur réprouvé, satisfÎBsse dignement à Dieu, c'est de quoi il est incapable dès qa'H eet privé de la grâce ; que Dieu cède ses droits , c'est à quoi rien ne l'oblige, et ce qu'on ne peut eiiger de lui : donc, à s'en tenir aux termes de la justice, ce péché dans toute l'éternité ne se réparera jamais , et paraîtra toujours aux yeux de Dieu comme péché. Or tandis que le péché demeure sans être effacé par nulle réparation, il doit avoir sa peine, conclut l'Ange de l'école^ et la durée de la peine doit répondre à la durée du péché.
Il y a plus, et c'est la troisième raison que les théologiens, après saint Augustin, tirent encore delà nature du péché : car qu'est-ce que le péché? c'est un éloignement volontaire de Dieu, c'est un mépris formel de Dieu, c'est un amour de la créature préfiirablement à Dieu , c'est une injure et Tinjure lapins atroce faite à la majesté de Dieu. Cela posé eommo une vérité universellement reconnue , mesorons, dit saint Augustin, la grièveté de cette injure par la grandeur du mattre qu'elle outrage , et nous trouverons qu'elle est infinie dans son objet, puisqu'elle blesse une grandeur infinie. Or un péché dont la malice est infinie demande une peine ininie; et comment lesera-t-elle en elle-même et dans son essence? c'est ce qui ne se peut, et ce que nul être créé n'est en état de porter. Reste donc que ce ioit one peine infinie autant qu'elle le peut être , je venz dire dans son éternité , et qu'elle s'étende jusque dans l'immensité des siècles à venir. Voilà rmîçM voie que Dieu ait de se satisfaire soi-même. Sans cette éternité , il y aurait toujours une distance Infinie entre l'ofifense et la peine; mais par' cette étennté, quoique Dieu ne soit jamais pleinement satisbit, parce que la peine, étant étemelle, n'est janitts entièrement remplie, il y a néanmoins entre le châtiment et le crime toute l'égalité possible.
Telles ont été, dis-je, mes cbers auditeurs, sur ee grand sujet de l'éternité malheureuse, les productions de l'esprit de l'homme. Voilà où sont parvenns'ces esprits sublimes que Dieu avait remplis de aa sagesse et du don d'intelligence. Voilà les découvertes qu'ils ont faites, et les lumières qu'ils ont suivies. Respectons leurs sentiments : ils sont solidement établis. Prenons bien leurs vues, et
elles nous paraîtront justes et toutes saintes. Mais avouons-le après tout : il faut que la foi vienne au secours pour les perfectionner et les confirmer. Vous voulez savoir par où elle les confirme et les perfectionne : ah ! chrétiens, c'est un de ces secrets qui ne sont connus qu'aux âmes humbles et aux vrais fidèles. Car si la foi donne à toutes ces connaissances une perfection et une force particulière, ce n'est point en élevant nos esprits, mais plutôt en les abaissant; ce n'est point en leur laissant une liberté présomptueuse d'examiner et de raisonner, mais en les soumettant à l'autorité et à la mystérieuse obscurité de la parole de Dieu; ce n'est point en tirant le voile qu'elle nous met sur les yeux et en nous présentant la vérité dans un plein jour, mais en nous réduisant, contre toutes les difficultés et tous les embarras, à ceUe réponse de saint Paul, qui, dans un mot, résout tous les doutes et fixe toutes nos incertitudes : O aUUudoî {Rom. y 11.) 0 jugements de mon Dieu; 6 trésors inépuisables et cachés, non-seulement de sa sagesse et de sa miséricorde, mais de sa justice! Je puis bien en entrevoir quelques apparences; mais m'appartient-il d'en pénétrer le fond? Quamincomprehensibilia surit judicia ejus, et investigabiles vise i^usl (Ibid.) Et qui de nous en effet peut lire dans le sein de Dieu tout ce qu'il veut, et pourquoi il le veut? Qui de nous a-t-il appelé à ses conseils? QtUs novit sensum Domini, cnU quis consiliaritts ejus fuitl (Ibid.) Quand donc j'aurai fait mille efforts pour sonder cet abtme , si je ne veux pas m'égarer et me perdre , je dois toujours en revenir au principe fondamental , et m'écrier en m'humiliant : Oalfitudo!
Chose admirable , chrétiens : dès que la foi nous a mis en cette préparation de cœur et dans cette soumission intérieure, c'est alors que, disposés à faire le sacrifice de tous nos raisonnements et à y renoncer, nous pouvons mieux raisonner que jamais ; et en voici l'évidente démonstration : parce que n'ayant plus ni préjugés, ni vues propres à quoi nous demeurions opiniâtrement attachés, nous voyons d'un œil plus épuré, et nous jugeons d'un sens beaucoup plus rassis. Ces hautes idées que la foi nous donne de la majesté de Dieu, de la bonté de Dieu , de sa justice et de sa sainteté , par conséquent de l'audace de l'homme qui s'élève par le péché contre cette majesté infinie, de l'ingratitude de l'homme qui se tourne par le péché contre cette bonté souveraine , de la malignité et de la corruption du cœur de l'homme qui offense par le péché cette justice inflexible, et cette sainteté éternellement et nécessairement ennemie de tout désordre; ces grands objets, n'étant plus aftaiblis, ou par les fausses préventions d'un esprit indocile, ou par les aveugles cupidités d'un cœur passionné ^
SUR L'ÉTERNITÉ MALHEUREUSE
se présentent dans toute leur force, et font sans obstacle toute leur impression. On les comprend avec moins de peine, et même, à certains mo« ments, il semble qu*on en ait une connaissance distincte, et je ne sais quel sentiment actuel qui remplit Tâme et qui la saisit. Il semble qu*on ait devant les yeux Téternité tout entière, et qu'on eo parcoure Timmense étendue. On la voit, autant qu*il est possible à la faiblesse de nos esprits , dans toute son horreur ; et au lieu de s'arrêter à de vaines discussions, on ne pense qu'à s'humilier sous la main tonte-puissante de Dieu, et à prévenir ses redoutables arrêts. On dit comme le saint homme Job : yen scio quod Ua sit (Job , 9); oui, il en est ainsi : car c'est ainsi que la parole même de mon Dieu me l'assure; et le plus sage parti pour moi n'est pas d'entrer en de sèches disputes et d'opiniâtres contestations sur la vérité de cette divine parole, mais de prendre de solides mesures pour éviter l'affreux malheur qu'eNe m'annonce. Tout ce que j'ai donc à faire est de me prosterner aux pieds de mon juge, est de me tenir devant lui dans un saint tremblement, est de le fléchir par l'humi- ^ lité, et par la ferveur de ma prière. Serais-je le plus juste des hommes, voilà la disposition où je dois être et où je dois demeurer jusqu'au dernier soupir de ma vie : Etkun si habuero quippiamjustum, non respondebo, sedjudicem meuni deprecahor. (Id.) C'est là encoreune fois ce qu'on dit, et c'est là qu'on porte toutes ses réflexions. Efïiet salutaire de la foi : d'une foi prudente , mais du reste docile; et, dans sa pieuse docilité, mille fois plus éclairée que toute la science et toute la sagesse du monde; d'une foi soumise, que Dieu soutient par certaines touches secrètes, qu'il élève par certaines lumières de sa grâce, et à qui il découvre ses plus impénétrables mystères. Telle a été h fbi des saints. Ëtaitrce dans eux petitesse d'esprit? étsXXrCt superstition? mais ne savons-nous pas d'ailleurs quels étaient ces rares génies, et ce que toute l'antiquité a pensé de ces grands hommes, qu'elle a révérés comme ses maîtres , et que nous nous proposons encore comme nos guides et nos modèles? Ce qu*ils ont cru, ne pouvons-nous pas bien le croire? Et seronsnous bien justiflés au tribunal de Dieu quand nous lui dirons : Seigneur, je n*ai tenu nnl compte de cette éternité , je l'ai négligée parce que je ne la croyais pas? Non, vous ne la croyiez pas; maïs pourquoi? parceque vous ne vouliez pas la croire, parceque vous affectiez de ne la pas croire, aûn de n'en être point troublé dans vos désordres ; car voilà le principe ordinaire de l'incrédulité. Cependant, moucher auditeur, que vous l'ayez crue ou que vous ne l'ayez pas crue, elle n'en est pas moins réelle, les preuves qui pouvaient vous en convaincre n'en sont pas moins solides ; et ce sera votre condamnation. N'en demeu-
rons pas là. Nousavons vu comment la fol doit dm confirmer dans la créance de l'éternité malbeiiram; et nous altons voir comment la créance de réta^ nité malheureuse doit nous engager à la pntiqM des œuvres de la foi, et à toute la sainteté de vie qu'elle exige de nous. C'est te seconde partto;