POSSIBILITÉ DU SALUT
soi-même, de fermeté et de constance : or, c*est ce qui gène, et ce qu*on voudrait s'épargner. Au lieu donc de tout cela, on pense avoir plus tôt fait de dire qu'on ne peut se sauver dans son état ; on tâche de se le persuader, et peut-être en vient-on à bout. Mais trompe-t-on Dieu? et quand un jour nous paraîtrons devant son tribunal , et que nous lui rendrons compte de notre âme, que lui répondrons-nous, lorsqu'il nous fera voir que cette prétendue impossibilité qui nous arrêtait n'était qu'une impossibilité supposée, qu'une impossibilité volontaire , qu'une lâcheté criminelle de notre part , qu'une faiblesse qui, dès le premier choc, se laissait abattre, et qui , bien loin de nous justifier en ce jugement redoutable , ne doit servir qu'à nous condamner? " Mais, pour mieux pénétrer le fond de la chose, : je demande pourquoi nous ne pourrions pas allier ' ensemble les devoirs de notre état et ceux de la religion? Notre état, je le veux, nous engage au
I [Service du monde; mais ce service du monde, aujtant qu'il convient à notre condition , n'est point 'contraire au service de Dieu. Car, quoi que nous puissions alléguer, trois vérités sont indubitables : 1. Que les devoirs du monde et ceux de la religion } ne sont point incompatibles. 2. Qu'on ne s'acquitte jamais mieux des devoirs du monde, qu'en s'ac- "i quittant bien des devoirs de la religion. 3. Qu'on ^ ne peut même sa;tisfaire à ceux de la religion , sans s'acquitter des devoirs du monde : et voilà de \ quelle manière nous pouvons et nous devons pra- \ tiquer cette excellente lei^on du Sauveur des hom- ' mes : Rendez à César, c'est-à-dire au monde , ce qui est à César, et rendez à Dieu ce qxd appartient à Dieu. (Matth. , 22.) L'un n'est point ici séparé de l'autre. Par où nous voyons , selon la pensée et l'oracle de notre divin Maître, qu'il n'est donc point impossible de servir tout à la fois, et conformément à notre état , Dieu et le monde , Dieu pour lui-même , et le monde en vue de Dieu.
J'ai ajouté , et c'est une vérité fondée sur la raison et sur Texpcrience , qu'on ne s'acquitte jamais mieux de ce qu'on doit à son état et au monde, qu'en s'acquittant bien de ce qu'on doit à Dieu , parce qu'alors tout ce qu'on fait pour son état, et pour le monde , on le fait pour Dieu et dans l'esprit de Dieu : or, le faisant dans l'esprit de Dieu et pour Dieu, on le fait avec une conscience beaucoup plus droite , avec un zèle plus pur et plus ardent , avec plus d'assiduité , de régularité , de probité. Un troisième et dernier principe, non moins vrai que les deux autres , c'est qu'on ne peut même s'acquitter pleinement de ce qu'on doit à Dieu, si l'on ne s'acquitte de ce qu'on doit à son état et iiu monde , puisque , dès qu'on le doit au monde et à son état, Dieu veut qu'on y satisfasse, et que c^^st là une partie de la religion.
De tout ceci , concluons que , si notre état nous \ détourne du salut, ce n'est point par lui-même ,C mais par notre faute : car, bien loin que lui-même} ce soit un obstacle au salut, c'est, au contraire, la ; voie du salut que Dieu nous a marquée. Nous de- ' vons tous aspirer au même terme, mais nous n'y devons pas tous arriver par la même voie. Chacun a la sienne : or la notre , c'est l'état que Dieu nous a choisi ; et en nous y appelant , il nous dit : Foilà votre chemin, c'est par là que vous marcherez, (ISÀÎ. , 10. ) Tout autre ne serait point si sûr pour nous, dès qu'il serait de notre choix, sans être du choix de Dieu.
Comment donc et en quel sens est-il vrai qu'on ne peut se sauver dans son état? c'est par la vie qu'on y mène et qu'on y veut mener , laquelle ne peut compatir avec le salut : mais on y peut vivre autrement , mais on y doit vivre autrement, mais on peut et on doit autrement s'y comporter.
Cet état expose à une grande dissipation par la multitude d'affaires qu'il attire , et cette dissipation fait aisément oublier les vérités éternelles , les pratiques du christianisme , le soin du salut. Le remède, ce serait de ménager chaque année, chaque mois^ chaque semaine, et même chaque jour, quelque temps pour se recueillir et pour rentrer en soi-même. Ce temps ne manquerait pas , et on saurait assez le trouver , si l'on y était bien résolu ; mais pour cela , il faudrait prendre un peu sur soi, et c'est à quoi on ne s'est jamais formé. On se livre à des occupations tout humaines, on s'en laisse obséder et posséder, on en a sans cesse la tête remplie, le souvenir de Dieu s'efface, et on pense à tout, hors à se sauver.
Cet état donne des rapports qui obligent de voir le monde , de converser avec le monde , d'entretenir certaines habitudes, certaines liaisons parmi Je monde Tet personne n'ignore combien pour le salua il y a de risques à courir dans le commercedu monde^ Le préservatif nécessaire, ce serait d'abord de retrancher de ces liaisons et de ce commerce du monde cÀ qui est de trop ; ensuite, de se renouveler souvent , } et de se fortifier par l'usage de la prière , de la con- . fession, de la communion, de la lecture des bons/ livres : mais on ne veut point de toutes ces précautions , et on ne s'en accommode point. On se porte partout indifféremment et sans discernement ; tout faible et tout désarmé, pour ainsi dire, qu'on est, on va affronter l'ennemi le plus puissant et le plus artificieux; on suit le train du monde, on est de toutes ses compagnies, on en prend toutes les manières : et est-il surprenant alors que dans un air si corrompu l'on s'empoisonne, et qu'au milieu de tant de scandales, on fasse des chutes grièves et mor • telles? Je passe bien d'autres exemples, et j'avoue qu'en se conduisant de la sorte dans son état , il