‹ Œuvres de Bourdaloue (volume 5)Chapitre 120 sur 352 · NÉCESSITÉ DU SALUT · texte numérisé non relu

NÉCESSITÉ DU SALUT

Car, encore une fois , de quoi n'esl-on pas capable quand la nécessité presse, et à quoi na-t-elle pas porté des millions de gens qui du reste avaient d'assez bonnes dispositions, et n'étaient do leur fonds ni vicieux ni méchants? De combien dUniquités la pauvreté et Tindigence n'est-elle pas tous les joiurs le principe ? combien a-t-elle fait de scélérats, fie traîtres, de parjures, d'impies, d'impudiques, de ravisseurs du bien d'autrui , et de meurtriers qui sans cela ne l'auraient jamais été , qui ne l'ont été en quelque manière que malgré eux et qu'avec toutes les répugnances possibles; mais enûn qui l'ont été, parce qu'ils ont cru y être forcés? Non-seulement ils l'ont cru, mais de là souvent ils se sont persuadés que jusque dans leurs crimes ils étaient excusables ; et voilà ce qui rend encore la nécessité plus dangereuse. On se fait aisément de fausses consciences , on étouffe tous les remords du péché , ou se dit à soi-même que , dans la situation où Ton est et dans toutes les circonstances qui l'accompagnent, il n'y a point de loi , et que tout est permis; on exa gère cet état , dont on veut se prévaloir, et l'on prend pour dernière extrémité et pour nécessité absolue ce qui n'est que difGculté, qu'incommodité, que Teffet d'une imagination vive et d'une excessive timidité. Quoi qu'il en soit, tout cela mène à d'étranges conséquences, et les suites en sont affreuses.

Or quel est pour nous , en de semblables attaques. le plus solide appui et le soutien le plus inébranlable? le voici. C'est de se retracer fortement le souvenir de cette maxime fondamentale. Iln'yaqu'uTie chose nécessaire (Luc, 17 ); c'est de s'armer de cette pe sée, selon la figure de l'apôtre, comme d'une cuirasse, comme d'un casque, comme d'un houclier qui résiste aux traits les plus enflammés ( Ephes.y 6 ) de l'esprit tentateur, et que rien ne peut pénétrer. C'est, dis-je, d'opposer nécessité à nécessité, la nécessité de sauver son âme, qui est une nécessité capitale et souveraine, à la nécessité de sauver sa fortune , de sauver ses biens , de sauver sa \l\

Car je dois ainsi raisonner : Il est vrai, je pourrais rétablir mes affaires, si je voulais relâcher quelque chose de cette intégrité si exacte et si sévère, qui n'est guère de saison dans le temps où nous sommes , et qui m'empêche de faire les mêmes profits que tant d'autres : mais en me rétablissant ainsi selon le monde je me perdrais selon Dieu , je perdrais mon âme : or il la faut sauver. Il est vrai , si je ne me rends pas à telle proposition qu'on me fait , je choquerai le maître qui m'emploie ; j'aliénerai de moi le protecteur qui m'a placé , et qui peut dans la suite me faire encore monter plus haut; je serai obligé de me retirer, et n'ayant plus personne qui n'intéresse pour moi, ni qui m'avance, je resterai

en arrière; et que deviendrai-je? Il n'importe : eo

acquiesçant à ce qu'on me demande, j'offenserais un maître bien plus puissant que tous les maîtres et tous les potentats de la terre, et pour conserver de vaines espérances, je sacrifierais un héritage éternel je sacrifierais mon âme et je la damnerais : or il la faut sauver. Il est vrai , l'occasion est belle de me tirer de l'oppression où je suis et d'abattre cet homme qui ne cesse de me nuire et de me traverser; mais, en me délivrant des poursuites d'un ennemi qui , malgré toutes ses violences, et quoi qu'il entreprenne contre moi , ne peut après tout me faire qu'un mal passager, je me ferais un autre ennemi bien plus redoutable, qui est mon Dieu , et qui , de son bras vengeur, peut également et pour toujours porter ses coups sur les âmes connne sur les corps. A quoi donc exposerais-je mon âme? or il la faut sauver. Il est vrai , ma condition est dure, et je mène une vie bien triste ; je n'ai rien , et je ne vois point pour moi de ressources. On me fait les offres les plus engageantes , et si je les rejette , me voilà dans le dernier abandonnement et dans la dernière misère; mais d'ailleurs je ne les puis accepter qu'au préjudice de l'honneur et surtout qu'au préjudice de mon âme : or il la faut sauver. Oui , il le faut , et à quelque prix que ce soit, et quelque peine qu'il y ait à subir. Il le faut , et quelque infortune , quelque décadence, quelque malheur qui en doive suivre par rapport aux intérêts humains. Il le faut, car c'est là le seul nécessaire, le pur nécessaire. Encore uiîo fois, je dis le pur, le seul nécessaire, parce qu'en comparaison de ce nécessaire, rien n'est proprement ni ne doit être censé nécessaire ; parce que dès qu'il s'agit de ce nécessaire , toute autre chose qui s'y trouve en quelque sorte opposée cesse dès lors d'être nécessaire; parce que c'est à ce nécessaire que doivent se rapporter, comme à la règle primitive et invariable, toutes mes délibérations, toutes mes résolutions , toutes mes actions.

Ce fut ainsi que raisonna la chaste Susanne, lorsqu'elle se vit attaquée de ces deux vieillards qui voulurent la séduire, et qui la menaçaient de la faire périr, si elle ne consentait à leur passion. Que ferais-je, dit-elle, dans le cruel embarras où je suis? quelque parti que je prenne , je ne puis éviter la mort : mais il vaut mieux que je périsse par vos mains que de pécher en la présence de mon Dieu , et de périr éternellement par l'arrêt de sa justice. Ce fut ainsi que raisonna le généreux Éléazar, lorsque de faux amis le sollicitaient de manger des viandes défendues selon la loi , et de se garantir par là de la colère du prince. Ah! répondit ce zélé déftnseurdela religion de ses pères, en obéissant au prince et en suivant le conseil que vous me donnez, je pourrais, pour le temps présent, me sauver du supplice où je suis condamné, et prolonger ma vie

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