‹ Œuvres de Bourdaloue (volume 5)Chapitre 144 sur 352 · LES ŒUVRES SANS LA FOL · texte numérisé non relu

LES ŒUVRES SANS LA FOL

cer soi-même, ni porter sa croix, ni suivre Jésus- Christ. Or, quiconque ne vit pas selon TÉvangile ne peut arriver au terme où l'Ëvangile nous appelle, et je conclus , sans hésiter, qu*il est hors de la route, quil s'égare , qu*il se damne. Ce raisonnement me sufQt , et je n'en dis pas davantage. Malgré toutes les justiQcations qu'on peut imaginer, je ne me départirai jamais de ce principe fondamental et inébranlable. Si tant de chrétiens du siècle et de chrétiennes n'en sont point troublés, leur fausse confiance ne m'empêche point de trembler pour eux , et de trembler pour moi-même. Qu'ils raisonnent comme il leur plaira : s'ils n*ouvrent pas les yeux , et qu'ils s'obstinent à ne vouloir pas reconnaître la fatale illusion qui les séduit , j'aurai pitié de leur aveuglement; mais je ne cesserai point de prier en même temps le Seigneur qu'il me garde bien d*y tomber.

LES GEUYBBS 9ANS LA FOI, OEUYBES INFRUC- TUEUSES ET SANS MBBITB POUB LA VIS ÉTEB- NELLB.

L'apôtre saint Jacques a dit : Faites-moi voir vos œuvres, et je jugerai par là de votre foi ; mais, sans blesser le respect dû à la parole du saint apôtre, ne pourrait-on pas en quelque manière renverser la proposition, et dire aussi : Faites-moi voir votre foi , et je jugerai par là de vos œuvres; c'est-à-dire que je connaîtrai , par le caractère de votre foi , si les œuvres que vous pratiquez sont véritablement de bonnes œuvres , si ce sont des œuvres chrétiennes , des œuvres saintes devant Dieu , des œuvres que vous puissiez présenter à Dieu , et qui vous tiennent lieu de mérites auprès de Dieu.

Car il ne faut point considérer nos œuvres précisément en elles-mêmes , pour savoir si elles sont bonnes ou mauvaises, si Dieu les accepte, ou s'il les méprise et les rejette ; mais , pour faire cette distinction , on doit examiner le principe. Or le principe de toute bonne œuvre , de toute œuvre méritoire et recevable au tribunal de Dieu , c'est la foi , puisque la foi selon l'expresse décision du concile de Trente , est la racine de toute justice ; d^où il s'ensuit que cette racine étant altérée et gâtée, les fruits qu'elle produit doivent s'en ressentir, et que ce ne peuvent être de bons fruits.

Gardons-nous toutefois de donner dans une erreur condamnée par l'Église, et en effet très-condamnable, qui est de traiter de péché tout ce qui ne vient pas de la foi. Ce serait outrer la matière et s'engager dans des conséquences hors de raison. Non-seulement les œuvres des infidèles n'ont pas toutes été des péchés , mais plusieurs ont été de ▼rais actes de vertu , et ont mérité , même de la part de Dieu , quelque récompense. Leurs vertus

n'étaient que des vertus morales ; mais , après tout, c'étaient des vertus. Dieu ne les récompensait que par des grâces temporelles, mais enfin ces grâces temporelles étaient des récompenses, et Dieu ne récompense point le péché. Leurs œuvres pouvaient donc être moralement bonnes sans la foi; mais elles ne l'étaient ni ne pouvaient l'être de cette bonté surnaturelle qui nous rend héritiers du royaume de Dieu et cohéritiers de Jésus- Christ. Or c'est de ce genre de mérite que je parle, quand je dis que sans la foi il n*y a point de bonnes œuvres.

Ainsi, comme les œuvres sont d'une part les preuves les plus sensibles de la foi , de même est-il vrai d'autre part que c'est la foi qui fait le discernement des œuvres : tellement que toutes bonnes qu'elles peuvent être de leur fond et devant les hommes , elles ne le sont auprès de Dieu et par rapport à la vie éternelle qu'il nous a promise, qu'autant qu'elles procèdent d'une foi pure, simple et entière. Car, selon le témoignage de l'apôtre , il n'est pas possible de plaire à Dieu sans la foi ; et la disposition nécessaire pour approcher de Dieu est, avant toutes choses , de croire qu'il y a un Dieu, et de se soumettre à tout ce qu'il nous a révélé , ou par lui-même, ou par son Église.

De là il est aisé déjuger si c'est toujours raisonner juste que de dire : Ces gens-là sont gens de bonnes œuvres , réglés dans leurs mœurs, irréprochables dans leur conduite, de la morale la plus sévère, n'ayant autre chose dans la bouche, et ne prêchant autre chose : par conséquent, ce sont des hommes de Dieu , ce sont des gens parfaits selon Dieu. Tout cela est beau, ou plutôt tout cela est spécieux et apparent; mais, après tout, les hérétiques ont été tout cela, ou ont affecté de le paraître : témoin un Arius, témoin un Pelage et tant d'autres. On relevait leur sainteté, on canonisait leurs actions , on les proposait comme de grands modèles; mais, avec tout cela, ce n'étaient certainement pas des hommes de Dieu , parce qu'avec tout cela c'étaient des gens révoltés contre l'Église, attachés à leurs sens , entêtés de leurs opinions ; en un mot, des gens corrompus dans leur foi.

On a néanmoins de la peine à se persuader que des hommes qui vivent bien ne pensent pas bien^ et qu'étant si réguliers dans toute leur manière d'agir, ils s'égarent dans leur créance; mais voilà justement un des pièges les plus ordinaires et les plus dangereux dont les hérésiarques et leurs fauteurs se soient servis , pour inspirer le venin de leurs hérésies et pour s'attirer des sectateurs; piège que saint Bernard, sans remonter plus haut, nous a si naturellement et si vivement représenté dans la personne de quelques hérétiques de son temps. Que disait-il d'ALailard? Cest un homme tout ambigu.

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