‹ Œuvres de Bourdaloue (volume 5)Chapitre 135 sur 352 · PENSÉES DIVERSES SUE LE SALUT · texte numérisé non relu

PENSÉES DIVERSES SUE LE SALUT

J'entends dire assez communément dans le monde au sujet d'un homme qui , après avoir passé toute sa vie dans les affaires humaines , quitte une charge , se démet d'un emploi et se retire : // n'a plus rien maintenant qui l'occupe ; il va penser à son salut, 11 y va penser? Hé quoi ! il n'y a donc point encore pensé? il a donc attendu jusqu'à présent à y penser ? il a donc vécu ^depuis tant d'années dans un danger continuel de mourir sans avoir pris soin d'j penser? le salut était donc pour lui une de ces affaires auxquelles on ne pense que lorsqu'il ne reste plus rien autre chose à quoi penser ? Quel aveuglement ! quel renversement !

Il fera bien néanmoins d'y penser; car il vaut mieux , après tout, y penser tard, que de n'y penser jamais : mais en y pensant, qu'il commence par se confondre devant Dieu, de n'y avoir pas pensé plus tôt. Qu'il tienne pour perdu le temps où il n'y a pas pensé, l'eût-il employé dans les plus grands ministères, et eût-il paru dans le plus grand éclat. Qu'il comprenne que, si les autres affaires ont leur temps particulier, l'affaire du salut est de tout temps, et que tout âge est mûr pour le ciel. Qu'il admire la patience de Dieu , qui ne s'est point lassée de ses retardements. Surtout qu'il agisse désormais, qu'il redouble le pas, et qu'il se souvienne que la nuit approche (Joan., 9), et que plus le jour baisse , plus il doit hâter sa marche. Ce ne sera pas en vain : le juste, dont parle le Sage , dans l'étroit espace d'une première jeunesse , fournit une ample carrière et anticipe un long avenir (Sapient.,4) : pourquoi le mondain revenu du monde , en reprenant la voie du salut, quoique dans une vieillesse déjà avancée , ne pourrait-il pas , selon le même sens , rappeler tout le chemin qu'il n'a pas fait?

Il est de la foi que nous ne serons jamais damnés que pour n'avoir pas voulu notre salut , et que pour ne l'avoir pas voulu de la manière dont nous pouvions le vouloir; tellement que Dieu aura le plus juste sujet de nous reprocher ce défaut de volonté , et d'en faire contre nous un titre de condamnation. N'est-ce pas, en effet, se rendre dignes de toutes les vengeances divines, que de perdre un si grand bien lorsqu'il n'y a qu'à le vouloir pour se l'assurer? Mais est-il donc possible qu'il y ait un homme assez ennemi de lui-même et assez perdude sens , pour ne vouloir pas être sauvé ? 11 est vrai , nous voulons être sauvés, mais nous ne voulons pas nous sauver. Or, Dieu qui veut notre salut et

Page 1