DEUXIÈME PARTIE
Une circoncision qui n'est pas seulement extérieure, mais qui pénètre, pour ainsi dire, jusque
SUR LA GIRCONClSIOiN DE JÉSUS-CHRIST.
lass les parties les plus intimes de Tâme, Non qux ff» manifesto est circumcisio (J^om, 2) ; une circoncision qui n*est plus de la main des liommes , mais qui est l'ouvrage de Dieu, et qui sanctiûe l'homme devant Dieu , Circumcisio non manu fada {Coloss,, 3) ; une circoncision qui ne consiste plus dans le dépouillement de la chair, mais dans le renoncement aux vices et aux concupiscences de la chair, In expoUaiione corporis camis (Ibid.) ; une circoncision dont l'esprit et le cœur sont les deux principes , aussi bien que les deux sujets : les deux principes, parce qu'elle s'exécute par eux; et les deux sujets, parce qu'elle s'accomplit en eux : c'est-à-dire une circoncision de cœur, qui se fait non selon la lettre , mais dans la ferveur de l'esprit, Circumcisio cordis in spiritu, non littera (Rom. y 2) : voilà, mes chers auditeurs, les saintes, mais énergiques et vives expressions dont s'est servi le grand apôtre pour définir ce que j'appelle la nouvelle circoncision, ou la circoncision évangélique; voilà l'idée qu'il en a conçue; et par là, dit saint Chrysostôme, il nous a icarqué l'essentielle différence et la perfection infinie du culte chrétien, comparé à celui des Juifs et des païens. Car les païens , remarque ce Père , pratiquaient un culte tout à la fois charnel et faux ; les Juifis , dans leurs cérémonies , en observaient un pareillement grossier et charnel, mais véritable : les chrétiens seuls ont l'avantage, dans leur religion, d'avoir, tout ensemble, et un culte véritable, et un culte spirituel. C'est donc de cette véritable circoncision qu'il s'agit maintenant de vous parler : encore Un nooment d'attention, s'il vous plaît. Que fait aojoord'hui le Fils de Dieu pour nous apprendre comment nous devons coopérer à l'œuvre de notre Salut? Il nous en propose un moyen aussi divin qu'il est indispensable et nécessaire, savoir : cette mystérieuse, mais réelle circoncision de l'esprit et du cœur. Circoncision dont il nous fait une loi , dont il nous explique le précepte, dont il nous fÎMnlite l'usage : trois choses qui sont pour nous autant de grâces, que nous n'estimerons jamais assez, et pour lesquelles nous lui devons une reconnaissance étemelle.
Il nous propose la circoncision du cœur, et il nous eo £Nt une loi : car il n'abolit l'ancienne circoncision, ou , pour parler plus exactement , l'ancienne circoncision ne finit en lui que parce qu'il établit la Bouveile; et, comme dit saint Augustin', il ne prend Fombre et la figure, que parce qu'il apporte la lumière et la vérité : Suscipit umbram, daturus tueem; suscipit figuram , daturus veritatem, (Au- GUST.) Or, la lumière et la vérité, c'était que nous dissions tous circoncis de cœur, comme les Juifs l'étaient selon la chair. Circoncision de cœur, c'està-direr, retranchement des désirs vagues et inutiles , des désirs inquiets et bizarres, des désirs déréglés
et immodérés , des désirs charnels et mondains , des désirs criminels et illicites, qui naissent dans le cœur et qui le corrompent Ainsi l'a entendu saint Paul ; et parce que ces pernicieux désirs sont excités en nous par de vains objets qui nous charment , par de faux intérêts qui nous aveuglent, par des occasions dangereuses qui nous entraînent et qui nous pervertissent , cette circoncision du cœur doit être une séparation entière de ces objets, un renoncement parfait à ces intérêts, un éloignement salutahre de ces occasions. Car voilà, mes frères, reprend saint Augustin, ce qui nous était figuré par la circoncision judaïque; voilà à quoi Dieu préparait le monde, quand il obligeait Abraham et tous ses descendants à se circoncire. Comme les sacrements de ce temps-là, ajoute le même Père, étaient non-seulement des figures, mais des promesses, voilà ce que Dieu promettait au monde, quand il disait à ce saint patriarche : C'est par là que tu trouveras grâce devant moi : Ut sit in signum fœderis inier me et vos. ( Gènes. ,17.) Aujourd'hui la promesse cesse : pourquoi? parce qu'en vertu de la circoncision de Jésus-Christ, ce qui était alors promis est présentement exécuté ; je veux dire, parce qu'en conséquence du mystère que nous célébrons , nous sommes, ou du moins il ne tient qu'à nous que nous ne soyons circoncis en Jésus-Christ, de cette cirtfoncisibn parfaite qui nous dépouille de nous-mêmes, et qui nous rend dignes de Dieu : In quo et circumcisi sumus. Car c'est nous, dit l'apôtre, qui, comme chrétiens, sommes les vrais circoncis, Nos enim sumus circumcisio ( Philipp., 3 ) ; et c'est nous qui , par la profession que nous faisons de renoncer au monde, de nous détacher du monde, de mourir et d'être crucifiés au monde , avons droit de nous glorifier en qualité de vrais circoncis , d'être les légitimes enfants d'Abraham. Il est vrai; mais aussi devons-nous reconnaître que si nous n'avons nulle part à cette bienheureuse circoncision qui réforme l'intérieur de l'homme, dès là, quoique extérieurement marqués du sceau de Jésus-Christ , qui est le caractère du baptême, nous n'avons que le nom de chrétiens, nous sommes encore juifs d'esprit et de cœur; ou plutôt nous ne sommes ni juifs, ni chrétiens , puisque nous n'avons ni la sainteté de la loi , ni la perfection dp TÉvangile. État déplorable de tant de mondains qui vivent presque au milieu du christianisme sans religion, parce qu'ils y vivent, pour me servir du terme de saint Paul, dans une incirconcision générale de leurs passions ; et Dieu veuille, mes chers auditeurs, que vous ne soyez point de ce nombre! c'est là, dis-je, ce que nous prêche le Fils de Dieu dans cette auguste solennité.
Il nous propose la circoncision spirituelle ou la circoncision du cœur, comme un moyen indispen-
sableroent requis pour le salut; car qu'y a-t-il de plus nécessaire au salut que d'arracher, que d'étouffer, que de mortifier, que de détruire ce qui est en nous une source et un principe de damnation? Or, la source de damnation est dans notre cœur; et quiconque la cherche ailleurs ne la connaît pas, et ne se connaît pas soi-même. Car c*est du cœur, disait à ses disciples notre divin Maître , en leur expliquant la parabole dont ils lui demandaient Téclaircissement, c'est du cœur que partent les mauvaises pensées, les actions lâches, les desseins injustes et violents ; du cœur que sortent les trahisons, les meurtres, les larcins, les faux témoignages, les médisances, les impudicités, les adultères : c'est dans le cœur que tout cela se forme et s'engendre, et c'est tout cela qui perd l'homme et qui le condamne : De corde exeunt cogitafiones , adulteria, farta, (Matth. , 15.) Il faut donc que ce cœur soit circoncis, si nous en voulons foire un cœur chrétien, un cœur épuré de l'iniquité du siècle, et capable de participer à la grâce de la rédemption : il faut que tout ce qu'il y a dans ce coeur de corrompu , de malin, de vicieux, de contagieux, soit retranché par une mortification solide, et que nous soyons bien'persuadés que sans cela c'est un cœur réprouvé de Dieu. Cest aussi, mes chers auditeurs, ce que Jésus-Christ m'oblige à vous annoncer de sa part. Au lieu que saint Paul, instruisant les Gentils qui se convertissaient au christianisme , leur déclarait que \ s'ils se faisaient circoncire , Jésus-Christ , qui toutefois était venu pour les sauver, ne leur servirait de rien : Ecce ego Patdus dico vobis , quoniam si circumcidamini , Christus vobis nihil proderit ( Galat, S); parce qu'en effet , après la publication de l'Évangile , la circoncision de la chair était au moins pour les Gentils devenue un obstacle au salut : moi je vous dis , au contraire, de la circoncision du cœur : Si vous ne la pratiquez généreusement, si vous ne l'accomplissez fidèlement, ce Jésus que vous invoquez aujourd'hui, tout Sauveur et tout Dieu qu'il est, ne vous sauvera pas, et ne sera point Jésus pour vous : Christus vobis nUiil proderit.
C'est moi qui vous le dis, chrétiens, et qui vous le dis avec toute l'autorité que me donne mon ministère; mais m'en croirez-vous pour cela, et en serez-vous plus dociles à ma parole , qui est celle de Dieu même? A combien de ceux qui m'écoutent, n^aurais-je pas droit de faire le même reproche que saint Etienne faisait aux Juifs avec toute l'ardeur de son zèle : Dura cervice, et inchrcumcisis cordibus, vos semper Spiritui Sancto résistais (Act., 7,0 : Hommes durs et inflexibles, hommes incirconcis de cœur, vous résistez toujours au Saint-Esprit? Mais il n'était pas étonnant, reprend saint Augustin, qu'ils résistassent alors au Saint-Esprit, et le prodige aurait été, qu'avec des cœurs incirconcis,
SUR LA CIRCONCISION DE JÉSUS-CHRIST
c'est-à-dire avec des cœurs immortîfiés, avee des cœurs envenimés, avec des cœurs passionnés, lli eussent été soumis à l'esprit de Dieu qui leur pv. lait. Aussi ne suis-je pas surpris, mes frères, qoe parmi vous il y ait encore tant de chrétiens rebelles aux vérités que je leur prêche; tant de cfaiétien qui ne m'entendent que pour me contredire secrètement, ou tout au plus pour satisfaire une vame curiosité qui les attire, mais obstinés et détermlnéi à ne se pas rendre : pourquoi ? ce sont des oœun incirconcis, des cœurs emportés, dominés, tymnisés par leurs passions ; des cœurs qui n*ont jamaii fait nulle épreuve , et qui n'ont aucun exercice de cette mortification chrétienne, laquelle apprend à s'assujettir, à se contraindre, à se modérer; dei cœurs en qui l'amour du monde règne souverainemeut, et agit avec toute la vivacité qui lui est p^^ pre. Or, à de tels cœurs rien de plus inotlle, d mon Dieu! que votre parole, quoique sainte, quoique divine. A des cœurs ainsi disposés, rien de plus difficile que le salut ; et c'est ce que Dieu voulut expressément nous figurer dans la conduite qu'observa Josué à l'égard des Israélites, quand il (bt sur le point de les introduire dans la terre promise. Que fit-il? Il les obligea tous sans exception à se frire circoncire ; et de tant de milliers d'hommes qid Pavaient suivi dans le désert, aucun ne fîit admn dans cette terre bienheureuse qu'il n'eût aupanvant subi la rigueur de ceUe loi. Cela se faisait-il sans dessein? Non, sans doute, répond saint Jérdme; mais rintention de Dieu était de nous fanre conprendre que nul de nous ne devait entrer dans h glorre, s'il n'avait la marque de la ciroondsioo évangélique, c'est-à-dire s'il ne portait en soo corps , et surtout dans son cœur, la mortificatioo de Jésus-Christ; et que ce vrai Josué, ce sauveur, ee conducteur par excellence du peuple de Dico, n'ouvrirait jamais les portes du ciel qu'à ceux qui auraient le courage de vouloir être circoncis en lui et avec lui ; qu'à ceux qui seraient résolus à se ftire les violences nécessaires, et à faire à Dieu les sacrifices convenables pour mériter d'être reçus dans cette terre des vivants.
Car il faut pour cela, ajoute saint Jèrdme,et cette instruction est encore plus essentielle à mon sujet , et plus propre à vous édifier que tout ee qae je viens de dire; il faut, pour être sauvé, une érconcision entière, une circoncision univeredle, une circoncision qui s'étende à tout et qui n'excepte rien. Et la raison , dit ce Père , en est bien évidente, parce qu'il n'y a point de vice en nous qui ne polsM nous faire perdre le salut, si nous le laissons croître et se fortifier ; point d'affection déréglée , de quelque nature qu'elle soit, si elle prend l'empire sur nooi, qui ne puisse être la cause de notre ruine; point de passion, si nous ne la soumettons à Dieu, qui ne
SUR LA CIRCONCISION DE JESUS^MRIST
)oiir nous damner. En effet, ce n'est cornent qu'une passion qui fait tout le désordre e âme, et qui nous expose à la réprobation e : toutes les autres, si vous voulez, sont )rdre; celle-là seule, parce que nous la né- », et que nous ne travaillons pas à la répri- 308 précipite dans l'abîme. Il faut donc que neision du cœur aille jusqu'à elle , ou plutôt, qu'elle commence par elle, et qu'elle s'y at- Et cette mortification universelle des pas- Dette mortification sans réserve et sans res- I, c'est ce que j'appelle une circoncision en brist : In quo et circumcisi sumus. Voilà le e nouveau qu'il établit, et dont il pouvait MIS dire dès lors ce qu'il dit ensuite à ses i, du précepte de la charité : Mandatum no- ) vobis ( JoAN. , 13); voilà ce qu'il avait au- ) droit d'appeler son commandement : Hoc mceptwn metan (Id., 15); voilà l'admira- (ainte loi dont il devait être le législateur, li de la circoncision des cœurs. Mais il ne se te pas de rétablir, il veut encore nous l'ex-
par son exemple, et c'est ce qu'il fait d'une e toute divine dans ce mystère, sffet, vous me demandez à quoi se réduit irooncision nouvelle et si nécessaire au salut? ; bien apprendre, considérons plus en détail ;e passe dans la circoncision du Sauveur. Son e nous fait voir ce que nous devons surtout sher dans nous-mêmes, ou plutôt, ce que la f doit retrancher aux dépens de la nature et clinations corrompues de notre cœur; car, i drconcision de Jésus-Christ , nous trouvons itre passions les plus dominantes et les plus es à vaincre, parîfaitement sacrifiées et souà Dieu; celle de la liberté, celle de l'intérêt, le l'honneur et celle du plaisir : celle de la , dans l'obéissance que rend ce Dieu-Homme
loi qui ne l'obligeait pas (prenez garde, s'il latt) à cette circonstance; celle de l'intérêt, e dépouillement et le dénûment où il veut *e; celle de l'honneur, dans ce caractère igno- IX du péché, dont il consent à subir toute la
enfin, celle du plaisir, dans cette opération nte et douloureuse qu'il souffre. Tels sont, lers auditeurs, les devoirs les plus essentiels circoncision chrétienne : comprenez-les. Pour mondain, elle consiste, cette circoncision en , à retrancher de votre cœur cet amour de tendance, et ce désordre d'une volonté libérai ne veut s'assujettir à rien, qui ne suit que te et son caprice, à qui la régularité la plus devient insupportable, dès là qu'elle estréguf surtout à retrancher de votre conduite cette § malheureuse de s'accorder des dispenses se- D gré, d'interpréter la loi en sa faveur, de croire
qu'elle est pour les autres et qu'elle n'est pas pour nous, de s'en adoucir le joug par mille artifices que resprit du monde sait bien suggérer, de lui prescrire des bornes, et de n'en vouloir observer que l'essentiel et le nécessaire, d'en abandonner toute la perfection pour s'attacher précisément à l'obligation; maxime la moins soutenable et la plus pernicieuse au salut. Car sans vous faire ici remarquer combien il est indigne de traiter de la sorte avec Dieu , sans vous faire craindre le retour funeste à quoi vous vous exposez, engageant Dieu par là à vous traiter vous-même dans toute la rigueur, et à ne vous accorder que ces grâces communes que sa providence générale ne refuse pas à ses plus grands ennemis; sans parler de la conséquence terrible qui s'ensuivrait de cette soustraction des grâces spéciales et des secours extraordinaires que Dieu est bien moins obligé de nous donner, que nous ne le sommes de faire pour son service ce que nous appelons œuvres de surérogation : sans rien dire de tout cela, je prétends, chrétiens, que vous permettant ainsi tout ce que la loi vous permet , vous n'éviterez jamais de vous permettre mille choses que la loi ne vous permet pas. Pourquoi? parce que je suis certain que, dans le discernement des choses permises et non permises, vous vous flatterez, vous vous aveuglerez, vous vous tromperez vous-mêmes; et parce qu'il m'est encore évident que, quand vous ne vous tromperiez pas, votre passion vous emportera, et que vous ne serez jamais assez fermes ni assez maîtres de vous-mêmes pour vous en tenir exactement à ce qui vous est accordé par la loi , et pour ne pas aller plus loin. Mais c'est un commerce innocent; c'est un entretien honnête , c'est un divertissement qui n'a rien de criminel : il n'importe , retrandiez ^ mou cher auditeur. Quand un habile médecin veut guérir une plaie envenimée , il fait couper la chair vive, afin que la contagion ne se communique pas. Or, vous ne devez pas avoir moins soin du salut de votre âme qu'on en a du salut et de la santé du corps.
Pour vous , avare, elle consiste, cette sainte circoncision , à retrancher cet esprit d'intérêt qui vous possède; cette insatiable cupidité , qui vous brûle et qui vous dévore; ce désir passionné d'avoir, cette impatience d'acquérir, qui vous foit commettre les plus grossières injustices; cette crainte de manquer, qui vous endurcit aux misères des pauvres; ce soin de garder, qui vous rend odieux à ceux mêmes que les sentiments de la nature devraient vous attacher d'un nœud plus étroit; ces chagrins de perdre, qui vous désespèrent, et qui vous révoltent contre le ciel; cette folie d'amasser, d'accumuler toujours biens sur biens, qui sortiront de vos mains, et qui passeront à des impies ou à des ingrats. Pour vous, ambitieux, votre dreoodsîoii
SUR LA CIRCONCISION DE JÉSUS CHRIST
doit être, selon TÉvangile, de retrancher cette passion démesurée de vous pousser et de vous élever à laquelle vous sacriGez tout ; ces vues de fortune qui vous occupent uniquement, et que vous vous flattez en vain de pouvoir accorder avec les règles d^une droite conscience; ces empressements de parvenir à ce qu'un orgueil présomptueux s'est proposé pour objet ; cette disposition secrète à employer pour y réussir toutes sortes de moyens , fussent-ils les plus honteux et les plus bas ; ces envies du bonheur d'autrui et de ses prospérités, dont vous vous faites un supplice; ces jalousies qui vont jusqu'à vous inspirer les haines et les aversions les plus mortelles, comme si le mérite du prochain était un crime dans lui, et qu'il ne pût, sans vous offenser, jouir des avantages dont le ciel , préférablement à vous, l'a graiiûé. £nGn, ce que vous devez retrancher, c'est, homme sensuel et voluptueux, cet attachement opiniâtre qui vous tient depuis longtemps dans le plus dur et le plus vil esclavage ; ce jeu , qui, jusqu'à présent , a été la source de tous les désordres de votre vie; ces conversations licencieuses, qui , d'un jour à un autre , vous font perdre insensiblement la pudeur et l'horreur du vice; ces lectures, dont le poison subtil a commencé et fomente encore maintenant votre libertinage; ces parties de plaisir, qui sont pour vous de si dangereuses tentations, et qui allument le feu dans votre âme. C'est, femme du monde, cet amour de vous-même, dont vous êtes toute remplie et comme enivrée; cette idolâtrie de votre personne, qui attaque directement le premier devoir de la religion ; ces soins outrés de votre santé , qui vous font si aisément transgresser les plus inviolables et les plus saintes . lois de l'Église; ces dépenses excessives en habits, en ajustements, en parures, et ce luxe dont rougirait une païenne; ces nudités immodestes , et ces désirs de plaire, qui vous rendent complice et responsable de tant de crimes ; cette vie douce , commode, molle, qu'il est si difficile et comme impossible d'allier avec l'innocence du cœur et la pureté des mœurs. Voilà, chrétiens, pourquoi il faut vous armer de ce glaive, que le Sauveur du monde a lui-même apporté sur la terre; ou , pour parler plus simplement , voilà à quoi doit s'étendre cette circoncision dont Jésus-Christ a voulu lui-même être le modèle : sans cela point de salut.
Mais il s'ensuit donc que, pour se sauver, il faut mourir à soi-même. En doutez-vous, mon cher auditeur? Le Fils de Dieu ne nous l'a-t-il pas expressément déclaré, quand il nous a dit que, pour être son disciple et pour être digne de lui , il fallait renoncer à tout , et porter sa croix? Saint Paul ne nous dit-il pas que, sans la mortification chrétienne, on ne peut avoir part à l'héritage de Dieu , ni régner «vec Jésus-Christ? Et n'est-ce pas ce que nous fait
admirablement entendre saint Augustin au livre treizième de la Cité de Dieu ? Les paroles de œ Pèn sont remarquables. Il parle de l'obligation qu'avaienl le-s martyrs de mourir pour la défense de leur fol : mais ce qu'il dit convient parfaitement à mon sujet, et peut très-naturellement s'appliquer à la mort des passions. Oui , mes frères ( c'est ainsi que s'explique ce saint docteur) , il faut mourir au monde pour vivre à Dieu. On disait autrefois au premier homme, Tu mourras si tu pèches ; mais maintenant on dit aux fidèles. Mourez pour ne pas pécher, OHm dictum est homini, Morieris si peccaveris ; tumc di' tur christiano, Morere ne pecces. (August., 13, de CiviL DeL) Ce qu'il fallait craindre alors pour ne pas péclier, maintenant il faut le désirer et le faire pour se préserver du péché : Quod timendta» tuncfuerat ut non peccaretur, nunc suscipiendvm est ut non peccetur, (Idem.) La foi nous ensdgne que si nos premiers parents n'eussent pas péché, ils ne seraient pas morts; et la même foi nous apprend que les plus justes même pécheront slls ne meurent, Nisi peccassent illi, non morerentur; jwtti autempeccahunty nisi moriantur. (Id.) Ceuxlà sont donc morts , parce qu'ils ont voulu pécher^ et ceux-ci ne pèchent point , parce qu'ils veulent bien mourir : Mortui sunt OU, quia peccaverwUf non peccant isti , quia moriuntur. (Idem.) Ainsi, conclut saint Augustin, Dieu a donné tant debé* nédictions à notre foi, que la mort même, qui détruit la vie, est devenue un moyen pour entrer dans la vie : Sic Deus tantamfidei nostrx prœslUit gror tiam, ut mors y quam vitx constat esse contrariam, instrumentumfieretper quod iransireturad vitam» (Id.)
Cette morale, direz-vous, n'est propre que pour les solitaires et les religieux. Erreur, mes frères : en quelque état et de quelque condition que vous soyez, elle vous regarde, et j'ose dire qu'elle vous est encore plus nécessaire dans le monde que par^ tout ailleurs. C'est ce que vous avez tant de peine à vous persuader, et ce qui néanmoins est ioeootestablement vrai. Il faut que l'homme du monde et le religieux soient circoncis de cœur ; mais à com* parer les besoins de l'un et de l'autre , cette dreooeîsion du cœur e^t encore , dans un sens, d'une olilîgation plus indispensable pour l'homme du i que pour le religieux. Pourquoi? parce que Tfa du monde a beaucoup plus de choses à retianciMr que le religieux, à qui les vœux de sa prafentionort déjà tout été; parce que l'homme du monde a ém passions beaucoup plus vives que le religieiii«|iii>^ qu'il a beaucoup plus d'objets capables de les «citer ; parce que l'homme du monde est bemeou^pl» exposé que le religieux , et qu'il doit par ooméqaii^ ' veiller beaucoup plus sur lui-même, elftinitpl|M. i grands efforts pour se défendre et pour aoi
SUR L'ÉPIPHAME.
irès le premier pas q[u*a fait le religieux , après ce mier sacrifiée qui Ta dépouillé de tout, il ne lui {te plus rien, ce semble, à offrir; mais vous, DS le monde, qa*avez-vous jusqu'à présent donné Dieu , ou que n'avez-vous point encore à lui saifier?
Jen*ignorepas, après tout, que cette circoncision, fon vous demande, a ses peines ; elle est difficile, » conviens; mais comme Jésus-Christ nous en it une loi , comme il nous en explique le précepte , nous en fiacilite Fusage; et cela par où? par la ertu même du sang qu'il commence à répandre : ir ce sang divin porte avec soi une double grâce ; une intérieure, et l'autre extérieure. Grâce intéieare, c'est celle du Sauveur, cette grâce que le médiateur des hommes a lui-même apportée , cette ;rke qui nous éclaire Tcsprit et nous fait connaître M» devoirs, qui nous touche le cœur et nous les 'ait aimer; cette grâce victorieuse et toute-puis- BDte, qui réprimait dans saint Paul l'aiguillon de acfaair,dont il était si violemment tourmenté, qui KHitenait les martyrs contre toute Phorreur des tooraients, et qui seule, dans notre plus grande infiraiité, peut être pour nous l'appui le plus ferme et le phis inébranlable. Grâce extérieure , c'est celle de ce même exemple par où Jésus-Christ nous explique sa loi, et par où il nous encourage a l'accomplir : car à la vue de ce sang qu'il verse , de quel prétexte pouvons-nous colorer notre lâcheté ? Que Dons demande-t-il qui égale ce qu'il a fait , et comment, dit saint Bernard , le remède qu'il nous préiente peut-il nous paraître amer, après qu'il Ta pris hii-méme avant nous et pour nous?
11 est donc temps, chrétiens , de nous réveiller du profond sommeil où notre foi demeure ensevelie : e'ctt l'avis que nous donne l'apôtre , //ora est jam *osdesomno surgere. {Rom., 13. ) 11 est temps, poorsait le maître des Gentils, que, renonçant à Hnipiétéet aux passions mondaines, nous vivions tes le siècle présent avec tempérance et avec juste, en vue de cette béatitude que nous attendons , et de ce glorieux avènement de notre Dieu , où il CQvonnera ses élus , marqués du caractère de Tagieaa. Nous entrons aujourd'hui dans une nouvelle ttoée : combien Dieu en voit-il dans cet auditoire ^ la commencent, et qui ne la finiront pas! Si tel # m'écoute était cx)nvaincu qu'il est de ce nombre , et a de la part de Dieu je lui disais avec certitude : hoKz à vous, car votre heure approche, et c'est dins le cours de cette année qu'on vous redemandera ^otreâme; c*est dans le cours de cette année que «mis devez comparaître devant le tribunal de Dieu , tl 7 rendre compte de vos actions ; si , dis-je , tel à N je parle en était assuré, et qu'il n'en doutât point, ( ■'«irais alors aucune peine à lui persuader cette inoDcîsion du cœur dont je viens de vous entre- . — T. n.
tenir. Quelle impression ne ferait pas sur son esprit cet arrêt de mort que je lui aurais prononcé? Pénétré de cette pensée , Voici la dernière année de ma vie, quelles résolutions ne formerait^il pas? quelles mesures ne prendrait-il pas? avec quels sentiments de repentir et de douleur ne sortirait-il pas de cette prédication ? quelle pénitence ne serait-il pas disposé à entreprendre? quel changement et quelle réforme ne verrait-on pas dans toute sa conduite et dans ses mœurs ? penserait-il à sa fortune, serait-il occupé de ses plaisirs? Ah! chrétiens, sans avoir la même assurance que lui , la seule incertitude où nous sommes nesuftit-ellc pas pour produire en nous les mêmes effets? Ayons toujours, comme le prophète royal, notre âme dans nos mains : Jninia mea in manibus tneis semper. {Ps. 119.) C'est-à-dire, soyons toujours prêts à partir, toujours prêts à nous présenter devant Dieu ; pourquoi ? parce que nous ne savons quand il nous appellera , et que ce sera peutêtre dès cette année. Quoi qu'il en soit, sanctifionsla, et faisons-en une année de salut : elle passera; mais ce qui ne passera jamais , c'est la récompense éternelle qui vous est promise, et que je vous souhaite, etc.
SERMOiN
SUR L'EPIPHANIE
Cum natua esèe.t Jésus in Bethléem Juda , in diehut He* rodis régis, ecce Magi ab Oriente venerunt Hierosolymam, dicentes : Vbi ctt qui natns est rex Jitdœorum ? Fidimvs enim sietlam ejus in Oriente, et venimus adorare eum. Audiens autem llerodesrex , turbatus est; et omnis Hierosolyma cum itio.
Jésus étant né dans BeUiléem de Juda, au temps que régnait Hérode, des Ma^es vinrent d'Orient à Jérusalem, et ils demandaient : Ou est le roi dra Juifs , qui est nouvellement né? car nous avons vu son étoile en Orient , et nous sommes venus Tadurer. Le roi Hérode, ayant appris cela, en fut troublé et toute la ville de Jérusalem avec lui. Skith Matthieu, cliap. 2.
Voilà , chrétienne compagnie, l'accomplissement de la parole de Siméon, lorsque, tenant entre ses bras l'enfant Jésus, il disait à Marie, sa mère : Cet enfant que vous voyez sera la ruine et la résurrection de plusieurs : Ecce positus est hic in ruinam et in resurrectionem mullorum. ( Luc. , 2. ) Les Mages partis de l'Orient pour venir adorer ce divin Sauveur, ce sont ceux pour la résurrection desquels il commence à paraître au monde ; et l'impie Hérode, troublé de sa venue et du seul bruit de sa naissance , nous marque ceux au contraire pour qui il doit être une occasion de ruine. Voilà Teffet de ce que le même Fils de Dieu, après le célèbre miracle de la guérîson &BVwma(f»^iXtkWmiiÊdsllm:imfyiUeiimveM
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SUR L'EPIPHANIE
vident, cœciJiatU ( Joan. , 9) : Je suis venu dans le monde pour y exercer un jugement en conséquence duquel les aveugles voient, et ceux qui voient deviennent aveugles. C'est en ce jour que ce jugement s'accomplit à la lettre. Les Mages, au milieu des ténèbres de la gentîlité, sont éclairés des plus vives lumières de la grâce. Hérode et les Juifs avec lui , dans le centre de la vraie religion, sont frappés d'un aveuglement terrible. La crèche de Jésus-Christ est le tribunal où, en qualité de souverain juge , il prononce ces deux arrêts, et où par avance il peut dire : Injudxcium veni in hune mundum, ut qui non vident, videant; et qui vident, cmci fiant. Figurez-vous donc, chrétiens, ce Sauveur naissant, sous ridée que Jean- Baptiste son précurseur en concevait, ayant dès aujouhl*hui le van à la main, Cujus ventiiabrum in manu sua ( Matth., 12 ); c'est-à-dire, faisant dès aujourd'hui le discernement des hommes : prédestinant les uns , réprouvant les autres ; appelant et éclairant ceux-ci , aJ)andonnant et aveuglant ceux-là; attirant des étrangers et des infidèles , rejetant les enfants et les héritiers du royaume. Mystère étonnant , où nous devons avec respect adorer les conseils de Dieu. Mystère impénétrable qu'il ne nous est pas permis de sonder , et où je dois néanmoins trouver de quoi vous instruire. Or pour cela, mes chers auditeurs, je m'arrête aux deux premières vues qui se présentent d'abord, et qui semblent partager notre évangile. Nous y voyons , d'une part , les Mages qui viennent chercher Jr^us- Christ, et de l'autre, Hérode qui conspire contre Jésus-Christ. C'est à quoi je m'attache , et d'où je veux tirer deux grandes instructions qui vont faire la matière de ce discours, après que, etc. Ave, Maria,
C'est des Juifs en particulier que saint Paul a voulu parler, quand il a dit que nul des princes de ce monde n'avait connu la sagesse cachée dans le mystère d'un Dieu fait homme : Sapientiam in mysterio, qux abscondita est, quant nemo principum hMJus sœculi cognovit. ( 1 . Cor. ^ 2. ) Et la raison qu'il en apporte le fait bien voir, puisqu'il ajoute que s'ils avaient connu cette sagesse , ils n'auraient jamais cruciCé le Seigneur de la gloire : Si enim cognovissent , nunquam Dominum glorix crucifixissent. {Ibid,) Par là, dis-je , il est évident que les seuls Juifs étaient ceux que Tapotre avait en vue, et dont il déplorait le sort : car il ne pouvait d'ailleurs ignorer qu'entre les Gentils il y avait eu des sages du monde, des hommes distingués selon le monde , des Mages qui , sous la conduite de Tétoile , ou plutôt sous la conduite de Dieu même , ayant cherché Jésus-Christ, et l'ayant adoré, étaient parvenus à la connaissance de cette sagesse divine. Mais saint Paul , dans la suite du même passage , nous fait remarquer que les Juifs , qui n'avaient pas
connu, et qui avalent eu le malheur de ne vouloir pas connaître cette sagesse de Dieu, cachée dans le mystère de l'Homme-Dieu , s'étaient piqués de connaître et de suivre une sagesse tout opposée, savoir la sagesse du siècle. Sagesse réprouvée, et dont Dieu, disait-il, avait pris plaisir à confondre la vanité jusqu*à la convaincre de folie : Nonne Deui stnltamfecit sapientiam hujussxcuUf (1. Cor.^ 1.) Or, il est encore certain qu'entre ces princes du monde, qui, dès le temps de saint Paul, s'étaient ainsi aveuglés dans le judaïsme , Hérode, par toute sorte de raisons , a dû tenir le premier rang. Yoilà donc , mes chers auditeurs , les deux idées que je me propose , et où je trouve que doit se rapporter toute la morale du grand mystère que nous célébrons, l'idée de la vraie sagesse, et l'idée de la fousie sagesse : l'idée de la vraie sagesse, qui consiste à chercher Dieu ; et l'idée de la fau.sse sagesse, qui consiste à se chercher soi-même : l'idée de la vrue sagesse, dont nous avons le modèle dans Pexerapie des Mages , et l'idée de la fausse sagesse, que je dé* couvre dans l'exemple d'Hérode : comprenez, s'Jl vous plaît, ces deux pensées. Qu'était-ce que ks Mages, dont nous honorons la mémoire? Cétaient les sages de la gentilité, et tous les Pères convien* nent qu'ils ont été les prémices de notre YOcaUoD à la foi. Il était donc naturel que Dieu nous donnât dans eux un parfait modèle de la sagesse chrétienne, et c'est ce qu'il a prétendu, comme je vais vous le montrer dans la première partie. Au contraire, qu'était-ce qu'Hérode dans le judaïsme? Un sage politique , un sage mondain, le plus infidèle de tous les hommes envers Dieu. Il était donc plus propre que tout autre à nous faire comprendre le désordre de la fausse prudence , et c'est ce que vous verrez avec étonnement et avec frayeur dans la seconde partie. Ainsi la solide sagesse des élus et des vrais chrétiens dans la conduite des Mages, en cherchant le Fils de Dieu ; et l'aveugle sagesse des réprouvés et des im* pies dans la conduite d'Hérode , en persécutant le Fils de Dieu; l'une, qui nous fait connaître les saintes voies par où nous devons marcher pour arriver au terme du salut; l'autre, qui nous fait voir sensiblement Tes voies d'iniquité dont nous devons nous préserver, et qui ne peuvent aboutir qu'à la perdition : c'est tout mon dessein.