‹ Œuvres de Bourdaloue (volume 5)Chapitre 157 sur 352 · PASSIONS · texte numérisé non relu

PASSIONS

Outre la pénitence du corps et la mortification des sens , saint Paul , et après lui tous les maîtres de la vie spirituelle, nous apprennent qu'il y a encore une mortification beaucoup plus excellente , qui est la mortification intérieure , ou la mortification de nos passions. Cette mortification du cœur a trois grands avantages , et nous procure trois grands biens : l'un est l'innocence chrétienne, l'autre est la sainteté chrétienne, et le troisième, la paix chrétienne. Car nos passions nous corrompent, du moins elles nous arrêtent et nous relâchent dans le soin de notre perfection, enfin elles nous troublent. Dès là donc que nous travaillerons sérieusement à les mortifier, nous prendrons le moyen le plus infaillible de nous maintenir dans l'innocence de l'âme par l'exemption du péché, de nous élever à une haute sainteté par la pratique de la vertu , et de nous établir dans la paix par le repos dont nous jouirons. Expliquons chaque article , et faisons-y toute la réflexion convenable.

I. Mortification des passions, moyen de se maintenir dans l'innocence, et moyen nécessaire. Car il n'est pas possible de conserver l'innocence dans un

coeur, tandis que les passions y régnent. Comme la source en est empoisonnée , et qu'elles ont pour principe cette malheureuse concupiscence qui nous porte vers les objets sensibles , et qui n'a point d'autre fin que de se contenter à quelque prix que ce puisse être, pour peu que nous les écoutions et que nous en suivions les mouvements, elles nous font en mille rencontres violer la loi de Dieu , et nous précipitent en toutes sortes de péchés. Cest ce que nous éprouvons tous les jours, et si, dans ces derniers siècles, l'iniquité, selon l'expression de l'Écriture, est devenue plus abondante que jamais, ce débordement de mœurs, que nous voyons dans-tout les états, ne vient que des passions qui se sont acquis un nouvel empire, et ont pris sur les hommes un ascendant plus absolu. Car à mesure qu'elles croissent' et qu'elles s'enflamment, elles vont, ou elles nous font aller aux plus grands excès. Tant de riches intéressés ne commettraient pas des injustices si criantes , sans l'insatiable avarice qui les dévore ; tant de mondains ambitieux ne formeraient pas de si détestables entreprises , sans l'envie dé> mesurée de s'élever qui les possède; tant de voluptueux et de libertins ne se plongeraient pas en de si honteuses débauches, sans l'amour du plaisir qui les enchante : ainsi des autres. La passion est la racine de tout cela; et plus elle s'est fortifiée, plus elle a de pouvoir pour résister aux remords de la conscience et pour les surmonter.

Il est vrai néanmoins que nos passions n'attaquent pas toujours si ouvertement notre innocence : mais c'est en cela même qu'elles sont encore plus dangereuses, et on peut bien leur appliquer ce que saint Léon, pape, disait de l'esprit tentateur et de ses artifices pour nous surprendre : Qu'un ennemi caché est d'autant plus à craindre, qu'il porte plus secrètement ses coups, et qu'on est moins en garde contre lui. En mille sujets, c'est la passion qui nous inspire, lorsque nous pensons être conduits par le motif le plus pur et le plus saint. Elle entre dans toutes nos délibérations ; elle a la meilleure part dans toutes nos résolutions : comme l'ange de Satan, elle se transforme en ange de lumière, et, à moins que le crime ne soit évident , il n'y a rien qu'elle ne nous justifie, dès qu'elle s'y trouve intéressée. D'où il arrive qu'on tombe dans une infinité de péchés , sans presque les apercevoir, et qu'on demeure sans inquiétude dans des dispositions et des engagements d'aftaires qui devraient nous faire trembler.

De là donc il faut conclure que le préservatif le plus salutaire , et même le plus nécessaire pour mettre à couvert l'innocence de notre cœur, est de le circoncire spirituellement, c'est-à-dire d'observer avec soin les passions dont il est plus susceptible, et de nous appliquer sans relâche à les détruire.

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Prenons oe glaive évangélique dont parlait Jésus- Christ, et qu'il est venu nous apporter. Avec ce glaive tranchant et consacré par la grâce du Seigneur, attaquons ces passions si vives et si impétueuses qui nous entratnent, ces passions si subti« les et si artificieuses qui nous séduisent, ces passions si terrestres et si matérielles qui nous tiennent dans Fesclavage des sens; faisons, autant qu'il nous est possible', la même dissection de notre âme que Dieu en fera dans son jugement dernier, selon le témoignage de l'apôtre; pénétrons jusque dans les jofn* tures, jusque dans les replis les plus secrets où nos passions se cachent, et, sans les ménager, sans leur accorder aucune trêve, quelque part que nous les trouvions, donnons- leur le coup de la mort. Dès que nous aurons purgé notre cœur de ce mauvais levain, il nous sera facile, avec le secours du ciel, d'en fermer l'entrée au péché et de nous garantir de sa contagion.

En effet, supposons un homme bien mattre de ses passions, ou, pour mieux dire, en qui les passions soient bien éteintes; sans être impeccable, ce sera un homme irrépréhensible. Comme il ne sera ni aveuglé ni animé par la passion, il suivra en toutes choses la droite raison et la religion ; et puisque nous ne péchons qu'en nous écartant de ces deux principes , il est aisé de voir en quelle pureté de cœur il vivra , et combien de chutes il évitera. Il sera fidèle à Dieu , charitable envers le prochain , juste et réglé dans toutes ses actions; il jugera bien &i tout, il en parlera bien; il n'y aura ni espérance qui l'attire, ni crainte qui le retienne aux dépens de son devoir, point de colère qui l'emporte , point de ressentiment qui l'envenime, point de plaisir qui le tente, point de grandeur qui l'éblouisse, point de prétentions, d'intrigues, de retours vers soimême ni vers ses propres avantages : et de là quelle candeur d'âme! Bienheureux ceux qui ont ainsi ie cœur net de toute tache et de tout désir mal ordonné, car ils seront en état de voir Dieu, et de goûter ses plus intimes communications.

Mais au contraire , qu'une passion demeure enracinée dans le fond de l'âme, et qu'elle y ait toujours le même empire, en vain vous pratiquerez d'ailleurs les plus saintes œuvres, en vain même vous aurez à certains jours les meilleurs sentiments, et vous paraîtrez être dans les meilleures dispositions, tandis que ce serpent vous infectera de son venin, tandis qu'il vous fera entendre sa voix comme à la première femme, et que vous lui prêterez l'oreille, il n'y aura point d'abîme où vous ne vous précipitiez en peu de temps , ni d'écueil ou vous n'alliez malheureusement échouer. Et voilà ce qui trompe , au tribunal de la pénitence, tant de pécheurs qui donnent quelquefois toutes les marques de la plus sincère conversion, et qu'on voit néanmoins presque

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