LA FOI SANS LES ŒUVRES
considérations que cette foi présentait continuellement à mon esprit, je me suis détaché du monde, j'ai combattu mes passions, j'ai mortifié mes sens, j'ai jeûné, j'ai prié, j'ai fait l'aumône, je n'ai rien omis de tous mes devoirs ; si , dis-je , ces mérites de l'action me manquent, Dieu produisant contre moi cette foi même que j'ai reçue sur les sacrés fonts, et que j'ai professée , n'aura de sa part point d'autre réponse à me faire , que celle de ce maître de l'Évangile au serviteur paresseux : Méchant serviteur, pourquoi n'avez- vous pas employé votre talent? pourquoi l'avez-vous gardé inutilement dans vos mains, au lieu de le mettre à profit, afin qu'à mon retour j'en retirasse quelque intérêt?
Qu'est-ce que ce talent, sinon la foi ? qu'est-ce que ce serviteur paresseux, sinon un de ces chrétiens oisifs et négligents , qui tiennent leur foi comme ensevelie, et en qui elle paraît morte? Ce serviteur paresseux, quoique seulement paresseux et sans avoir dissipé son talent, fut traité de méchant serviteur, et par cette raison seule , il fut condamné et rejeté du maître ; et ce chrétien négligent et oisif, quoique seulement oisif et négligent, sans s'être écarté de la foi , sera traité de mauvais chrétien , et par ce titre seul , Dieu le jugera coupable et le renoncera. Coupable, parce que la foi, dans les vérités qu'elle nous révèle, lui fournissant les plus puissants motifs pour allumer tout son zèle et pour l'engager à une vie toute sainte, il y aura été insensible et n'y aura pas fait l'attention la plus légère. Coupable , parce que la foi lui dictant elle-même qu'exclusivement aux œuvres elle n'était pas suffisante pour lui assurer un droit à l'héritage céleste, il ne l'aura point écoutée sur un article aussi important que celui-là, et n'en aura tenu nul compte. Coupable, parcequela foi. étant une grâce, et l'une desgrâces les plus précieuses, il en fallait user, puisque les grâces divines ne nous sont point données à d'autre fin ; et que n'en ayant fait aucun emploi , il ne se sera pas conformé aux vues de Dieu sur lui , et n'aura pas rempli ses desseins. Coupable, parce qu'ayant eu la foi dans le cœur, et l'ayant même confessée de bouche ; il l'aura démentie dans la prati. que ; qu'il l'aura contredite et tenue dans une espèce de servitude; qu'il aura résisté à ses connaissances et à ses lumières ; qu'il l'aura déshonorée, en la dépouillant de sa plus belle gloire, qui est la sainteté des œuvres; qu'il l'aura scandalisée devant les libertins, en leur faisant dire que, pour être chrétien, on n'en est pas plus homme debien. Enfin coupable, par comparaison avec tout ce qu'il y aura eu avant lui et après lui de chrétiens fervents, appliqués , laborieux , qui n'avaient pas pourtant une autre foi que la sienne; et même coupable par comparaison avec une multitude innombrable d'infidèles et d'idolâtres en qui la foi edt fructifié au centuple et dont
elle eût fait autant de saints, s'ils eussent été éclairés comme lui de l'Évangile.
Voilà pourquoi Dieu le réprouvera , et lui fera entendre cette désolante parole : Je ne vous coU' ncUs point, Pïon pas qu'à l'égard des chrétiens il en soit tout à fait de même qu'à l'égard du serviteur paresseux. Le maître, en condamnant ce serviteur inutile, lui fit enlever le talent qu'il lui avait confié : mais en réprouvant ce lâche chrétien , Dieu lui laissera l'excellent caractère dont il l'avait honoré. Jusque dans l'enfer, ce sera toujours un chrétien ; mais il ne le sera plus que pour sa honte, que pour son supplice, que pour son désespoir. Cette glorieuse qualité de chrétien qu'il aura si longtemps oubliée, quand il était pour lui d'un souverain intérêt d'y penser, il ne l'oubliera jamais , lorsqu'il en voudrait perdre l'idée, et que le souvenir qu'il en conservera ne pourra plus servir qu'à le tourmenter. Quels regrets fera-t-elle naître dans son cœur, quand elle lui remettra les prétentions qu'elle lui donnait au royaume de Dieu, et que par une indolence molle où il se sera endormi , il se verra déchu de toutes ses espérances? A quels reproches l'exposerat-elle de la part de tant de gentils réprouvés comme lui , mais sans avoir été revêtus du même caractère, ni avoir eu le même avantage que lui ? Et quoi ! vous êtes devenu semblable à nous ! vous avez encouru le même sort! Que vous demandait-on de si difficile? et comment avez-vous perdu un bien dont votre foi vous découvrait le prix inestimable, et que vous pouviez acquérir à si peu de frais?
IIL Que peuvent dire à cela ces honnêtes gens du siècle, qui passent pour chrétiens, et qui le sont en effet, mais dont la foi, toute renfermée au dedans , ne se produit presque jamais au dehors par aucun acte de christianisme , ni aucune des œuvres les plus ordinaires de la religion ? Car voilà où la foi en est réduite , même parmi ceux qui , dans le monde, ont une réputation mieux établie, et font voir dans leur conduite plus de régularité et plus de probité. Telle est la vie de tant de femmes, en qui je conviens qu^il n'y a rien à reprendre par rapport à la sagesse et à l'honneur de leur sexe. Telle est la vie de tant d'hommes qui , dans l'estime publique, sont réputés hommes d'ordre et de raison , droits , intègres , ennemis du vice, et ne se portant à nul excès. Je veux bien là-dessus leur rendre toute la justice qu'ils méritent ; je ne formerai point contre eux des accusations fausses et mal fondées; je ne leur imputerai ni libertinage, ni débauche, ni passions honteuses , ni commerces défendus, ni colères , ni emportements , ni fraudes, ni usurpations, ni concussions. Que sur tous ces sujets et sur d'autres ils soient hors d'atteinte , j'y consens , mais je ne les tiens pas dès lors assurés de leur salut. Si d*une part j'ai de quoi espérer pour eux , je ne vois
LA roi SANS
d'ailleurs que trop à craindre, et en voici la raison : car ne nous laissons point abuser d'une erreur d'autant plus dangereuse qu'elle est plus apparente et plus spécieuse, et ne pensons point que tout le mérite absolument requis pour le salut consiste à éviter certains péchés. Dieu , dans sa loi , ne nous a pas dit seulement : Abstenez-vous de ceci-ou de cela, mais il nous a dit de plus, faites ceci et faites cela. IjC père de famille ne reprit d'aucune action mauvaise ces ouvriers qu'il trouva dans la place publique; mais il les blâma de perdre leur temps , et de demeurer là sans occupation. Mlez y leur dit-il , dans ma vigne {Mattr.^ 20), et travaillez-y; car sans travail vous ne gagnerez rien; et vous ne devez être récompensés que selon la mesure de votre ouvrage. Tellement que nous ne serons pas moins responsables à Dieu du bien que nous aurons omis, que du mal que nous aurons commis.
Or, qu'on me dise quel bien pratiquent la plupart des chrétiens , et même de ces chrétiens que je reconnais volontiers pour gens d'honneur, et à qui j'accorde sans peine la louange qui leur appartient. Ils sont de bonnes mœurs, ils s'en félicitent, ils en font gloire; mais ces bonnes mœurs , à quoi vontelles, et où se réduisent-elles ? Sont-ce des gens pieux et religieux , qui s'adonnent , autant que leur état le permet, à la prière, qui assistent aux ofQces divins , qui se rendent assidus au sacrifice de nos autels, qui fréquentent les sacrements, qui se nourrissent de saintes lectures, qui écoutent la parole de Dieu, qui chaque jour se rendent compte à euxmêmes de la disposition de leur conscience, et qui, après certaines distractions indispensables et certaines affaires oi!i leur condition les engage , aient leur temps marqué pour se recueillir et pour vaquer au soin de leur âme ? Sont-ce des gens charitables , qui par un esprit de religion s'intéressent aux misères et aux besoins d'autrui, et soient même pour cela disposés à relâcher tout ce qu'ils peuvent de leurs intérêts propres; qui, suivant la maxime de l'apôtre, pleurent avec ceux qui pleurent, et , sans se piquer d*une maligne jalousie, se réjouissent avec ceux qui ont si^et de se réjouir (Rom, , 12); qui, selon leurs facultés, contribuent au soulagement des pauvres et à la consolation des affligés, s'appliquant à les connaître, se faisant instruire de ce qu'ils souffrent et de ce qui leur manque, les visitant eux-mêmes autant qu'il convient , et ne dédaignant pas dans les rencontres de leur porter les secours nécessaires ; qui , dans toutes leurs paroles et dans toutes leurs manières d'agir, prennent soigneusement garde à n*offenser personne, et du reste ne pensent aux injures qu'on leur fait que pour les pardonner : doux , Humbles , patients , affables à tout le monde, et ne cherchant , à l'égard de tout le monde , que les sujets de faire plaisir et d'obli-