PENSEES DIVERSES SDR LE SALUT
qui nous ordonne de le vouloir, ne veut pas simplement que par sa grâce nous soyons sauvés , mais qu'avec sa grSce nous nous sauvions.
Fausse ressource du mondain : Dieu ne m'a pax fait pour me damner. Pion, sans doute; mais aussi Dieu ne vous a pas fait pour l'offenser. Vous renversez toutes ses vues : de quoi vous plaignez-vous 8'il change à votre égard tout l'ordre de sa providence? Quoiqu'il ne vous ait pas fait pour l'ofTen- ■er, vousToSensez; nevous étonnez plus que quoiqu'il ne vous ait pas fait pour vous damner, il vous damne.
Ce n'est point un paradoxe, mais une vérité certaine , que nous n'avons point d'ennemi plus à craidre que nous-mêmes: comment cela? parce que nul ennemi , quel qu'il soit , ne nous peut faire autant de mal , ni causer autant de dommage , que nous le pouvons nous-mêmes. Que toutes les puissances des ténèbres se liguent contre moi , que tous les potentats de la terre conjurent ma ruine, ils pourront me ravir mes biens, ils pourront tourmenter mon corps, ils pourront m'enlever la vie, et là-dessua je ne serai pas en état de leur résister ; mais jamais El ne m'enlèveront malgré moi ce que j'ai de plus précieux, qui est mon âme. Ils auront beau s'armer, m'attaquer, fondre sur moi de toutes pnrts et m'accabler, je la conserverai, si Je veux : et, indépendamment de toutes leurs violences, aidé du secours de Dieu, je la sauverai. Car il n'y a que moi qui puisse la perdre , d'oii il s'ensuit que je suis donc plus redoutable pour moi que tout le reste du monde, puisqu'il ne tient qu'à moi de donner la mort à mon Srae, et de l'exclure du royaume de Dieu.
D'autant plus redoutable que je me suis toujours présent à moi-même, parce que je me porte partout moi-même , et avec moi toutes mes passions , toutes mes convoitises, toutes mes habitudes et mes mauvaises inclinations. Aussi , quand je demande à Dieu qu'il me défende de mes ennemis, je lui demande, ou je dois surtout lui demander qu'il nie diËfende de moi-même. Et de ma part, pour me mettre moi-même en défense , autant qu'il m'est possible , je dois me comporterenvers moi, comme je me comporterais envers un ennemi que j'aurais sans cesse à mes côtés, et dont je ne détournerais jamais la vue, dont j'observerais jusqu'aux moindres mouvements ; sur qui je tâcherais de prendre toujours l'avantage, sachant qu'il n'attend que le moment de me frapper d'un coup mortel. Celui qui hait son ûiite dont la vie préisente, disait en ce sens le Fils de Dieu , la gardera pour la oie éternelle. (JOAN., 13.} Triste, mais salutaire condition de l'homme, d'étrs ainsi obligé de se tourner contre soi-même, et de ne pouvoir h sauver que par i
une guerre perpétuelle a haine de soi-même !
c soi-même, que par la
Nous disons quelquefois à Dieu, dans l'ardeur de la prière : Seigneur, ayez pitié de mon Ame. Les plus grands pécheurs le disent à certains moments où les pensées et les sentiments de la religion se réveillent dans eux, et où ils voient le danger et l'horreur de leur état : Ah ! Seigneur, ayez pitié de mon âme. Mais Dieu, par la parole du Saint-Esprit , et par la bouche du Sage , nous répond : Ayenen pitié vous-même de celle dme que j'ai confiée à vos soins , et qui est votre dme ■ Je l'ai formée à mon image , je l'ai rachetée de mon sang , je l'ai enrichie des dons de ma grâce, je l'ai appelée à ma gloire , je veux la sauver ; et si elle s'écarte de met voies , des voies de ce salut éternel que je lui ai proposé comme sa fin dernière et le terme de ses espérances , je n'omets rien pour la ramener de ses égarements, pour la relever de ses chutes, pour la purifier de ses taches, pour la guérir de ses blessures, pour la ressusciter par la pénitence, et pour lui rendre la vie. N'est-ce pas là l'aimer ? n'est-ce pas en avoir pitié? Mais vous, vous la défigurez, vous la profanez, vous la sacrifiez à vos passions, vous la perdez , et tout cela par le péché. N'est-ce donc pas à vous-même qu'on doildire: Ayez pitié de rotreàme. Ayez-en pitié, d'autant p'iusque c'est la vôtre. Quand ce serait l'âme d'un étranger, l'âme d'un infidèle et d'un païen , l'âme de votre ennemi , vous devriez être sensible à sa perte , et vous souvenir que c'est une âme pour qui Jésus-Christ est mort. Mais outre cette raison générale, ijyenaune beaucoup plus particulière à votre égard , dès que c'est de votre âme , que c'est de vous-même qu'il s'agit. £it-il rien de pliu misérable qu'un mitirable qui n'est pas touché de sa misère, et [qui n'a auUe pitié de lui-mÉme ' ?
Un courtisan veut s'avancer, faire son chemin, s'élever à une fortune après laquelle il court et où il a porté ses vues; il ne s'embarrasse guère si les autres se poussent et s'ils réussissent dans leurs projets. C'est leur affaire, dit-il, et non la mienne, chacun y est pour soi. Voila comment on parle, au regard de mille aiTaires, comment on pense, et co n'est pas toujours sans raison : car dans nue infinité de choses, c'est à chacun en effet de penser à soi, et les intérêts sont personnels. Or si cela est vrai dans les adirés humaines, combien i'est-il plus dans l'affaire du salut? Chacun y est pour sol. C'est-à^jra qu'à l'égard du salut chacun gagneou perd pour soimême , et ne gagne ou ne perd que pour soi-même indépendamment de tous les autres. Si je me sauve,
ACCORD DE LA RAISON ET DE LA FOL
gaand tout le monde, hors moi, se damnerait, je n'en serais pas moins heureux, et si je me damne, quand tout le monde, hors moi, se sauverait, je n'en serais pas moins malheureux. Non pas que nous ne puissions et que nous ne devions', par une charité et des secours mutuels , contribuer au salut les uns des autres, mais dans le fond, ce qui nous sauvera, ce ne sont ni les prières, ni les soins, ni les mérites d'autrui , mais nos propres mérites unis aux mérites de Jésus-Christ. Qu'on m'oppose donc tant qu'on voudra, la multitude, la coutume, l'exemple; qu'on me dise : Cest là l'usage du monde, c'est ainsi que le monde vit et qu'il agit ; ne pou- Tant réformer le monde , je le laisserai vivre comme il vit, et agir comme il agit; mais moi j'agirai et je vivrai comme il me semblera plus convenable au ^ut de mon âme; et, sans ^ard à tous les discours, je me contenterai de répondre en deux mots : Chacun y est pour soi,
Nous sommes admirables, quand nous prétendons rendre un grand service à Dieu de nous appliquer à l'affaire de notre salut, et d'y donner nos soins. U semble que Dieu nous en soit bien redevable : comme si c'était son intérêt, et non pas le nôtre. Eh! mon Dieu, pour qui donc est-ce que je travaille, en travaillant à me sauver? n*est-ce pas pour moimême? et à qui en revient tout l'avantage ; n'est-ce pas à moi-même? Car qu'est-ce devant vous , Seigneur, et pour vous , qu'une aussi vile créature que moi ? qu'est-ce que tout l'univers avec moi ? Depuis que vous avez précipité du ciel des légions d'anges, et qu'ils sont devenus des démons ; depuis que vous avez frappé de vos anathèmes tant de pécheurs qui brûlent actuellement dans l'enfer, et qui doivent y brûler éternellement, en êtes-vous moins grand, ô mon Dieu! en êtes-vous moins glorieux et moins puissant? Et quand le monde entier serait détruit , et que je me trouverais enseveli dans ses ruines ; quand, par un juste jugement, vous lanceriez sur tout ce qu'il y a d'hommes, et sur moi comme sur les autres , toutes vos malédictions , l'éclat qui vous environne en recevrait-il la plus légère atteinte, et en seriez-vous moins riche, moins heureux? O bonté souveraine! sans avoir nul besoii\ de moi, vous ne voulez pas que je me perde , et vous me faites de la charité que je me dois à moi-même un commandement exprès ; vous m'en faites un mérite et un sujet de récompense.
On est si jaloux dans la vie , surtout à la cour, de certaines distinctions, on veut être du petit nombre, du nombre des favoris, du nombre des élus du monde; et moins il y a de gens qui s'élèvent à certains rangs et à certaines places , plus on ambitionne ces degrés d'élévation, et plus on fait d'efforts pour y
atteindre. Si le grand nombre y parvenait, on n'y trouverait plus rien qui distinguât, et cet attrait manquant, on n'aurait plus tant d'ardeur pour les obtenir, et l'on rabattrait infiniment de l'idée qu'on en avait conçue. Il faut du choix , de la singularité , pour attirer notre estime, et pour exciter notre envie. Chose étrange! il n'y a que l'affaire du salut où nous pensions et où nous agissions tout autrement. Car à l'égard du salut il y a le grand nombre et le petit nom. bre. Le grand nombre, exprimé par ces paroles du Fils de Dieu , plusieurs sont appelés ; le petit nombre, marqué dans ces autres paroles du même Sauveur, peu sont élus. Le grand nombre, c'est-à-dire, tous les hommes en général , que Dieu appelle au salut, et à qui il fournit pour cela les moyens nécessaires , mais dont la plupart ne répondent pas à cette vocation divineet ne cherchent que les biens visibles et présents. Le petit nombre, c*est-à-dire, en particulier les vrais chrétiens et les gens de bien , qui se séparent de la multitude, renoncent aux pompes et aux vanités du siècle , et , par l'innocence de leurs mœurs, par la sainteté de leur vie, tendent sans cesse vers le souverain bonheur, et travaillent à le mériter. En deux mots , le grand nombre , qui sont les pécheurs et les réprouvés; le petit nombre , qui sont les justes et les prédestinés. Mais voici le détordre : au lieu d'aspirer continuellement à être de ce petit nombre des amis de Dieu , de ses élus et de ses saints, nous vivons sans peine , et nous demeurons de plein gré parmi le grand nombre des pécheurs et des réprouvés de Dieu. Nous pensons comme le grand nombre , nous parlons comme le grand nombre, nous agissons comme le grand nombre, et la seule chose où il nous est non-seulement permis, mais expressément enjoint de travailler à nous distinguer , est justement celle où nous voulons être confondus dans la troupe et suivre le train ordinaire. O hommes , si jaloux des vains honneurs du siècle, apprenez à mieux connaître le véritable honneur et à chercher une distiiiction digne de vous! Le salut, le rang de prédestiné , voilà pour vous le seul objet d'une solide et sainte ambition.