‹ Œuvres de Bourdaloue (volume 5)Chapitre 119 sur 352 · NECESSITE DU SALUT · texte numérisé non relu

NECESSITE DU SALUT

peut m'étre utile, par rapport à la vie présente, suivant Tétat et la condition où je me trouve, mais enfin je puis me passer de cette vie présente et mortelle , et il faudra bien , tôt ou tard , que je la perde. Par conséquent , je n*aî de fond à faire que sur le salut : c'est la que je dois tendre incessamment , uniquement, nécessairement, à moins que, par un affreux désespoir, je ne consente à être immanquablement, pleinement, éternellement malheureux.

Terrible alternative ; ou un malheur éternel , qui est la damnation , ou une éternelle béatitude , qui est le salut! Voilà sur quoi je suis obligé de me déterminer, sans qu*il y ait aucun tempérament à prendre. Le ciel ou Tenfer, point d*autre destinée. Si je me sauve, le ciel est à moi , et il ne me sera jamais ravi ; si je me damne , Tenfer devient irrémissiblement mon partage , et jamais je ne cesserai d*y souffrir ; car la mort n'est point pour nous un anéantissement : ce n*est point, comme pour la béte , une destruction totale ; au contraire , Thomme en mourant ne fait que changer de vie ; d'une vie courte et fragile , il passe à une vie immortelle et permanente ; vie qui doit être pour les élus le comble de la félicité et le souverain bien, et vie qui sera pour les réprouvés la souveraine misère et l'assemblage de tous les maux. Ainsi Dieu , dans le conseil de sa sagesse, Ta-t-il arrêté, et ses décrets sont irrévocables. Voilà ma créance, voilà ma religion.

De là même, affaire tellement nécessaire, qu'il ne m'est jamais permis, en quelque rencontre que ce soit, ni pour qui que ce soit , de l'abandonner. Un père peut sacriQer son repos et sa santé pour ses enfants; un ami peut renoncer à sa fortune, et se dépouiller de tous ses biens pour son ami ; bien plus , il peut , en faveur de cet ami , sacrifier jusqu'à sa vie. Mais s'agit-il du salut, il n'y a ni lien du sang et de la nature, ni tendresse paternelle, ni amitié si étroite qui puisse nous autoriser à faire le sacrifice d'un bien supérieur à toute liaison humaine et à toute considération.

Plutôt que de consentir à la perte de mon âme, je devrais, s'il dépendait de moi, laisser tomber les royaumes et les empires; je devrais laisser périr le monde entier. Et ce n'est point encore assez : car, selon les pnncipes de la morale évangélique, et selon la loi delà charité que je me dois indispensablement à moi-même , non-seulement il ne m'est point libre de sacrifier, en quelque manière que ce puisse être , mon salut , mais il ne m'est pas même permis de le hasarder et de l'exposer. Le seul danger volontaire, si c'est un danger prochain , est un crime pour moi ; et quoi qu'il m'en pût coûter, ou pour le prévenir, ou pour en sortir, je ne devrais rien ménager ni rien épargner, fallût-il en venir à toutes les extrémités; fallût-il quitter père, mère, frères , sœurs ; fallût-il m'arracher l'œil ou me couper le bras :

BOUnD\LOCE. — T. lU.

pourquoi cela ? toujours par cette grande raison de la nécessité du salut , qui prévaut à tout et l'emporte sur tout.

Allons plus loin , et , pour nous faire mieux entendre , réduisons ceci à quelques points plus marqués et plus ordinaires dans la pratique. Je prétends donc que cette nécessité du salut , bien méditée et bien comprise, est , avec le secours de la grâce, le plus prompt et le plus puissant préservatif contre toutes les tentations dont nous pouvons être assaillis, chacun dans notre état. Mais sans embrasser trop de choses , et sans nous engager dans un détail infini , bornons-nous à certaines tentations particulières, plus communes, plus spécieuses, plus violentes, qui naissent de la nécessité et du besoin où l'on peut se trouver en mille occasions , par rapport aux biens temporels et aux avantages du siècle : je m'explique.

Il y a des extrémités fâcheuses où se trouvent réduites une infinité de personnes; et que fait alors l'ennemi de notre salut, ou pour mieux dire, que fait la nature corrompue? que fait la passion et l'amour-propre , plus à craindre mille fois pour nous que tous les démons? C'est dans des conjonctures si critiques et si périlleuses que tout concourt à nous séduire et à nous corrompre. Le prétexte de la nécessité nous devient une prétendue raison dont il est difficile de se défendre, et la conscience n'a point de barrières si fortes que cette nécessité ne puisse nous faire franchir. Par exemple, on manque de toutes choses , et pourvu qu'on voulût s'écarter des voies de l'équité et de la bonne foi , on ne manquerait de rien ; on aurait non-seulement le nécessaire, mais le commode, et on l'aurait abondamment. On voit déchoir sa famille de jour en jour, elle est sur le point de sa ruine; et pourvu qu'on voulût entrer dans les intrigues criminelles d'un grand , et seconder ses injustes desseins , on s'en ferait un patron qui la soutiendrait et rélèverait. On est embarqué dans une affaire de conséquence; c'est un procès dont la perte doit causer un dommage irréparable : il est entre les mains d'un juge accrédité dans sa compagnie ; et au lieu de solliciter ce juge assez inutilement , si l'on voulait, aux dépens de la vertu, écouter de sa part d'autres sollicitations et y condescendre, on pourrait ainsi se procurer un arrêt favorable et un gain assuré. On a un ennemi dont on reçoit mille chagrins; c'est un homme sans raison et sans modération , qui nous butte en tout , qui nous persécute ; et si l'on voulait user contre lui de certains moyens qu'on a en main, on serait bientôt à couvert de ses atteintes. Quel empire ne faut-il pas prendre sur soi et sur les mouveqients de son cœur pour ne pas succombera de pareilles tentations, et pour demeurer ferme dans son devoir ?

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