‹ Œuvres de Bourdaloue (volume 5)Chapitre 128 sur 352 · VOIE ETROITE BV SALUT · texte numérisé non relu

VOIE ETROITE BV SALUT

n'est pas possible de s*y sauver; mais consultonsnous nous-mêmes, et rendons-nous justice. Qui nous empéclie d'user des moyens que nous avons en main pour mieux régler nos démarches et mieux assurer notre salut? Ne le pouvons-nous pas? Or, de ne ravoir pas fait lorsqu'on le pouvait , lorsqu'on le devait, lorsqu'il s'agissait d'un si grand intérêt que le salut, quel titre de réprobation !

/- Il n'est donc point question, pour nous sauver, ( de changer d'état ; et souvent même, comme nous I l'avons déjà observé , ce changement pourrait pré- ^; ijudicier au salut, parce que le nouvel état qu'on ] embrasserait ne serait point proprement , ni selon Dieu , ni selon notre état : c'est-à-dire que ce ne serait point l'état qu'il aurait plu à Dieu de nous assigner dans le conseil de sa sagesse. ^ Il n'est point question de renoncer absolument au monde, et de nous ensevelir tout vivants dans des solitudes, pour n'être occupés que des choses éternelles , et pour ne vaquer qu'aux exercices intérieurs de l'âme. Cela est bon pour un petit nombre à qui Dieu inspire cette résolution , et à qui il donne la force de l'exécuter : mais après tout, que serait-ce [a société humaine , si chacun prenait ce parti? à quoi se réduirait le commercé des hommes entre eux: et sans ce commerce, comment pourrait subsister l'ordre et la subordination du monde ? Ainsi , rien de plus sage ni de plus raisonnable que la règle de saint Paul , lorsque écrivant aux premiers fidèles nouvellement convertis, il leur disait : Mes frères demeurez dans les mêmes conditions où vous étiez quand il a plu à Dieu de vous appeler (l . Cor.^ 7) ; comme s'il leur eût dit : Dans ces conditions , vous potivez être chrétiens, et vivre en chrétiens; car ce n'est point précisément à la condition que la qualité de chrétien est attachée. Or, vivant en chrétiens et pratiquant dans vos conditions TÉ vangile de Jésus- Christ , vous vous sauverez , puisque c'est de cette vie chrétienne et de cette fidèle observation de la loi , que le salut dépend.

Voilà ce qu'une infinité de mondains ne veulent point entendre, parce qu'ils veulent avoir toujours de quoi s'autoriser dans leur vie mondaine, et que pour cela ils ne veulent jamais se persuader qu'ils puissent vivre chrétiennement dans leurs conditions. Ils sont merveilleux dans les idées qu'ils se forment et dans les discours qu'il tiennent en certaines rencontres. Il semble qu'ils aient leur salut extrême- Çment à cœur, et qu'ils soient dans la meilleure .' volonté de s'y employer , mais bien entendu que ce : sera toujours dans un autre état que celui où ils se > trouvent. O si je vivais, disent-ils, dans la retraite, ^- et que je n'eusse à penser qu'à moi-même ! O si je :ne voyais plus tant le monde, et que je pusse ne ; m'occuper que de Dieu ! Mais le moyen d'être , au milieu même du monde, continuellement en guerre

BOURDALOVE. — T. lU.

avec le monde, pour se défendre de ses attraits, 1 pour agir contre ses maximes , pour se soutenir cou- 1 tre ses exemples , pour ne se laisser pas surprendre 1 à ses illusions , ni emporter par le torrent qui en J entraîne tant d'autres? Quel moyen? si l'on me le demande, je répondrai que la chose est difficile; mais j'ajouterai qu'en matière de salut, à raison de son importance , il n'y a point de difficulté qui puisse nous servir de légitime excuse. Je dirai plus : car ces difficultés à vaincre et ces efforts à faire^ ce sont les moyens de salut propres de notre état^ Chaque condition a ses peines , et la Providence l'a ainsi réglé, afin que, dans notre condition, nous eussions chacun des sujets de mérite, par la pratique de cette abnégation évangélique en quoi consiste le vrai christianisme, et par conséquent le salut.

VOIE ÉTROITE DU SÀLUT, ET CE QUI PEUT NOUS ENGAGER PLUS FORTEMENT A LA PRENDRE.

L'Évangile de Jésus-Christ est au-dessus de la raison ; mais on peut dire en même temps qu'il n'est rien de plus raisonnable : c'est la droiture et la vérité même. Il ne déduise point, il ne flatte point. Ce qui se peut faire sans peine, il le représente tout aussi aisé qu'il l'est ; et ce qui porte avec soi quelque difficulté, il le propose comme difficile, et ne cherche point à l'adoucir par de faux tempéraments.

C'est ce que nous voyons au regard du salut : car au lieu que, dans la conduite ordinaire, on ne découvre pas d'abord à un homme tous les obstacles qui pourraient le détourner d'une entreprise, et qu'au contraire on lui en cache une partie, afin de ne le pas étonner dès l'entrée de la carrière, et de ne lui pas abattre le cœur, l'Évangile n'use point de ces réserves touchant le salut ; il s'explique sans ménagement, et tout d'un coup il nous déclare que c'est une affaire qui demande les plus grands efforts.

Le Sauveur des hommes n'a rien omis pour nous le faire entendre. Il a mille fois insisté sur ce point; et de toutes les vérités évangéliques , il semble que ce soit là celle dont il ait eu plus à cœur que nous fussions instruits, tant il l'a souvent répétée et tant il a employé de termes, de figures, de toursdifférents à l'exprimer dans toute sa force. S'il parle de la voie du salut, il ne se contente pas de dire qu'elle est étroite, mais, par une exclamation qui marque jusque dans ce Dieu-Homme une espèce d'étonnement , il s'écrie : Que cette voie est étroite! S'il parle du royaume que son Père nous a préparé, et dont la possession n'est autre chose que le salut, il nous avertit qu'on ne remporte que par violence. Si, pour nous donner de ce salut des idées sensibles, il use de comparaisons, il nous le fait con cevoir comme un somptueux édifice , mais qui coOte

des frais immenses a bâtir; comme un trésor caché, mais qu'on ne trouve qu'à force de remuer la terre et de creuser; comme une pierre précieuse, mais qu'on n'achète qu'en se défaisant de tout le reste et le vendant ; comme une moisson abondante , mais qu'on ne recueille que dans la saison des fruits , et lorsque, par un travail assidu, on a cultivé le champ du père de famille; comme un riche salaire, mais qu'on ne reçoit que le soir, et qu'après avoir porté tout le poids de la chaleur et du jour; comme une ample récompense, mais de quoi? d'une ferveur dans la pratique de la justice chrétienne, et d'un zèle semblable à une soif et à une faim dévorante; d'un détachement au-dessus de tout intérêt temporel et humain ; d'une pureté d'âme et une innocence de mœurs exempte des moindres taches , d'une pénitence austère, et d'une mortification ennemie de toutes les commodités et de tous les plaisirs des sens ; d'une douceur que rien n*émeut ni n'aigrit , dont rien ne trouble la paix , et qui s'applique partout à la maintenir ; d'une charité bienfaisante et toute miséricordieuse , toujours prête à prévenir le prochain, à le soulager et à l'aider; d'une patience inaltérable dans les maux de la vie , et même au milieu des persécutions et des malédictions : car voilà le précis des enseignements que Jésus-Christ , notre guide et notre maître, nous a tracé, autant par ses exemples que par ses paroles , sur l'affaire du salut : voilà le chemin qu'il nous a ouvert. Il n'y en a point d'autre , ni jamais il n'y en aura.

Or nous ne sentons que trop de combien d'épines ce chemin est semé , et combien il est rude à tenir surtout dans l'extrême faiblesse où nous sommes. C'est pourquoi le même Fils de Dieu ne nous a pas dit simplement : Entrez dans ce chemin, mais, efforcez-vous d'y entrer, mais excitez-vous, animezvous , et prenez à chaque pas un courage tout nouveau pour y avancer et y persévérer. Les apôtres n'en ont point autrement parlé. Dans toutes leurs épîtres, ils ne nous prêchent que la fuite du monde, que la retraite , que le recueillement intérieur, que la défiance de nous-mêmes , que la pénitence , que l'abnégation , qu'une guerre continuelle de l'esprit contre la chair, que la mort de tous les appétits déréglés et de tous les désirs du siècle. La nature a beau se plaindre et murmurer, les élus de Dieu ne se sont jamais flattés là-dessus, et n'ont point imaginé de voie plus douce par où ils crussent pouvoir atteindre au port du salut.

On me dira que cette morale est bien sévère : eh! qui en doute ? nous en convenons : nous ne prenons point, en l'annonçant, de circuit ni de détour; nous sommes prêts , ainsi qu'il nous est ordonné , de la publier sur les toits. Mais du reste, avec toute sa sévérité, cette morale subsiste toujours telle que nous l'avons reçue , et toujours elle subsistera.

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