‹ Œuvres de Bourdaloue (volume 5)Chapitre 132 sur 352 · SOIN DU SALUT · texte numérisé non relu

SOIN DU SALUT

dît : Cherchez d*ahord le royaume de Dieu, et pour ce qui est du vêtement, de la nourriture , des biens de la vie , n*en soyez point en peine. Vous pouvez vous en reposer sur votre Père céleste, qui vous aime, et qui vous donnera toutes ces choses par surcroU ( Luc. , 12. ) Mais nous , au contraire , nous disons : Cherchons d*abord les biens de la vie; et pour ce qui regarde les biens de l'éternité, le royaume de Dieu, le salut, n*en soyons point en peine, mais confions-nous en la miséricorde du Seigneur : il est bon , il ne nous abandonnera pas.

Nous le disons , sinon de bouche , du moins en pratique, et c'est ainsi que raisonnèrent les conviés de rÉvangile. Ils étaient invités à un grand repas; il fallait, pour y assister, certains habits de cérémonie, certains préparatifs; mais eux, tout occupés de leuirs affaires temporelles, ils crurent qu'ils y devaient vaquer préférablement à l'invitation qu'on leur avait faite. Ils ne doutèrent point qu'ils n'eussent sur cela de bonnes raisons pour s'excuser; et, plem de confiance , l'un dit : Je me marie, et il faut que j'aille célébrer les noces ; Tatitre dit : J'ai acheté une terres et je ne puis me dispenser de l'aller voir; un autre dit : J'ai à faire l'essai de cinq paires de bœufs qu'on m*a vendues. Tous conclurent enfin qu'ils avaient des choses plus pressées que ce repas dont il s'agissait , et répondirent que ce serait pour une autre fois. Or, qu'est-ce que ce grand repas? dans le langage de l'Écriture, c'est le salut. Dieu nous y appelle, et nous y appelle tous. 11 ne se contente pas, pour nous y convier, de nous envoyer ses ministres et ses serviteurs, mais il nous a même envoyé son Fils unique. On nous avertit que de la part du Maître tout est prêt, et qu'il ne reste plus que de nous préparer nous-mêmes , et de nous mettre en état d'être reçus au festin. Mais que répondons-nous? J'ai d'autres affaires présentement, dit un mondain; et quelles sont-elles ces autres affaires? L'affaire de mon établissement, ajoute-t-il, l'affaire de mon agrandissement, les affaires de ma maison ; en un mot , tout ce qui regarde ma fortune temporelle.

Pour ces affaires humaines, que ne fait-on pas! et cette fortune temporelle, à quel prix ne l'achètet-on pas! Est-il moyen qu'on n'imagine? est-il moyen, quelque pénible et quelque fatigant qu'il soit, qu'on ne mette en œuvre pour se pousser, poiur s'avancer, pour se distinguer, pour s'enrichir, pour se maintenir, soit à la cour, soit à la ville? Il semble que le monde ait alors la vertu de faîre des miracles , et de rendre possible ce qui , de soi-même , paraîtrait avoir des difficultés insurmontables, et être au-dessus des forces de l'homme. Il donnede la santé aux faibles, et leur fait soutenir des travaux, des veilles, des contentions d'esprit capables de ruiner les tempéraments les plus robustes. Il donne de

l'activité aux paresseux , et leur inspire un feu et une vivacité qui les porte partout, et que rien ne ralentit. Il donne du courage aux lâches, et malgré les horreurs naturelles de la mort, il les expose à tous les orages de la mer et à tous les périls de la guerre. Il donne de l'industrie aux simples , et leur suggère les tours, les artifices , les intrigues, les mesures les plus efficaces pour parvenir à leurs fins et pour réussir dans leurs entreprises. Voilà comment on cherche les biens du monde, et comment on croit les devoir chercher. De sorte que si l'on vient à bout de ses desseins, quoi qu'il en ait coûté, on s'estime heureux, et l'on ne pense pointa se plaindre de tous les pas qu'il a fallu faire; et que si les desseins qu'on avait formés échouent , ce n'est point de toutes les fatigues qu'on a essuyées que l'on gémit , mais du mauvais succès où elles se sont terminées. Tant on est persuadé de cette fausse et dangereuse maxime, que pour les affaires du monde on ne doit rien épargner, et qu'elles demandent toute notre application.

Cependant que fait-on pour le salut , et quand il s'agit du royaume de Dieu , à quoi se tient-on obligé , et quelle diligence y apporte-t-on? les uns en laissent tout à fait le soin , et tout le soin que les autres en prennent se réduit à quelque extérieur de religion , pratiqué fort à la hâte, et très-imparfaitement. On ne s'en inquiète pas davantage; comme si cela suffisait, et que Dieu dût suppléer au reste. En vérité, est-ce ainsi que le Sauveur des hommes nous a avertis de chercher ce royaume fermé depuis tant de siècles, et dont il est venu nous tracer le chemin et nous ouvrir l'entrée? Il veut que nous le cherchions comme un trésor; or, avec quelle ardeur agit un homme qui se propose d'amasser un trésor? on est attentif à la moindre espérance du gain, sensible à la plus petite perte , prudent pour discerner tout ce qui peut nous servir ou nous nuire, courageux pour supporter tout le travail qui se présente , tempérant pour s'interdire tout divertissement, toute dépense qui pourrait arrêter nos projets et diminuer nos profits. Il veut que nous le cherchions comme une perle précieuse : or, cet homme de l'Évangile qui a découvert une belle perle ne perd point de temps , court dans sa maison, 'vend tout ce qu'il a, se défait de tout pour acheter cette perle dont il connaît le prix , et qu*il craint de manquer. Il veut que nous le cherchions comme notre conquête : or à quels frais , à quels hasards, à quels efforts n'engage pas la poursuite et la conquête d'un royaume ? 11 veut que nous le cherchions comme notre fin et notre dernière fin : or, en toutes choses la fin , et surtout la fin dernière , doit toujours être ia première dans l'intention; on ne doit viser que là, aspirer que là, agir que pour arriver là.

Et voilà pourquoi notre adorable Maître ne nous a pas seulement dit : Cherchez le royaume de Dieu;

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mais il ajoute, et sa justice. Qu'est-ce que cette justice, sinon ces œuvres chrétiennes, cette sainteté de vie sans quoi l'on ne peut prétendre au royaume éternel? Car je viens de le dire, et je ne^uis trop le répéter, ce royaume n'est que pour les saints. Il n*est ni pour les grands , ni pour les nobles, ni pour les riches, ni pour les savants : disons mieux, il est et pour les grands , et pour les nobles , et pour les riches, et pour les savants, et pour tous les autres , pourvu qu'à la grandeur, qu'à la noblesse , qu'à l'opulence, qu'à la science, qu'à tous les avantages qu'ils possèdent, ils joignent la sainteté. Tous ces avantages sans la sainteté seront réprouvés de Dieu , et la sainteté sans aucun de ces avantages sera couronnée de Dieu.

Mais cette justice , cette sainteté de vie, ce mérite des œuvres , c'est ce qui ne nous accommode pas , et ce que nous mettons , dans le plan de notre conduite^ au dernier rang. Du moment qu'on veut nous en parler, une foule de prétextes se présentent pour nous tenir lieu d'excuses, ou de prétendues excuses : on est trop occupé , on n'a pas le temps , on a des engagements indispensables et à quoi l'on peut à peine suffire, on est incommodé, on est d'une complexion délicate, on est dans le feu de la jeunesse, on est dans le déclin de Tâge; en un mot, on a mille raisons, toutes aussi spécieuses, mais en même temps toutes aussi fausses les unes que les autres.

Ce qu'il y a de plus déplorable , c'est qu'on se croit par là bien justifié devant Dieu , lorsqu'on ne l'est pas. Ces conviés qui s'excusèrent ne doutèrent point que le Maître qui les avait invités ne fût très-content d'eux , et de ce qu'ils lui alléguaient pour ne se pas trouver à son repas. Mais il en jugea tout autrement : il en fut indigné, et déclara sur l'heure que jamais aucun de ces gens-là ne paraUrail à sa table, (Luc, 12.)Telest,delapartde Dieu, le jugement qui nous attend. Dès que nous refusons de travailler à notre salut, et d'y travailler solidement, il nous rejette par une réprobation anticipée , et nous exclut de son royaume. Quel arrêt ! quelle condamnation ! Malheur à l'homme qui s'y expose! Ah ! nous avons des affaires : mais du moins , pour ne rien dire de plus , comptons le salut au nombre de ces affaires , .et regardons-le comme une occupation digne de nous.

Non-seulement elle en est digne, mais, par comparaison avec celle-là, nulle ne mérite nos soins, et tout ce que nous donnons de temps à toute autre affaire , au préjudice de celle-là , ou indépendamment de celle-là, ne peut être qu'un temps perdu. Je ne dis pas que c'est toujours un temps perdu pour le monde, mais pour le salut : or, étant perdu pour le salut, tout autre emploi que nous en faisons n'est plus qu'un amusement frivole, et tout autre fruit que nous en retirons n'est que fanité et illusion.

SUBSTITUTION DES GRACES DU SALUT; LES VUES QUE DIEU s'y PROPOSE, ET COMMENT IL Y EXERCE SA JUSTICE ET SA MISÉRICORDE.

Dans l'ordre du salut , il y a de la part de Dieu des substitutions terribles ; c'est-à-dire , que Dieu abandonne les uns, et qu'il appelle les autres; que Dieu dépouille les uns, et qu'il enrichit les autres; que Dieu ote aux uns les grâces du salut, et qu'ils les transporte aux autres. Mystère de prédestination certain et incontestable. Mystère qui , tout rigoureux qu'il paraît et qu'il est en effet, ne s'accomplit néanmoins que selon les lois de la plus droite justice, et que par le jugement de Dieu le plus équitable- Enfin, mystère où Dieu fait tellement éclater la sévérité de sa justice , qu'il nous découvre en même temps tous les trésors de sa miséricorde , et les ressources inépuisables de sa providence : de sorte qu'à la vue de ce grand mystère , je puis bien dire comme le prophète : Le Seigneur a parlé, et voici deux choses que j'ai entendues tout à la/ois {Psalm. 61 ), savoir, que le Dieu que j'adore est également redoutable par son infinie puissance, et aimable par sa souveraine bonté.

I. Mystère certain et incontestable, mystère de foi. Toute l'Écriture, surtout l'Évangile, lesÉpttres des apôtres, nous annoncent cette vérité, et les exemples les plus mémorables l'ont confirmée jusque dans ces derniers siècles : IjC royaume de Dieu vous sera enlevé, disait le Sauveur du monde aux Juifs , et il sera donné à un peuple qui en pro^ duira les fruits. (Matth., 21.) Le même Sauveur, et au même endroit , en proposant la parabole de la vigne ajoutait : Que fera le Maître à ces vignerons qui se sont révoltés contre lui ? Il fera pé' rir misérablement ces misérables, et il louera sa vigne à d'autres , qui la cultiveront et prendront soin de la faire valoir. ( Matth. , 40. ) N'est-ce pas aussi selon cette conduite de Dieu , que saint Paul et saint Barnabe eurent ordre d'aller prêcher l'Évangile aux gentils, et qu'ils se retirèrent de la Judée en prononçant cette espèce de malédiction : Puisque vous rejetez la parole du salut , et que vous vous jugez indignes de la vie éternelle , voilà que nous îwus tournons vers les nations; car le Seigneur nous l'a ainsi ordonné, ( À et. , 13. )

Il y aurait cent autres témoignages à produire les plus évidents, et qui nous marquent deux sortes de substitutions : substitutions générales, et substitutions particulières. Substitutions générales d'une nation à une autre nation. Les gentils ont pris la place des Juife : Ceux qui étaient enveloppés des plus épaisses ténèbres ^ et assis à l'ombre de la mort, ont vu s'élever sur eux le plus grand jour, ont été éclairés de la plus brillante lumière (ISAi., 19); tandis que le peuple choisi de Dieu,

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que les enfants de la promesse sont tombés dans Taveuglement le plus profond , et dans un abandonne ment qui s*est perpétué de génération en génération , et d*où ils ne sont jamais revenus. Vengeance divine dont nous n'avons pas seulement la preuve dans cette nation réprouvée , mais ailleurs. On a TU des provinces , des royaumes, des empires, où la vraie Église de Jésus-Christ dominait , et où la jplus pure et la plus fervente catholicité formait des milliers de saints , perdre tout à coup la foi de leurs pères , et se précipiter dans tous les abîmes où Tesprit de mensonge les a conduits, pendant que cette même foi, proscrite et bannie, passait au delà des mers , et portait le salut à des sauvages et 1 des infidèles. Voilà , dis-je , ce que Ton a vu , et de quoi nous avons encore devant les yeux les tristes monuments. Plaise au ciel'de ne nous pas enle- Ter un si riche talent , et que nous ne servions pas d'exemple à ceux qui viendront après nous , comme nous en servent ceux qui nous ont précédés. Le danger est plus à craindre et plus pressant que nous ne le croyons; puissions-nous y prendre garde ! Substitutions particulières , d'un homme à un autre homme. Dans l'ancienne loi , Jacob eut la bénédiction qui , par le droit d'aînesse , appartenait à son frère Ésaû : figure si familière à l'apôtre saint Paul , et qu'il met si souvent en œuvre. Dans la loi nouvelle, saint Matthias succéda à Judas, déchu de l'apostolat; entre quarante martyrs sur le point de consommer leur sacrifice , un fut vaincu et manqua de constance; mais dans le moment même un autre fit le quarantième , et emporta la couronne. Ce n'est pas pour une fois que des solitaires , que des pénitents , que des justes se sont pervertis , et qu'en même temps des mondains , des pécheurs scandaleux, des impies ont été touchés, ont ouvert les yeux ; non-seulement sont revenus à Dieu , mais se sont élevés à la plus haute sainteté. On est encore quelquefois témoin de certaines chutes qui étonnent, et d'autre part on entend aussi parler de certaines conversions qui ne paraissent pas moins surprenantes. Chacun en juge selon sa pensée , et chacun prétend en connaître les vé- «ritables causes ; mais si nous pouvions approfondir les secrets de Dieu , nous trouverions souvent que cela s'est fait par un transport de grâces que celui-là a rejetées, et dont celui-ci a profité.

Quoi qu'il en soit, n'oublions jamais l'avis que saint Paul donnait aux Romains , de ne se laisser point enfler des dons qu'ils avaient reçus, mais de se tenir toujours dans une crainte humble et salutaire. Si nous pouvons croire avec quelque confiance que nous marchons dans le chemin du salut et de Ja perfection chrétienne, humilions-nous à la vue de tant d'autres qui, après y avoir passé de longues années, et y avoir fait incomparablement plus de

progrès que nous , ont eu le malheur d'en sortir, et de s'engager dans la voie de perdition , où ils ont péri. Et si nous voyons un pécheur plongé dans toutes les abominations du vice et du libertinage , ne pensons point avoir droit de le mépriser; mais humilions- nous encore à la vue de tant d'autres aussi corrompus, et, pour ainsi dire, aussi perdus que lui , qui ont eu le bonheur de se reconnaître , de se relever, d'acquérir, par la ferveur de leur pénitence , un fonds de mérites que nous n'avons pas , et de parvenir dans le ciel à un point de gloire où nous ne pouvons guère espérer d'atteindre. Voilà le grand sentiment que nous avons à prendre, et dont nous ne devons point nous départir. Mais avançons.

IL Mystère qui, tout rigoureux qu'il paraît, et qu'il est en effet , ne s'accomplit néanmoins que selon les lois de la plus droite justice , et que par le jugement de Dieu le plus équitable. Quand dans une cour on voit la décadence d'un grand que le 'prince éloigne de sa personne , qu'il bannit de sa présence, qu'il dégrade de tous les titres d'honneur qui l'illustraient et le distinguaient , ce renversement de fortune, cette disgrâce répand dans les cœurs une terreur secrète. On se regarde l'un l'autre; et, dans la surprise où l'on se trouve, on mesure toutes ses paroles, et l'on n'ose d'abord s'expliquer : Mais si l'on apprend ensuite les justes sujets qu'a eus le maître de frapper de son indignation ce favori , ce courtisan, et de retirer de lui ses dons, on revient alors de l'étonnement où l'on était, on impute à la personne son propre malheur, et l'on traite la conduite du prince, non point de sévérité, mais de punition légitime et raisonnable.

Image parfaite de ce qui se passe entre Dieu et l'homme. Quand on nous dit que Dieu délaisse une âme, et qu'il ne lui donne plus, comme autrefois, ses soins paternels; qu'il ne fait plus descendre sur cette terre stérile et déserte, ni la rosée du ciel pour ramollir, ni les rayons du soleil pour l'éclairer; qu'il n'y croît plus que des ronces et des épines. Quand nous entendons cette affreuse malédiction que Dieu lance contre son peuple : Fous ne serez plus mon peuple, et Je ne serai plus votre Dieu {Os ^. 1); quand nous lisons au livre des Rois cette triste parole de Samuel à Saul , Le Seigneur vous a renoncé (1. Heg,, 25), et que là même nous voyons comment l'esprit de Dieu sort de ce prince malheureux, et va susciter David pour occuper le trône d'Israël. Quand nous pensons à cette menace prononcée par le Fils de Dieu : Plusieurs viendront de l'orient et de l'occident, et tout étrangers qu'ils sont, ils auront place au festin avec Abraham, Isaac et Jacob dans le royaume des deux; mais les enfants du royaume seront jetés dehors dans les ténèbres. (Màtth., 8.) Et

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quand enûn tous cela se vériOe à nos yeux , c'està-dire, quand nous sommes témoins de la corruption et du débordement de mœurs où se sont précipités des gens dont la vie , il y a quelques années, était très-régulière , très-chrétienne, très-édifîante, et que nous faisons cette réflexion qu'il a fallu , pour en venir à de telles extrémités , qu'ils aient été étrangement abandonnés de Dieu, ces idées nous effraient. Nous nous Ggurons Dieu comme un juge formidable, nous tremblons sous sa main toute puissante, nous adorons ses jugements ; mais autant que nous les révérons, autant nous les redoutons. On ne peut disconvenir qu'ils ne soient à craindre , et il est bon même que nous soyons touchés de cette crainte salutaire dont le prophète royal souhaitait d'être pénétré jusque dans la moelle de ses os. Mais après tout, nous avons d'ailleurs de quoi nous rassurer; et voici comment. Car, suivant les principes de la religion, cette soustraction de grâces ne vient pas de Dieu primitivement, pour m'exprimer de la sorte , mais de nous-mêmes. Que veut dire cela ? c'est que Dieu ne soustrait à Thomme la grâce qu'après que l'homme, par sa résistance, s'en est rendu formellement indigne; c'est que Dieu ne cesse de communiquer à l'homme son esprit qu'après que l'homme , par une obstination volontaire et libre , lui a fermé l'entrée de son cœur; c'est que Dieu n'abandonne l'homme, et ne le retranche du nombre des justes, qu'après que l'homme a lui-même abandonné Dieu , et qu'il s'est livré à son sens réprouvé et aux ennemis de son salut.

Il ne tenait qu*à cet homme d'écouter la voix de Dieu , de suivre la grâce de Dieu , d'être fidèle aux inspirations de l'esprit de Dieu, de demeurer, avec l'assistance d'en haut, inviolablement attaché a Dieu : et Dieu alors l'eût toujours soutenu, lui eût toujours été présent par une protection constante, loi eût toujours fourni de nouveaux secours : car ne plaise au ciel que jamais nous donnions dans cette erreur si hautement condamnée par l'Église, savoir, qu'il y ait des justes que Dieu laisse manquer de grâces nécessaires , lors même qu'ils veulent agir, et qu'ils s'efforcent d'obéir à ses divines volontés, selon l'état et le pouvoir actuel où ils se trouvent! Si donc Dieu interrompt , à notre égard , le cours de sa providence spirituelle , et laisse tarir pour nous les sources du salut , nous n'en pouvons accuser que nous-mêmes. Il a abandonné les Juifs, mais n'avait-il pas, auparavant, recherché mille fois cette ingrate nation, et n'avait-il pas employé mille moyens pour vaincre leur opiniâtreté, et pour amollir la dureté de leur cœur? Jérusalem, Jérusalem , loi qui verses le sang des prophètes, et gui lapides ceux qui te sont envoyés , combien de Jbis ai-je voulu rassembler tes enfants comme sous

mes ailes, et lu ne las pas voulu ! f^oilà que votre maison va être déserte, (Luc. , 23.) Sans insister sur bien d'autres exemples assez connus , quoique éloignés de nous , il abandonne tous les jours une infinité de pécheurs ; mais si nous pouvions pénétrer dans le secret de leurs âmes , nous verrions combien, avant que d'en venir là, il fait d'efforts pour les attirer à lui et pour les gagner : Je vous ai appelés , et vous vous êtes rendus sourds à ma pa^ rôle; je vous ai tendu les bras, et vous avez négligé de vous rendre à mes invitations; vous avez méprisé mes conseils, et vous n'avez tenu nul compte de mes avertissements ni de mes menaces : c'est pourquoi Je vous méprise moi-même, {Prov,, 1 . ) Or, qu'y a-t-il en cela de la part de Dieu que de raisonnable.^ La conséquence que nous en devons tirer, c'est de prendre bien garde à nous, de redoubler chaque jour notre attention , de conserver chèrement le don de Dieu si nous l'avons ; de ne nous mettre jamais au hasard de perdre un talent si précieux; de nous souvenir que nous le portons dans des vases très-fragiles , et que c'est néanmoins toute notre richesse et tout notre salut. Allons encore plus loin , et achevons.

III. Mystère où Dieu fait tellement éclater la sévérité de sa justice, qu'il nous découvre en même temps tous les trésors de sa miséricorde , et les ressources inépuisables de sa providence. Car, je l'ai déjà dit , et c'est à quoi nous devons faire présentement une réflexion toute nouvelle; il n'en est pas de notre Dieu comme de ces maîtres intéressés qui, reprennent leurs dons pour les avoir et pour les garder. Ce qu'il enlève d'une part, il le rend de l'autre ; mais à qui le rend-il ? à ceux que sa miséricorde choisit pour faire valoir ce que d'autres possédaient inutilement et ce qu'ils dissipaient. De sorte que les dons de Dieu, si je l'ose dire ainsi, ne fout que changer de mains. Substitution où nous ne pouvons assez admirer, ni les adorables conseils de sa sagesse , ri les soins paternels de son amour. Et d'abord , c'est par de telles substitutions qu'il remplit le nombre de ses élus; car il veut que ce nombre soit complet : JSt faudra-t-il donc, disait Va\iôtrey parce que quelquesuns ont été incrédules, que par leur obstination la parole de Dieudemeure sans effet? {Rom,, 3.) Faudra-t-il que les favorables desseins qu'il a plu à son infinie bonté de former sur le salut des hommes soient arrêtés et renversés? non , sans doute : mais au défaut de Tun, il appellera l'autre; l'étranger deviendra l'héritier, et l'esclave succédera au fils, lequel était né libre. Quand le père de famille apprend que ceux qu^il avait invités à son festin ont refusé d'y venir, il ne veut pas pour cela que tous les ai)prêts qu'il a faits soient perdus; mais il ordonne sur l'heure à son serviteur, d'aller dans toutes les ' rues de la ville, et de lui amener les pauvres, les

PETIT NOMBRE DES ÉLUS

paralytiques, les aveugles, les boiteux; et quand, malgré tout ce qu'on a pu ramasser de monde , on lui rapporte encore qu'il y a des places qui restent , il donne un nouvel ordre qu'on cherche hors de la ville, dans les chemins et le long des haies, et qu'on presse les gens d'entrer : pourquoi ? Afin, dit-il, que ma maison se remplisse. (Luc, 5.) C'est ainsi que les anges rebelles ayant laissé, par leur chute, comme un grand vide dans le ciel, Dieu leur a substitué les hommes, ne voulant pas que la damnation de ces esprits réprouvés interrompît le cours de ses largesses ni qu'elle mît des bornes à sa miséricorde. Or, ce qui est vrai des anges à l'égard des hommes , l'est pareillement d'un homme à l'égard d'un autre homme.

De plus, c'est par ces mêmes substitutions que Dieu tourne le mahà bien , et que le péché sert au salut des pécheurs et à leur sanctification. Ce pécheur abusait dételle grâce , et Pieu l'a transportée à cet autre , aussi pécheur, peut-être même plus pécheur que lui, mais qui, dans l'heureux moment où la grâce vient tout de nouveau le solliciter, cède enGn à l'attrait , et le suit, se reconnaît, se convertit, comble de consolation toutes les personnes qui s'intéressent à son salut. Cet olivier sauvage enté sur l'olivier franc dont les branches on été rompues , produit des fruits au centuple, et d'excellents fruits. Ce pénitent efface tout le passé par la ferveur de sa pénitence; il s'avance, il se perfectionne, il se fait un saint : voilà l'œuvre du Seigneur, voilà le miracle de sa droite, voilà ce qui répand FédiGcation sur la terre et la joie dans toute la cour céleste. Ajoutez que souvent dans ces substitutions , la perte d'un petit nombre de pécheurs est plus que suffisamment, et même plus qu'abondamment compensée par le grand nombre des autres que Dieu prend de là occasion de sauver. Qu'était-ce que le peuple juif en comparaison de toutes les nations du monde ? Or parce que cette petite contrée n'a pas reçu la loi évangélique , à quelles nations et en quels lieux les apôtres ne l'ont-ils pas préchée? ils se sont dispersés dans le monde entier ; ils y ont fait retentir le nom de Jésus-CJirist ; ils y ont procuré le salut d'une multitude innombrable d'élus. Maison d'Israël, ouvre les yeux, et vois en quelle solitude tu es restée; il n'y a plus pour toi ni temple, ni autel, ni prophète : mais du levant au couchant, du midi au septentrion, que de prédicateurs ont été envoyés , que de ministres ont été consacrés, que d'autels ont été érigés, que de temples ont été construits en l'honneur du Dieu immortel ! Quelle moisson , quelle récolte . que tant d'âmes qui l'ont connu, qui l'ont glorifié, qui se sont dévouées à lui et à son Fils unique, leur Messie et leur Sauveur! tant il est vrai , et tant le prophète a eu sujet de dire , que les miséricordes du Seigneur sont atniessus de ses jugements.

Mais ce n'est pas encore tout, et il me semble que dans les substitutions dont je parle, et dont je tâche, autant qu'il m'est permis , de développer le profond mystère , je découvre quelques traits de la miséricorde divine à l'égard même du pécheur que Dieu prive de certaines grâces pour les répandre ailleurs. Car ces grâces, par l'abus que ce pécheur en faisait, ne servaient qu'à le rendre plus criminel et plus redevable à la justice de Dieu, si bien que dans un sens il vaut mieux pour lui de ne les point avoir, que de les tourner à sa ruine et à sa condamnation. Donnons à Dieu la gloire qui lui est due, reconnaissons en toutes choses la droiture etla sainteté de ses voies. Si , dans la vue des dérèglements de notre vie, nous craignons qu'il ne nous ait abandonnés, ne nous abandonnons point nous-mêmes; c'est-à-dire, ne nous persuadons point qu'il n'y ait plus de retour à espérer, ni de Dieu à nous, ni de nous à Dieu. Tant que nous' vivons en ce monde , il y a toujours un fonds de grâces dont nous pouvons user. Avec ce fonds de grâces, tout petit qu'il e.st , nous pouvons gémir, prier, réclamer la bonté divine; et pourquoi le Seigneur ne nous écouterait-il pas ! Heureux le fidèle qui met toute son étude et toute son application à se pourvoir pour le salut; qui ne peut souffrir sur cela le moindre déchet; qui, bien loin de se laisser ravir ce qu'il possède, le fait croître chaque jour, et ajoute mérites sur mérites! Il doit souhaiter le salut de tous les hommes, il le doit demander à Dieu , et c>st ce que la charité nous inspire; mais avant le salut des autres il doit demander le sien , et le souhaiter par préférence : car, en matière de salut , voilà le premier objet de notre charité.

Ah ! quel sera le mortel dépit, quelle sera la consternation de tant de réprouvés au jugement de Dieu, quand il leur montrera les places qu'il leur destinait, et dont ils seront éternellement exclus! Quand, dis-je, un ecclésiastique verra en sa place un laïque; quand un religieux verra en sa place un homme du siècle ; quand un chrétien verra en sa place un infidèle ! Nous sommes si jaloux de garder chacun nos droits et nos rangs dans le monde, soyons-le mille fois encore plus de les pouvoir garder un jour dans le ciel.

PETIT NOMBBB DES ÉLUS; DE QUELLE MAIHIÈBB IL FAUT L'BNTENDBE , ET LE FRUIT QU'OIf PEUT BETIBEB DE CETTE CONSIDÉBATIOX.

Il est constant que le nombre des élus sera le plus petit, et qu'il y aura incomparablement plus de réprouvés. Or c'est une question que font les prédicateurs; savoir, s'il esta propos d'expliquer aux peuples cette vérité, et de la traiter dans la chaire, parce qu'elle est capable de troubler lésâmes,

PETIT NOMBRE DES ÉLUS

et de les jeter aans le découragement. JTaimerais autant qu'on me demandât sMl est bon d'expliquer aux peuples TÉvangile, et de le prêcher dans la chaire. Hé ! qu'y a-t-il en effet de plus marqué dans rÉvangile, que ce petit nombre des élus? qu'y a-t-il que le Sauveur du monde, dans ses divines instructions, nous ait déclaré plus authentiquement, nous lait répété plus souvent, nous ait fait plus formellenient et plus clairement entendre ? Beaucoup sont appelés, mais peu sont élus (Matth., 2) : c'est ainsi qu'il conclut quelques-unes de ses paraboles! Le chemin qui mène à la perdition est large et spacieux, dit-il ailleurs : le grand nombre va là. Mais que la vole qui conduit à la vie est étroite l il y en a peu qui y marchent. Faites effort pour y entrer, (Ibid., 7.) Est-il rien de plus précis que ces paroles? Voilà ce que le Fils de Dieu enseignait publiquement; voilà ce qu'il inculquait à ses disciples, ce qu'il représentait sous différentes Ggures , qu'il serait trop long de rapporter. Sommes-nous mieux instruits que lui de ce qu'il convient ou ne convient pas d'annoncer aux Gdèles? Prêchons l'Évangile, et prêchons-le sans en rien retrancher ni en rien adoucir; prêchons-le dans toute son étendue, dans toute sa pureté, dans toute sa sévérité, dans toute sa force. Malheur à quiconque s'en scandalisera ; il portera lui-même , et lui seul , la peine de son scandale.

On dit : Ce petit nombre d'élus, cette yérité fait trembler : mais aussi l'apôtre veut-il que nous opérions notre salut avec crainte et avec tremblement. On dit : C'est une matière qui trouble les consciences ; mais aussi est-il bon de les troubler quelquefois , et il vaut mieux les réveiller en les troublant, que de les laisser s'endormir dans un repos oisif et trompeur. Enfin, dit-on, l'idée d'un si petit nombre d'élus décourage et désespère : oui , cette idée peut décourager et peut même désespérer quand elle est mal conçue, quand elle est mal proposée, quand elle est portée trop loin, et surtout quand elle est établie sur de faux principes et sur des opinions erronées. Mais qu'on la conçoive selon la vérité de la chose ; qu'on la propose telle qu'elle est dans son fond, et Don point telle que nous l'imaginons; qu'on la renferme en de justes bornes, hors desquelles un zèle outré et une sévérité mal réglée peuvent la porter ; qu'on l'établisse sur de bons principes, sur des maximes constantes, sur des vérités connuesdans lechris. tianisme : bien loin alors qu'elle jette dans le découragement, rien n'est plus capable de nous émouvoir, de nous exciter, d'allumer toute notre ardeur, et de nous engager à faire les derniers efforts pour assurer notre salut, et pour avoir place parmi la troupe bienhoure^ise (ies prédestinés. Il s'agit donc présentement de voir comment ce sujet doit être touché, quels écueils il y faut éviter, et selon quels princi-

pes il y faut raisonner, afin de le rendre utile et profitable.

Je l'avoue d'abord, et je m'en suis assez explique ailleurs, il y a certaines doctrines suivant lesquelles on ne peut prêcher le petit nombre des élus sans ruiner l'espérance chrétienne, et sans mettre ses auditeurs au désespoir. Par exemple, dire qu'il y aura peu d'élus parce que Dieu ne veut pas le salut de tous les hommes; parce que Jésus-Christ, Fils de Dieu , n'n pas répandu son sang ni offert sa mort pour le salut de tous les hommes; parce qu'il ne donne pas sa grâce , ni ne fournit pas les moyens de salut à tous les hommes; parce qu'il réserve à quelques-uns ses bénédictions , qu'il épanche sur eux avec profusion toutes ses richesses et toutes ses miséricordes, tandis qu'il laisse tomber sur les autres toute la malédiction attachée à ce péché d'origine qu'ils ont apporté en naissant : je le sais, encore une fois, et j'en conviens, débiter dans une chaire chrétienne de pareilles propositions, et s*ap* puyer sur de semblables preuves, pour conclure précisément de là, que très-peu entreront dans l'héritage céleste et parviendront à la vie éternelle, c'est scandaliser tout un auditoire , et ralentir toute sa ferveur en renversant toutes ses prétentions au royaume de Dieu. Chacun dira ce que les apôtres dirent au Sauveur du monde, et le dira avec bien plus de sujet qu'eux : Si cela est de la sorte, qui est-ce qui pourra être sauvé? (Matth. , I9.) Aussi l'Église a-t-elle foudroyé de si pernicieuses erreurs ,. et a-t-elle cru devoir prévenir par ses anathèmes de si funestes conséquences.

Pour ne pas donner dans ces extrémités et pour prendre le point jiiste où l'on doit s'en tenir, si j'entreprenais de faire un discours sur le petit nombre des élus, voici , ce me semble , quel en devrait être le fond. Je poserais avant toutes choses les principes suivants :

1. Que nous avons tous droit d'espérer que nous serons du nombre des élus. Droit fondé sur la bonté et sur la miséricorde de Dieu, qui nous aime tous comme son ouvrage, et dont la providence prend soin de tous les êtres que sa puissance a créés ; droit fondé sur les promesses da Dieu, qui nous regarde tous, surtout comme chrétiens : car c'est à nous, aussi bien qu'aux fidèles de Corinthe , que saint Paul disait : Ayant donc, mes très-chers frères , de telles promesses de la part du Seigneur, purifionsnous de toute souillure , et achevons de nous sanctifier dans la crainte de Dieu. (Cor., 12.) Droit fondé sur les mérites infinis de Jésus-Christ, auxquels nous participons tous, et en vertu desquels nous pouvons et nous devons tous le reconnaître comme notre Sauveur; droit fondé sur la grâoe de notre adoption , puisque nous tous qui avons été baptisés en Jésus-Christ, nous avons acquis un pou-

PETIT NOMBRE DES ÉLUS

voir spécial de devenir enfants de Dieu, (Joan., 1 .) Or, tous les enfants ont droit à Théritage du père , et par conséquent, en qualité d'enfants de Dieu, nous avons tous droit à l'héritage de Dieu;

2. Que non-seulement nous sommes tous en droit, mais dans une obligation indispensable d'espérer que nous serons du nombre des élus. Comment cela? c'est que Dieu nous commande à tous d'espérer en lui , de même qu'il nous commande à tous de croire en lui et de l'aimer. L'espérance en Dieu est donc pour nous d'une obligation aussi étroite que la foi et que l'amour de Dieu. Or, être obligé d'espérer en Dieu, c'est être obligé d'espérer le royaume de Dieu, la possession éternelle de Dieu, la gloire et le bonheur des élus de Dieu; de sorte qu'il ne nous est jamais permis, tant que nous vivons sur la terre, de nous entretenir volontairement dans la pensée et la créance formelle que nous serons du nombre des réprouvés : pourquoi? parce que dès lors nous ne pourrions plus pratiquer la vertu d'espérance, ni en accomplir le commandement ;

3. Qu'il n'y a point même de pécheur qui ne doive conserver cette espérance, qui ne commette un nouveau péché quand il vient à perdre cette espérance, qui ne se rende coupable du péché le plus énorme , ou plutôt qui ne mette le comble à tous ses péchés , quand il renonce tout à fait à cette espérance, et qu'il l'abandonne. Car, comme je Tai déjà fait remarquer, on peut être actuellement pécheur et être un jour au nombre des élus : témoin saint Pierre, témoin saint Paul , témoin Madeleine. Ce n'est pas , à Dieu ne plaise , en demeurant toujours pécheur, mais en se convertissant. Or il n'y a point de pécheur dont Dieu ne veuille la conversion : Ce n'est point la mort des pécheurs que je demande; mais je veux qu'ils se convertissent et qu'ils vivent. (Ezech., 33.) Il n'y a point de pécheur que Jésus-Christ ne soit venu chercher et racheter : Lorsque nous étions encore pécheurs et ennemis de Dieu, nous avons été réconciliés par son Fils. (Roni.y 5.) Il n'y a point de pécheur qui ne doive réparer ses péchés par une vie pénitente : Si vous ne faites pénitence , vous périrez tous. (Luc, 13. ) Donc, tout cela étant essentiellement lié avec l'espérance en Dieu , il n'y a point de pécheur qui ne la doive toujours garder dans son cœur, quelque pécheur qu'il soit du reste , et en quelque abîme qu'il se trouve plongé.

Ces principes supposés comme autant de maximes incontestables, j'examinerais ensuite, non point s'il y aura peu d'élus , puisque Jésus-Christ nous l'a luimême marqué expressément dans son Évangile, mais pourquoi il y en aura peu ; et il ne me serait pas difficile d'en donner la raison , savoir, qu'il y en a peu et fort peu qui marchent dans la voie du

salut , et qui veuillent y marcher. Je ne dis pas qu'il y en a peu qui puissent y marcher, c^r une autre vérité fondamentale que j'établirais, c'est que nous le pouvons tous avec la grâce divine , qui ne nous est point pour cela refusée; que tous, dis-jc, nous pouvons, chacun dans notre état, accomplir ce qui nous est prescrit de la part de Dieu pour mériter la couronne, et pour assurer notre salut. Sur quoi je reprendrais et je conclurais , que si le nombre des élus sera petit, même dans le christianisme, c'est par la faute et la négligence du grand nombre des chrétiens; que c'est par leur conduite toute mondaine, toute païenne, toute contraire à la loi qu'ils ont embrassée, et à la religion qu'ils professent.

De là , prenant l'Évangile et entrant dans le détail, je dirais : A qui est-ce que le salut est promis ? à ceux qui se font violence : Depuis le temps de Jean-Baptiste Jusques à présent, le royaume des deux se prend par force, et ceux qui y emploieni la force le ravissent (Matth., 11); à ceux qui se renoncent eux-mêmes, qui portent leur croix , qui la portent chaque jour, et qui consentent à la porter : Si quelqu'un veut venir après moi, qu'il renonce à soi-même, qu'il prenne sa croix, qu'il la porte tous les Jours et qu'il me suive (Ibid., 16); à ceux qui observent les commandements, surtout les deux commandements les pi us essentiels, qui sont l'amour de Dieu et la charité du prochain : yous aimerez le Seigneur votre Dieu de tout votre cosur, et votre prochain comme vous-même; faites cela, et vous vivrez (Luc, 10) ; à ceux qui travaillent pour Dieu, qui agissent selon Dieu, qui pratiquent les bonnes œuvres , et font en toutes choses la volonté de Dieu : Ceux qui me disent : Seigneur j Seigneur, n'entreront pas tous dans le royaume des deux; mais celui qui fera la volonté de mon Père céleste, celui-là entrera dans le royaume des deux (Matt., 7); À ceux qui mortiGent leurs passions, qui surmontent les tentations , qui s'éloignent des voies du monde et de ses scandales , qui se préservent du péché, qui se maintiennent dans Tordre, dans la règle, dans rinnocence, ou qui se relèvent au moins par la pénitence , et y persévèrent jusqu'à la mort. Voilà le caractère des élus ; mais sans cela ce serait immanquablement des réprouvés. Or y en a-t-il beaucoup parmi les chrétiens mêmes, à qui ces caractères conviennent? Là-dessus je renverrais à l'expérience : c'est la preuve la plus sensible et la plus convaincante. Sans juger mal de personne en particulier, ni damner personne, il suffit de jeter les yeux autour de nous, et de parcourir toutes les conditions du monde, pour voir combien il y en a peu qui fassent quelque chose pour gagner le ciel, peu qui sachent proGter des croix de la vie, et qui les reçoivent avec soumission ; peu qui donnent à

9sa PET[T NOMBRE

Dieu ce qui lui est dil , qui l'aiment véritablement ,

qui le servent Cdèiement, qui cherchent à lut plaire en accomplissant ses saintes volontés; peu qui s'acquittent envers le prochain des devoirs de la charité, qui en aient dans le cœur les sentiments, et qui dans la pratique en exercent les ceuvres; peu qui veillent sur eux-mêmes, qui fuient les occasions dangereuses, qui combattent leurs passions, qui résistentè la tentation de l'intérêt, à la tentation de l'ambition, à la tentation du plaisir,à la tentation de lavengeance, àla tentation de reovie,â toutes lesautres, et qui ne tombent, en y succombant, dans mille péchés; peuquireviennentde leurs égarements, qui se dégagent de leurs habitudes vicieuses, gui fassent, après leurs désordres passés , une pénitence solide , efficace , durable. Et quel est aussi le langage ordinaire sur la corruption des mœurs? ce ne sont point seulement les gens de bien, mais les plus libertins qui ' en parlent hautement. N'entend-on pas dire sans cesse que tout est renversé dans le monde , que le dérèglement y est général , qu'il n'y a ni âge, ni sexe, ni état, qui en soit exempt; qu'on ne trouve presque nulle part ni religion, ni crainte de Dieu, ni probité , ni droiture , ni bonne foi , ni justice , ni charité, ni honnêteté, ni pudeur; que ce n'est partout, ou presque partout, que libertinage, que dissolution, que mensonge, que tromperies, qu'envie de s'agrandir et de dominer, qu'avarice, qu'usure, que concussions, que médisances, qu'un monstrueux assemblage de toutes les iniquités? Voilà comment on nous représente le monde, voilà quelle peinture on en fait, et comment on s'en explique. Or, parler de la sorte, n'est-ce pas rendre un témoignage évident du petit nombre des élus ?

Et si Ton se retranchait à me dire que c'est la mort, après tout, qui décide du sort éternel des hommes, que ce n'est ni du commencement, ni même du cours de la vie que dépend absolument le salut, mais de la Bn, et que tout consiste à mourir dans des dispositions chrétiennes : il est vrai, répondrais- je, mais on ne peut guère espërer de mourir dans ces dispositions chrétiennes, qu'après y avoir vécu ; et puisqu'il y en a très-peu qui y vivent , je conclurais qu'il y en a très-peu qui y meurent. Car il me serait aisé de détruire la fausse opinion des mondains, qui se persuadent que, pour bien finir et pour mourir chrétiennement, il n'est question,que de recevoir dans l'extrémité de la maladie les derniers sacrementsdel'Église, et dedonner certains signes de repentir. Ah! qu'il ya làdessus d'illusionsl A peine oserais-Je déclarer tout ce que j'en pense.

Non, certes, il ne s'agit point seulement de les recevoir ces sacrements si saints en eux-mémea et ■i salutaires, mais il faut les recevoir saintement.

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