DEUXIÈME PARTIE
De toutes les conséquences, 11 n'en eal pointa plus juste que celle qui va servir de fond i eelli seconde partie, où^ j'ai à vous montrcr f>nmi^ffi la créance c^une éternité malheureure doit euito toute notre ferveur dans te pratique des cbqvm chrétiennes, et nous engager à une léferamwa entière de nos morars. Cur ee IImi éterod, ce fa de l'enfer, ou, si vous voulez, ce feu de Pautre vis, doit éteindre en celle-ci un feu qui nous dévore H qui nous perd, c'est le feu de nos passkMM d«i^ glées; et en allumer un autre, qui est eelof dW charité agissante et d'un saint zèle pour lertgleiaest et le bon ordre de toute notre coodolte. Gonéquence fondée sur deux prindpes. L*iia est ramoor de nous-mêmes; je dis cet amour raisoonaMe, cet amour chrétien que Dieu même nous oommande, et qui nous oblige à nous présenrer« autant qa'i nous est possible, et par les moyens quenons m avons , du plus grand de tous les malhears» L'astn est, selon les maximes de notre foi, riiidis|wnsiUa nécessité d'une vie sainte, c'est^-dire d^ue vie ou innocente ou pénitente, pour se garantir de c» souverain mal et pour ne pas tomber danafétal es cette affreuse damnation.
Et en effet, pour peu que nous nous aimiooi nous-mêmes, comme il nous est ordonné de no» aimer, que devons-nous craindre davant^, et que devons-nous éviter avec plus de soin, quels perte entière de nous-mêmes et une perte inépsrable? Voyons ce que nous Deiisons tous les Jouis pour la vie naturelle de nos corps. Parce que nous y sommes attachés , à cette vie mortelle et fragite* est-il rien qui nous coûte pour la oonserver? T at-il danger qui ne nous alarme, y »-t-il remède anquel nous n*ayons recours, est-il précaution que nous ne prenions, est-il dépense que nous ménagions, est-il état où nous ne nous réduisions , est-il plaisir à quoi nous ne renoncions? Quelle tion, quelle vigilance, quelle détermination à entreprendre et à tout souffrir! pourquoi? ne pas perdre une vie d'ailleurs passagère, et pour retarder une mort du reste inévitable et dont la peine ne se fait sentir que quelques moments. D*où il est aisé de juger quelle impression doit faire, avecphis de sujet, sur nos cœurs, la crainte d*ttne mort éternelle, et d'une réprobation où l*honinie rejeté de Dieu sans ressource, et abandonné à tous les fléaux de la plus rigoureuse justiee , ne subsistera
SUR L'ÉTERNITÉ AIALHEDREUSE.
tarant des siècles infinis et ne vivra que pour son tourment. Si Taveuglement de notre esprit n'est pas Hieore allé jusqu'à nous oublier absolument nousmêmes, à quoi devons-nous nous employer avec plus d'iurdeur qu'à mettre notre âme à couvert d*une si fatale destinée, et à la sauver de cette ruine totale ? Or il n'y a , vous le savez , point d'autre voie pour eela que la fuite du péché , que le renoncement au monde , que le service de Dieu, que l'observation de h loi deDieu, que tous ces exercices du christianisme qoinous sanctifient devant Dieu et qui nous entretiennent dans la grâce de Dieu. Voilà donc ma proposition vérifiée, que de croire une éternité de peine, c'est le motif le plus puissant pour nous remettre dans la règle ou nous y maintenir, et pour nous porter à vivre en chrétiens. Donnez-moi le pédieur le plus obstiné : je le défie, si la foi n'est |MS tout à ^it morte dans son cœur, de rien répliquer à ce raisonnement.
Msiis pour mieux développer ce point qu*il nous esl'si utile de méditer, et dont l'extrême importance demande toutes nos réflexions , je prétends que dans la fol de l'éternité malheureuse nous avons, pour corriger tous les désordres de notre vie et pour ne rien omettre de tout ce qui peut, selon TÉvangile, BOUS affermir et nous avancer dans les voies de Dieu, le motif tout ensemble et le plus universel et le plus ttosible. Appliquez-vous à ces deux pensées. Je ne & pas le motif le plus parfait, mais je dis seulement d'abord le netif le plus universel. Car, entre les motîfis dont une âme chrétienne peut être mue, et qui peuvent la conduire et la faire agir, je conviens que «elui-ci, quoique saint et surnaturel, suivant Texpresse définition du concile de Trente, est après tout le moins relevé. Mais sans être dans le même éegxé d'excefienoe que les autres , je soutiens aussi qall a sur les autres cet avantage, d'être le plus propre de tous les états et d'étendre plus loin sa ?ertu. Je m'explique.
n est vrai , se retirer du vice, et après de longs égarements revenir à Dieu par un pur amour de Bien; 8*adonner à la pratique de ses devoirs et les observer en vue de la récompense qui est promise, et qui n'est autre que Dieu même , ce sont des moti£i supérieurs et beaucoup plus dignes de Tesprit chrétien. Il est à souhaiter que toutes les âmes le portent là, et Ton doit, autant qu'on le peut, les y élever. Mais il n'est pas moins vrai que tous ne sont pas paiement disposés à prendre ces sentiments , ni à se laisser toucher de ces vues toutes pures et toutes divines. 11 y a des justes , des fervents , des parfaits qui , comme des enfants dans b maison du Père céleste, cherchent à lui plaire, à le posséder, pour le posséder et pour l'aimer, et qnl , par là même , sans cesse excités et animés , s'attachent inviolablement à ses divins préceptes et
se font une loi étroite de ses moindres volontés. Ils le servent par une affection toute filiale. Mais aussi il y a des lâches , des mondains, des pécheurs , de ces hommes terrestres et tout matériels, dont a parlé saint Paul , qui ne sont guère susceptibles d'autre impression que de la crainte des jugements et des vengeances de Dieu. Parlez-leur des grandeurs de Dieu, des perfections de Dieu, des bienfaits de Dieu, des récompenses mêmes de Dieu, à peine vous écouteront-ils; et slls vous donnent quelque attention , tout ce que vous leur ferez entendre leur frappera Toreille sans descendre jusque dans leur cœur. Pourquoi? parce que leur cœur obscurci des épaisses ténèbres que les passions y ont répandues, et rempli des idées les plus grossières, est devenu tout animal, selon Texpresion de Tapôtre. Or, l'homme animal , ajoute ce même docteur des gentils, ne comprend point les mystères de Dieu, ou ne les comprend qu*autant qu'ils ont de rapport à ses sens. jinimaUs homo non perdpU ea gu» smU Spiritus Dei. (!• Cor., 2.) Voulez-vous donc les remuer, les exciter, les réveiller de ce sommeil léthargique où ils demeurent profondément assoupis? Faites retentir autour d'eux les tonnerres de la colère divine, et ce foudroyant arrêt qui les doit condamner à des flammes éternelles. DUcedite a me y maledicti, in ignem œtemum. (Matth., 25.) Faites-leur considérer attentivement et représentez-leur, avec toute la -force de la grâce, les suites et rhorreur de cette parole : yEterman, Demandezleur, avec le prophète, comment ils pourront, dans réternité tout entière, souffrir toujours, brûler toujours, être toujours tourmentés, sans jamais non-seulement parvenir à la fin de leur supplice , mais y recevoir quelque soulagement et y avoir quelque relâche. Quis poterU habUare eum igné dévorante, cum ardoribus sempitemisf (Is., 88.) Peignez-leur la douleur, le regret, la désolation , que dis-je? la fureur, le désespoir de tant de malheureux sur qui Dieu a lancé ce redoutable anathème dont vous les menacez et dont ils ressentiront éternellement toute la rigueur. Engagez-les à faire quelque retour sur eux-mêmes , et remontrez-leur que ces réprouvés , dont la condition leur paraît si déplorable, et pour qui il n*y a plus désormais d'espérance, n*ont point été dans la vie plus criminels qu'eux , et que plusieurs même ne Pont pas été autant qu'eux; qu'ils suivent la même route, qu'ils marchent dans le même chemin , et par conséquent qu'ils vont à la même perdition, et qu'ils doivent s'attendre à tomber dans le même abîme , d'où rien ne les pourra retirer. Donnez-leur à juger ce que feraient ces damnés pour se racheter, s'il leur restait encore là-dessus quelque ressource; ce qu'ils entreprendraient pour cela, ce qu'ils endureraient pour cela, ce qu'ils sacrifieraient pour cela, à quelles
liabîtudes ils renonceraient, à quelles pénitences ils se condamneraient, à quelles extrémités ils en viendraient; et annoncez-leur que tout l'avantage quils ont présentement est de pouvoir ce que ces réprouvés ne peuvent plus, mais que bientdt,sMls n'y prennent bien garde, ce qu'ils peuvent maintenant, ils ne le pourront plus eux-mêmes. Enfln conjurez-les d'avoir pitié de leur âme : Miserere animx tux. ( Kccle*., 30. ) Quand vous leur tiendrez ce langage , vous vous en ferez plus aisément écouter. Comme un malade, plongé dans une mortelle léthargie, commence à donner quelque marque de sentiment et à ouvrir les yeux lorsqu'on lui applique le fer et le feu , ce pécheur, à moins qu'il ne soit tombé dans le dernier endurcissement, aura peine à tenir contre ces réflexions effrayantes : elles le frapperont, elles le consterneront ; la conscience les lui retracera mille fois dans l'esprit , et surtout en certaines rencontres plus favorables ; la grâce, peu à peu, et peut-être tout à coup , fera germer ces semences de conversion; cet homme enfin reviendra à lui, se reconnaîtra, et la parole du Saint-Esprit s'accomplira dans sa personne, que la crainte du Seigneur est le commencement de la sagesse : Initium xaplendx ilmor DominL (Ps. MO.)
Cest ainsi que tant de mondains et de libertins ont été retirés de leurs voies corrompues, et qu'ils sont rentres dans la voie du salut. Il n'y a qu'à consulter l'histoire de tous les siècles, et l'on verra combien cette pensée de Téternité malheureuse a eu d'efficace dans tous les temps, et quels fruits de pénitence et de sanctification elle a produits; que c'est elle qui a conduit sur le sommet des montagnes et dans les plus ténébreuses cavernes tant de voluptueux, amateurs du monde et encore plus amateurs d'eux-mêmes et de leur chair : que c'est elle qui leur a fait rompre les nœuds les plus étroits et les plus forts engagements ; qui, de la plus molle sensualité, les a fait passer à tous les exercices de la plus dure mortification; qui les a réduits aux jeûnes, aux veilles, aux larmes continuelles et aux plus sanglantes macérations : que c'est elle qui a rempli les cloîtres et les monastères de religieux , d'hommes , de filles, de femmes pénitentes ; qui les a tous assujettis au joug de la plus austère et de la plus pesante régularité; qui les a portés à s'immoler commodes victimes, sans épargner ni biens, ni fortune, ni plaisirs, ni liberté, ni santé, ni vie.
Et il ne faut pas penser que cette vue d'un malheur étemel ne convienne qu'aux âmes engagées dans le crime, ou à ces âmes faibles et encore toutes couvertes, si j'ose ainsi m'exprimer, de la poussière du monde et des impuretés de leurs inclinations vicieuses. Je l'ai dit et Je le répète, c'est une vue convenable à tous les degrés de perfection; et quand je pourrais, avec quelque apparence, me
SUR L'ËTERNITË MALHEUREUSE.
flatter d'être aux premiers rangs des élus de Dm,
alors même ne cesserais-je point, pour me sooteoir,
pour me fortifier, pour m'élever, de me raneltR
dans l'esprit et de méditer les vengeances
de Dieu ; car je regarderais comme une
de croire , ainsi que se le persuadent quelques èbm
chrétiennes, que ce serait, en quelque manièie,
dégénérer de l'état par&it en m'arrétant k de pani'
les considérations. Ah ! mes chers anditeuii, wm
ne sommes pas plus parfaits que Tétait David, qd.
selon qu'il le témoigne lui-même , s'entretenait à
l'éternité dans ses plus profondes réflerions, el m
mesurait , autant qu'il lui était permis , rimneoR
étendue : Cogitavi (lies antiquos , H annoi SBêenrn
in mente habui, ( Ps. 76. ) Nous ne sommes fu
plus saints que Tétait saint Jérôme , qui, dans II
souvenir de l'éternité, se frappait sans eesse b
poitrine pour attirer sur lui les miséricordes h
Seigneur et pour détourner les coups redoutablaée
sa colère. Nous ne sommes pas dans un degré pks
élevé que tant de solitaires et d'anachorètes qm,
des plus sublimes contemplations où Dieu sembUt
les transporter jusqu'au troisième del, deseeodaîeat
si souvent en esprit dans le fond desenfenet»
perdaient dans ce vaste abtme de Tétemiti. Bioh
heureux Arsène , voilà ce qui vous occupait et h
nuit et le jour, ce qui vous faisait verser tant ds
pleurs, ce qui vous faisait adresser au del tantes
vœux, ce qui vous faisait pratiquer tant dejeûati
et tant d'austérités : bienheureux nous-mênws à
nous y pensions comme vous; on en verrait bieatdt
les mêmes fruits.
Car si ce motif est le plus universel , Je puis ajotfv quec'est encore le plus sensible. Ce qui se U\t sentira nous sur la terre plus vivement et ce qui nous touche davantage, c'est la peine et l'idée que nous non en formons. Le plaisir perd de sa pointe à p^opo^ tion de sa durée, jusque-là même que , tout plaisir qu'il est, il nous devient insipide, il nous devientiacommode et fatigant par une trop longue continuité; mais In peine, au contraire, fût-ce la pins légère en elle-même, bien loin de diminuer par k temps, croît toujours et se rend enfin insupportable. De la viennent ces frayeurs que nous cause la seule vue d'un mal dont nous pouvons être atteints comme les autres et dont nous avons à nous préserver; il suffit que l'esprit en soit frappé pour ea imprimer presque par avance dans les sens toute la douleor. Or si cela est vrai à l'égard d'un mal passager, bien plus Test-il à l'égard d'un mal étemel? Si je veux arrêter les mortelles atteintes d'une impure qui naît dans mon cœur et qui commence i le corrompre; si je veux réprimer le penchant mal heureux qui m'entraîne vers le monde et vers eer tains objets du monde, que je ne puis éviter avec tro) de soin et dont je ne connais que trop la contagion
SUR LnÊTERNITK MALHEUREUSE.
t*il 8*agit de renoncer h un attachement criminel , i mie habitude qui me tyrannise, et que je yeuille lénster aux violentes attaques où je me trouve sans setse exposé; s*il faut me relever d*une langueur pamnoseet lâche qui me fait négliger mes devoirs, Bl qui pourrait peu à peu m*emporter et me con iuire aux plus grands désordres; s*il est question ie régler ma vie et de la rendre plus exacte, plus Gervente, plus laborieuse et plus mortifiée, malgré les révoltes de la nature qui s'y oppose et tous les Bombats qu'elle me livre : que fais-je? je recueille toute mon attention pour contempler Téternité, Dette éternité de peine et de malheur. Dans Thorreur fune si triste destinée, j'applique toutes les puislanees de mon esprit à cette éternité , je l'envisage par tous les endroits, et j'en prends, pour ainsi dire , toutes les dimensions. Pour me tracer encore une plus vive image de cette éternité, et me la représenter d*une manière plus conforme aux sens et k rintellîgence humaine, je me sers des mêmes eomparaisons que les Pères , et je fais, si j'ose ainsi m'exprimer, les mêmes supputations : je me figure toutes les étoiles qui brillent dans le firmament, à cette multitude innombrable j'ajoute toutes les gouttes d'eau rassemblées dans le sein de la mer, et si ce n'est pasassez, je compte, ouje tâcheàcompter tous les grains de sable qu'elle étale sur ses rivages. Delà je m'interroge moi-même, je raisonne avec moî-méme, et je me demande : Quand, sur ces brasiers ardents que le souffle du Seigneur et sa colère ont allumés pour ses vengeances éternelles, j'aurais souffert autant de siècles et mille fois au delà, l'éternité serait-elle finie pour moi ? non ; et pourquoi ? parce que c'est l'éternité, et que l'éternité n'a point de fin. On peut absolument savoir le nombre des étoiles du ciel , des gouttes d'eau dont la mer est composée, des grains de sable qu'elle jette sur ses bords : mais de mesurer dans l'éternité le nombre des jours, des années, des siècles, c'est à quoi l'on se peut atteindre, parce que ce sont des jours, 'des années, des siècles sans nombre; disons mieux, parce que dans l'éternité il n'y a proprement ni jours, ni années, ni siècles, et que c'est seulement une durée
Yoilà encore une fois à quoi je m'attache, et sur quoi je fixe mes regards : car je m'imagine que je vois cette éternité, que je marche dans cette éternité et que je n'en découvre jamais le bout. Je m'imagine que j'en suis enveloppé et investi de toutes parts; que si je m'élève , si je descends , de quelque edté que je me tourne , je trouve toujours cette éternité; qu'après mille efforts pour m'y avancer, je n'y ai pasfaitie moindre progrès, et que c'est toujours rétemité. Je m'imagine qu'après les plus longues révolutions des temps je vois toujours au milieu de cette éternité une âme réprouvée , dans le même
état, dans la même désolation, dans les mêmes transports : et, me substituant moi-même en esprit à la place de cette âme, je m'imagine que dans ee supplice étemel je me sens toujours dévoré de ce feu que rien n'éteint, que je répands toujours ces pleurs que rien ne tarit, que je suis toujours rongé de ce ver qui ne meurt point , que j'exprime toujours mon désespoir par ces grincements de dents et ces cris lamentables qui ne peuvent fléchir le cœur de Dieu. Cette idée de moi-même, cette peinture me saisit et m'épouvante; mon corps même en frémit, et j'éprouve tout ce qu'éprouvait le prophète royal lorsqu'il disait à Dieu : Seigneur, pénétrez ma chair de votre crainte, et de la crainte de vos jugements. Cof^e timoré tuo cames meas; ajudiciis etUm tids Umui, {Ps, 118.) Heureuses dispositions contre tous les assauts des plus dangereuses tentations et tous les charmes des plaisirs les plus engageants. Dans le saisissement où je suis, quoi que le christianisme puisse exiger de moi , il n'y a rien à quoi je ne sois déterminé , et que je n'entreprenne de pratiquer ; car j'en conçois la nécessité , et je la conçois par la vue de l'éternité. De sorte que la foi, par cette vue de l'éternité et par la grâce qui l'accompagne, exerce sur moi comme un empire absolu. Elle me réduit aux devoirs les plus rigoureux de la justice chrétienne; elle m'encourage à vaincre toutes les difficultés qui s'y rencontrent et à me faire pour cela de salutaires violences; elle tient en bride toutes mes passions, elle m'instruit, elle me gouverne, elle m'assujettit pleinement à Dieu.
Mais l'éternité est incompréhensible, et le moyen de craindre ce que l'on ne comprend pas? Et moi, mon cher auditeur, je vous réponds : Le moyen de ne le pas craindre? Elle est incompréhensible, cette éternité malheureuse : il est vrai ; mais c'est par là qu'elle est plus terrible. Si je la comprenais, je la craindrais moins, parce qu'elle serait bornée, puisque je ne puis rien comprendre que de borné; si je la comprenais, elle aurait un terme dans sa durée aussi-bien que dans mon esprit, et dès là j'en devrais être moins ef&ayé, parce que je pourrais espérer de parvenir à ce terme, et que dans l'état de damnation il me resterait encore une ressource. Mais un mal si grand qu'il en est inconcevable , c'est ce qui jette dans toutes les facultés de mon âme une terreur dont je ne puis revenir. En effet, dès que c'est un mal que je ne conçois pas, il est donc au-dessus de tous les maux que je conçois : et quand je les verrais tous réunis dans un même sujet pour le tourmenter, les comprenant tous, je conclurais qu'ils sont donc tous, quoique rassemblés, infiniment au-dessous de ce mal que je ne puis comprendre. D'où je tirerais encore cette conclusion, qui en est la suite nécessaire, que, quHid il faudrait souffrir tous les autres naux, jedofniSt
SUR L'ÉTERNITÉ MALHEUREUSE
sans hésiter et même avec joie, y consentir pour me délivrer d*un mal que tous tes maux ensemble ne peuvent égaler. Or à combien plus forte raison dois-je donc me soumettre à une légère pénitence, dois-je donc me résoudre à quelques efforts et à quelques sacrifices qu*on me demande, dois-je donc me captiver à quelques exercices très-soutenables et très-praticables, pour rendre ma conduite plus régulière selon Dieii et pour vivre en chrétien?
Voilà comment doit raisonner tout homme sage, et qui conserve encore dans son cœur quelque semence de religion. Voilà comment il raisonnera et ce qu'il conclura immanquablement, lorsqu'il fera sur l'avenir une sérieuse réflexion, et qu'il suivra de bonne foi les premiers sentiments qu'inspire la vue d*une éternité de malheur. Mais on ne conclut rien et l'on ne se porte à rien , parce qu'on n'y pense point, ou qu'on n'en a de temps en temps qu'une réminiscence vague et superficielle. On pense assez , et l'on ne pense même que trop, à tout ce qui pourra arriver dans le cours des années que Ton se promet de passer sur la terre. On n'est que trop attentif aux revers, aux contre-temps, aux disgrâces, aux pertes qui peuvent déranger les affaires et renverser la fortune. On n'examine que trop ce que l'on deviendra dans la suite de l'âge , et l'on ne prend sur cela que trop de précautions et trop de mesures. A force même de s'en occuper et de s'en remplir l'esprit, on se forme mille chimères dont on se laisse vainement agiter; et l'on se charge de mille soins réels et pénibles, pour prévenir des maux imaginaires qu'une timide prévoyance fait envisager. Cependant on vit dans le plus profond oubli de son sort éternel : on y demeure tranquille et sans inquiétude; la vie coule, l'éternité s'approche; tt^ comme ces victimes qui allaient les yeux band^ à l'autel où elles devaient être immolées, on va se jeter en aveugle dans le précipice. Hé! mes frères, sommes-nous chrétiens? sommesnous hommes? Sommes-nous chrétiens, et où est notre foi? Sommes-nous hommes, et où est notre raison? Quand donc penserez- vous à cette éternité, si vous n'y pensez pas maintenant? sera-ce dans l'éternité même? Oui, vous y penserez alors, vous y penserez durant toute l'éternité : mais sera-t-il temps d'y penser? mais comment y penserez-vous? mais quel tourment sera pour vous cette pensée , et de quels regrets serez-vous déchirés , quels reproches vous ferez-vous à vous-mêmes, de n'y avoir pas plus tôt pensé? C'est pour cela que nous vous en rappelons si souvent le souvenir : et que ne puis-je, pour la réformation du monde et pour son salut, faire à chaque heure du jour retentir dans toutes les contrée de l'univers cette seule et courte parole , éternité ! Ce serait assez pour y opérer les plus grands miracles de conversion.
Ifon-seulement on ne pense point à réternilé malheureuse, mais je sais où en est venu, par m excès d'aveuglement , et où en vient enoore tons kl jours le libertinage du siècle : jusqa^à se joner d'une si utile pensée , jusqu'à regarder avec méprii un homme qui en parait touché et qui en fentpnh fiter, jusqu'à dire de lui, par la plus feandakoie dérision : Il craint l'enfer; car tel est le langW d'une infinité de mondains. Ah! mes dien aoditeurs, vous raillerez tant qu'il vous plaira : jaM l'en craindrai pas moins , cet enfer. Je le craînii et que ne suis-je assez heureux pour vous faire p«t de ma crainte! Je le crains souverainement. Je II craindrai constamment, et plaise an del que jeli craigne efficacement! Je le crains soaTerainemMl, parce que ma crainte doit être proportionnée i lea sujet; et puisque cet enfer que je crains est le iobverain malheur, je ne le craindrais pas autant qm je dois si ce n'était pas une crainte souveraine. Je le craindrai constamment, et, pour ne perdre^ mais cette crainte, je la renouvellerai sans eeen par la médiution et par une vue fréquente des jigements de Dieu. Tant que je vivrai en ce quelques vertus que faie pratiquées, je ne jamais avec assurance si devant Dieu je suis digne d'amour ou de haine, si je mérite ses récompenses éternelles ou ses vengeances. Quand même j'aurais lieu d'être en repos, et sur le passé, et sur le présent, au milieu de tant de pièges qui m'environnent , et après les chutes si étonnantes dont on a été plus d'une fois témoin , je ne pourrai jamais me répondre de l'avenir : et dans cette double incertitude, ma plus sûre sauvegarde sera la ngilance et la crainte. Enfin l'une des plus graoda grâces que je puisse obtenir du ciel, c'est que ma crainte soit efficace; car il y a une crainte de Vtor fer stérile et infructueuse, comme il y a un désr inutile du salut. On craint et on désire, on Toa croit désirer et craindre : mais on veut en mftne temps que ce désir ni cette crainte ne coûtant riea. Crainte réprouvée ! En craignant je dois agir, jedoSi me corriger, je dois m'avancer, je dois me perfe^ tionner, je ne dois rien omettre de tout ce qui pevt me garantir du malheur où je crains de tomber.
Tels sont mes sentiments, et puissent-ils nes^effacer jamais de mon esprit! Si l'impie les traite de faiblesse et de timidité superstitieuse, je préfiienl ma faiblesse à toute sa prétendue force. Il rin de ma simplicité, et moi j'aurai pitié de n IhliSt lorsqu'il ne craint point ce qu'ont craint tant dînâmes mille fois plus sages et mieux Instruits qne M; de son insensibilité, lorsqu'il prend si pende pat à une affaire qui le touche de si pris « et qtfD Atéresse si peu au plus grand de tons set intMll} de sa témérité et deson audace, lonqaH i'mpasi si légèrement et de sang-froid i une étenuBaié"
SUR L£ ZELE, btg.
probatîon, et qu*U ii*a point de peine à en courir tout le risque. S*il s*endurcit aux avis charitables qne je voudrais sur cela lui donner, et si , malgré tes plus fortes remontrances, il demeure dans son obstination, à Fezemplede ces anges qui se retirèrent de Babylone, je Fabandonnerai à son sens réprouvé, et je penserai à moi-même. Je lèverai les mains vers Dieu , et je lui ferai la même prière que le prophète : Ne perdas cum impiis, Deus, aninutm meam {Ps. 35) : Ne perdez pas. Seigneur, ne perdez pas mon .âme avec les impies. Sauvez-la par votre miséricorde. Aidez-moi à la sauver moimême par mes oeuvres. Cest une âme immortelle , <fest mon unique : ah! mon Dieu , dès qu*elle serait une fois perdue, elle le serait pour jamais. Préser- TODS-noos , mes chers auditeurs, d'une telle perte. Chacun y est pour soi ; et de toutes les affaires il n'fxk est point qui nous soit plus propre ni plus partleolière que celle-là. Le succès en dépend de Dieu rt de nous. Dieu de sa part ne nous manquera pas ; ne manquons pas à sa gtice , et disposons-nous par Il parfiiite observation de ses commandements à Neevoir sa gloire dans l'éternité bienheureuse, que Jevous souhaite, etc.
SERMON