LES OEUVRES SANS LA FOI
et dont la vie est une contradiction perpétuelle. Au dehors c'est un Jean-Baptiste, mais au dedans c'est un Hérode >. Que disait-il d*Arnaud de Bresse : PKU à Dieu que sa doctrine fût aussi saine que sa vie est austère! Il ne mange ni ne boit; il est de ces gens que l'apôtre nous a marqués^ lesquels ont tout r extérieur de la piété ^ mais qui n'en ont pas le fond ni les sentiments*. Ses paroles, ajoutait le même saint docteur, en parlant du même Arnaud, ées paroles coulent comme l'huile, et en ont, ce semble, l'onction; mais ce sont des traits empoi' sonnés : car ce qu'il prétend, par des discours si polis et de si belles apparences de vertu, c'est de s'insinuer dans les esprits et de les gagner à son parti. Que disait-il de Henri , écrivant à un homme de qualité : Ne vous étonnez pas qu'il vous ait surpris. Cest un serpent adroit et subtil. A le voir, Une parait rien en lui que d'édifiant, mais ce n'est là qu'une vainemontre, et dans T intérieur, il n'y a point de religion^.
Ces exemples suffisent pour nous faire comprendre combien on doit peu compter sur certaines œuvres d*éclat et sur certaine réputation de sainteté, qui souvent ne sont que des signes équivo* ques, et d*oii Ton ne peut conclure avec assurance qu'un homme marche dans la voie droite , ni que ce soit un bon guide en matière de foi. Aussi est-ce encore Tavis que donnait saint Bernard aux peuples de Toulouse. CTétait un temps de ténèbres , où Thérésie cherchait à se répandre ; mais, pour les préserver d'une peste si contagieuse , il leur enjoignait de ne pas recevoir indifféremment toute sorte de prédicateurs, et de n'en admettre chez eux aucun qu'ils ne connussent. Car ne vous y fiez pas : Ne vous en tenez précisément ni à ce qu'ils vous diront, ni au zèle qu'ils vous témoigneront, nia la haute perfection de la morale qu'ils vous prêcheront. Ils vous tiendront un langage tout divin, et ils vous parleront comme des anges venus du ciel : mais de même qu'on mêle secrètement le poison dans les plus douces liqueurs, avec les expressions les plus chrétiennes, ils feront couler leurs nouveautés , et ils vous les présenteront sous des termes enveloppés et pleins d'artifice. Faux prophètes y loups ravissants déguisés en brebis^.
Cependant les simples se laissent surprendre. Ils voient des hommes, quant à l'extérieur , recueillis, modestes , zélés , laborieux , charitables , fidèles à leurs devoirs, et rigides observateurs de la discipline la plus étroite. Cette régularité les charme , et ils se feraient scrupule d'entrer là-dessus en quelque défiance , et de former le moindre soupçon désa van*
* Bern. BpUt. ad Magisirum.
^ Idem , EpUi. ad Epûcopum ConMtanUensem.
3 Idem , Bpist. ad Hild^onttim.
< Idi'in. Episi. ad Toloianm.
tageux. On a beau leur dire que ce n'est pas là Tessentiel; que c'est la foi qui en doit décider; que si la foi manque, ou qu'elle ne soit pas telle qu'elle doit être , tout le reste n'est rien ; ils prennent ce qu'on leur dit pour des calomnies, pour des jalousies de parti, pour des préventions et de faux jugements. Ainsi le Sauveur du monde s'élevait contre les pharisiens et démasquait leur hypocrisie ; mais en vain : le peuple, touché de leur air pénitent et dévot, de leurs longues prières, de leurs abstinences, de leur exactitude aux plus légères pratiques de la loi, s'attachait à eux, les admirait, les révérait, les comblait d'éloges , et, malgré tous les avertissements du Fils de Dieu, ne voulait point d'autres maîtres ni d'autres conducteurs.
Mais après tout, cette vie exemplaire ne fait-elle pas honneur à la religion, et ce zèle des bonnes œuvres n'est-il pas utile à l'Église? A cela , je fais une réponse qui paraîtra d'abord avoir quelque chose de paradoxe, mais dont on reconnaîtra bientôt la solidité et l'incontestable vérité , pour peu qu'on entende ma pensée. Car je soutiens qu'il y a des personnes, et en assez grand nombre, qui dans un sens feraient beaucoup moins de mal à la religion, et s'en feraient beaucoup moins à eux-mêmes, par une vie licencieuse et scandaleuse , que par leur sainteté prétendue et par l'éclat de leur zèle. Beaucoup moins de mal à la religion : pourquoi ? parce que d^ qu'on les verrait sujets à des désordres grossiers , on perdrait en eux toute confiance, et qu'ils se trouveraient par là moins en état de séduire les esprits, et d'établir leurs dogmes erronés. Au lieu de les suivre, on s'éloignerait d'eux , et le mépris où il tomberaient les décréditerait absolument, et leur ôterait toute autorité pour appuyer le mensonge. Beaucoup moins de mal à eux-mêmes : comment? parce que , tôt ou tard , l'horreur de leurs désordres pourrait les toucher, les réveiller, leur inspirer des sentiments de repentir et les ramener. Les exemples en sont assez communs. De grands pécheurs ouvrent les yeux, écoutent les remontrances qu'on leur fait, reviennent de leurs égarements; e^ plus même ils sont grands pécheurs , plus il est quelquefois aisé de les émouvoir , eh leur représentant les excès où ils se sont abandonnés , et les abîmes où la passion les a emportés.
Mais des gens au contraire dont la vie est exempte de certains vices, et qui d'ailleurs s'adonnent à mille pratiques très-chrétiennes en elles-mêmes , et trèspieuses, voilà ceux auxquels il est plus difficile de se détromper et d'apercevoir l'illusion qui les aveugle et qui les perd. A force de s'entendre canoniser, ils se persuadent sans peine qu'ils sont tels en effet qu'on les vante de tous côtés. Cette bonne idée qu'ils conçoivent d'eux-mêmes les entretient dans la fausse idée dont ils se sont laissé prévenir , que sur la doc-