‹ Œuvres de Bourdaloue (volume 5)Chapitre 146 sur 352 · LES OEUVRES SANS LA FOL · texte numérisé non relu

LES OEUVRES SANS LA FOL

trine ils ont les vues les plus justes , et qu'ils sont les défenseurs de la vérité. Ils se regardent comme les appuis de la foi, et ils croient rendre service à Dieu, en tenant ferme contre TÉglise même de Dieu, contre toute autorité et toute puissance supérieure, soit laïque, soit ecclésiastique. De cette sorte, ils s'obstinent dans un schisme dont ils sont les principaux agents , ils y vivent en paix , et ils meurent dans une opiniâtreté insurmontable, d'autant plus malheureux qu'il leur en coûte plus pour se perdre, et qu'ils se damnent à plus grands frais. Ce qui leur manque, ce ne sont pas les œuvres, mais la foi. Ils font tout ce qu'il faut faire pour se sanctiGer ; mais n'ayant pas le fondement de toute la sainteté, qui est la foi, je veux dire l'obéissance, la docilité, la pureté de la foi, avec tout ce qu'ils font, ils ne se sanctifient pas. Ils ne bâtissent que sur le sable , ou , selon la Qgure de saint Paul, l'édifice qu'ils construisent n'est qu'un édifice de paille. De sorte qu'au jour du Seigneur ils seront de ces prophètes dont il est parlé dans l'Évangile , et qui se présentant à Dieu pour être jugés, lui diront: Seigneur, n'avonsnous pas prophétisé en votre nom? n'avons-nous pas en votre nom chassé les démons f n^avons-nous peu fait des miracles? mais à qui Dieu répondra : Je ne vous connais point; retirez-vous de moi, mauvais ouvriers, ouvriers d'iniquité, (Matth., 7.)

n. Il y a encore d'autres œuvres faites sans la foi , quoique faites avec la foi : Je m'explique. Œuvres faites avec la foi : car dans le fond on est chrétien, on est catholique, on est uni de croyance avec l'Église , on ne rejette aucune de ses décisions , et on les reçoit toutes purement et simplement. Mais d'ai^ leurs, œuvres faites sans la foi, parce que la foi n*y a point de part, que la foi n'y entre point, que ce n'est point la foi qui les inspire, qui les dirige, qui les anime. Tout chrétien qu'on est, on agit en païen, je ne dis pas en païen sujet aux vices et au dérèglement des mœurs où conduisait de lui-même le paganisme ; mais je dis en honnête et sage païen. C'està-dire qu'on agit, non point par la foi, ni par des vues de religion, mais par la seule raison , mais par une probité naturelle, mais par un respect tout humain , mais par la coutume , l'habitude , l'éducation, mais par le tempérament, l'inclination, le penchant.

On rend la justice, parce qu'on est droit naturellement et équitable; on sert le prochain, parce qu'on est naturellement officieux et bienfaisant ; on assiste les pauvres, parce que naturellement on est sensible aux misères d'autrui , et qu'on a le cœur tendre et affectueux; on prend soin d'un ménage, et on s*appllque à bien conduire une maison , parce que naturellement on est rangé et qu'on aime Tordre ; on remplit toutes les fonctions de son ministère, de son emploi, de sa charge , parce que l'honneur le de-

mande , parce que la réputation y est engagée, parce qu'on veut toujours se maintenir en crédit et sur un certain pied ; on s'occupe d'une étude, on passe les journées et souvent même les nuits dans un travail continuel , parce qu'on veut s'instruire et savoir, qu'on veut réussir et paraître, qu'on veut s'avancer et parvenir : ainsi du reste, dont le détail serait infini.

Tout cela est bon en soi; mais, dans le motif, tout cela est défectueux. Il est bon de rendre à chacun ce qui lui est dû , de protéger l'innocence et de garder en toutes choses une parfaite équité. Il est bon de se prêter la main les uns aux autres, de se prévenir par des offices mutuels , et d'obliger autant qu'on peut tout le monde. Il est bon de consoler les affligés, de compatir à leurs peines et de les secourir dans leurs besoins. Il est bon de veiller sur des enfants, sur des domestiques , sur toute une famille, d>n administrer les biens et d'en ménager les intérêts. Il est bon, dans une dignité, dans une magistrature, dans un négoce, de vaquer à ses devoirs, et de s*y adonner avec une assiduité infatigable. Que dirai-je de plus? il est bon de cultiver ses talents, de devenir habile dans sa profession, de travailler à enrichir son esprit de nouvelles connaissances : encore une fois , il n'y a rien là que de louable ; mais voici le défaut capital : c'est qu'il n'y a rien là qui soit marqué du sceau de la foi , ni par conséquent du sceau de Dieu. Or le sceau de Dieu, le sceau de la foi ne s'y trouvant point, ce ne peut être, pour m'exprimer ainsi, qu'une monnaie fausse dans l'estime de Dieu, et de nulle valeur par rapport à l'éternité. Car on peut nous dire alors ce que disait le Sauveur des hommes : Qu'attendez-vous dans le royaume du ciel , et quelle récompense méritez-vous? Eh! les païens ne faisaient-ils peu tout ce que vous faites? (Màtth. , 6.)Et qu'avez- vous au-dessus d'eux , puisque vous n'agissez point autrement qu'eux, ni par des principes plus relevées?

En effet , il y a eu dans le paganisme , comme parmi nous, des juges intègres, déclarés, sans acception de personne, en faveur du bon droit, et assez généreux pour le défendre aux dépens de leur fortune et même au péril de leur vie. Il y a eu d'heureux naturels , toujours disposés à faire plaisir , et ne refusant jamais leurs services. Il y a eu des âmes compatissantes, qui, par un sentiment de miséricorde, s'attendrissaient sur toutes les calamités, ou publiques, ou particulières, et pour y subvenir répandaient leurs dons avec abondance. Il y a eu des hommes d'une droiture inflexible, d'une fermeté inébranlable, d'un désintéressement à toute épreuve, d'un courage que rien n'étonnait, d'une patience que rien n'altérait, d'une application que rien ne lassait , d'une attention et d'une vigilance à qui rien n'échappait. Il y a eu des femmes d'une régularité

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