‹ Œuvres de Bourdaloue (volume 5)Chapitre 18 sur 352 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

Cest parle choix qu'une alliance doit commencer, et par le même choix qu'elle doit être conclue , pour être non-seulement heureuse, mais légitime : car, comme disait saint Jérôme, une alliance sans choix ne doit plus être proprement appelée alliance, mais dégénère dans une espèce de servitude. En effet , le sort et le hasard peuvent bien décider sur toute autre chose de la destinée des hommes ; la force et la nécessité peuvent leur imposer un joug; l'intérêt et la crainte peuvent bien les déterminer à un parti : mais il n'y a que le choix et le clioix de préférence qui puisse faire cette liaison volontaire et libre que nous entendons par le nom d'alliance. Or si cela est vrai des alliances purement naturelles, beaucoup plus l'est-il, dans l'ordre de la'grâce, des alliances spirituelles, surtout de celle dont j'ai à parler, et que Dieu fait avec l'âme religieuse, ou que l'âme religieuse fait avec Dieu : car voilà, mes chers auditeurs, la première prârogativejque je découvre dans la profession religieuse, et voilà l'idée que je m'en forme d'abord. Qu'est-ce que la profession religieuse? c'est le choix le plus singulier que Dieu puisse faire de la créature , et le dioix le plus authentique que la créature puisse faire de Dieu. Je m'explique. Dieu donne à l'âme chrétienne une grâce de vocation par où il lui parle intérieurement, et lui persuade de se consacrer à lui. Cette vocation est le discernement et le choix qu'il fait de sa personne; et en vertu de cette vocation , rame chrétienne se consacre à Dieu p^r la solennité du vœu : or ce vœu n'est rien autre chose que le choix qu'elle fait de son Dieu préférableinent, ou plutôt privativement à tout ce qui n'est pas Dieu. Prenez garde, s'il vous plaît : Dieu l'appelle

le principe, l'engagement en est comme l'essence, et i à la religion, et par cette grâce dont la douceur ne

SUR L'ALLIANCE DE LAME RELIGIEUSE AVEC DIEl/.

diminue point Tefficace et la Tertu, il la sépare du monde, il Félève au-dessus du monde, il ne veut plus qu'elle soit pour le monde , ni que le monde soit pour elle; il se la réserve uniquement , et entre une infinité de vierges à qui il pouvait faire le même honneur, il se pla!t à la distinguer. Il laisse les autres , s*il m'est permis de m'exprimer ainsi , dans la masse commune d'une vie sensuelle et mondaine : et il en tire celle-ci pour en faire une prédestinée parmi les prédestinés mêmes ; c'est-à-dire , pour l'élever au plus haut rang de ses élus. Car c'est en cette qualité qu'il l'invite dans ce sacré cantique , et qu'il lui adresse ces divines paroles , où le Saint- Esprit semble avoir eu dessein de nous marquer tout le mystère de la vocation religieuse : f^eni in hortum meum, soror mea sponsa {CanL, 5) : Venez, vous que j'ai spécialement choisie, venez dans ce jardin planté au milieu de mon Ëglise, dans ce jardin fermé, et inaccessible à tout autre qu'aux vierges qui me sont dévouées. Or il est évident, répond saint Ambroise , que ce jardin fermé est la religion. C'est là que Dieu retire les âmes qu'il a honorées de son choix , là qu'il se les attache du nœud le plus intime et le plus étroit, là qu'il ▼eut être inviolablement à elles, et qu'elles soient înviolablement à lui : reni in hortum meum , soror mea sponsa. Et de sa part que fait l'âme , quand elle suit le mouvement de cette vocation ? Elle agrée les saintes poursuites de son Dieu, elle y consent; elle se fait non-seulement un plaisir et une gloire , mais un devoir et une loi d'y répondre. Comme Jésus-Christ l'a choisie entre mille, elle choisit , entre mille, Jésus-Christ; pour s'attacher à lui seul, elle fait un divorce entier avec le monde.

Oui , ma chère sœur, c'est ainsi que Jésus-Christ votre Dieu vous a prévenue , vous a recherchée , vous a attirée par sa grâce ; et c'est en conséquence du choix qu'il a fait de vous , et par cette même grâce , que vous avez écouté sa voix et que vous l'avez suivie. Il a fallu que ce Dieu de miséricordes fit les premières démarches; mais dans toutes ces démarches et toutes ces avances , il ne croit pas en avoir trop fait, puisqu'il trouve en vous une disposition si conforme à ses vœux : car la profession que vous allez faire est le retour qu'il se promettait de votre fidélité , c'est-à-dire , un retour de préférence, et , pour me servir toujours du même terme, un retour de choix par où vous secondez le sien. En effet, ce ne sont point les hommes qui ont négocié pour vous cette alliance divine; ce n'est ni la chair, ni le sang; leurs maximes ne vont point jusque-là. Vous seule en avez pris le dessein , vous seule en avez traité avec Dieu , vous seule , animée de son esprit, en avez fait votre ouvrage. Comme vous ne pouviez l'entreprendre ni le commencer sans lui ; aussi, tout Dieu qu'il est, il ne pouvait le conclure

sans vous , dès qu'il voulait que ce fût un choix pleinement volontaiie et libre. Je dis plus : car dans ce choix, ma chère sœur, ce qui me paraît spécialement avantageux pour vous, c'est qu'en cherchant Jésus-Christ, vous n'avez cherché que Jésus-Christ même. On cherche souvent dans les alliances âx siècle un intérêt tout humain ; mais ce n'est ni un rang, ni un établissement, ni une fortune temporelle que vous vous proposez , puisqu'au contraire vous quittez tout cela , et que pouvant posséder les biens du monde, goûter les plaisirs du monde, recevoir les honneurs du monde, vous embrassez la pauvretéde Jésus-Christ, l'humilité de Jésus-Christ, la mortification de Jésus-Christ.

Choix si excellent et si parfait, que l'âme religieuse a droit pour cela de quitter père et mère, de rompre en quelque manière les liens les plus sacréa de la nature, d'abandonner ceux de qui elle tient la vie , de s'émanciper de leur dépendance et de leur conduite; et cela, non-seulement; sans rien faire contre la piété , mais par l'acte même le plus héroïque de la plus pure et de la plus insigne piété. Elle le peut , dis-je , et , autorisée de la loi de Dieu , elle use en effet de ce pouvoir. Car, selon la remarque de saint Bonaventure , c'est à l'état religieux que nous pouvons appliquer ces paroles du Fils de Dieu : propter hoc, relinquet homo patrem etmafrem (Mabc. , 10) ; Pour cela , il sera permis de se séparer de son père et de sa mère, quelque sacrés d'ailleurs que soient les nœuds qui nous y unissent. En est-il de même des vierges qui vivent dans le monde? Non, continue le même saint docteur : parce que, toutes vierges qu'elles sont, elles n'ont pas encore choisi Jésus-Christ d'une manière qui les autorise à se retirer de la maison paternelle. D'où il s'ensuit que, quelque profession qu'elles fassent d'une inviolable virginité, il n'y a point encore de parfaite alliance entre Jésus-Christ et elles : c'est aux vœux de la religion que cet avantage est attaché. Mais admirez, chrétiens, ce qu'ajoute saint Bernard, et ce qui mérite une attention particulière. Parce que l'alliance d'une âme avec Jésus-Christ devait être quelque chose de plus grand que toutes les alliances de la terre. Dieu, dit ce Père , a établi une loi proportionnée à la grandeur et à la dignité de cette alliance ; et quelle est cette loi? la voici. Pour un époux de la terre on est dans l'obligation de quitter père et mère; mais Dieu a ordonné que pour l'époux céleste , qui est Jésus- Christ , on se quitterait soi-même. Car il était bien juste , poursuit saint Bernard , que pour un époux qui est Dieu, on quittât plus que pour celui qui n'a rien au-dessus de l'homme. Mais que pouvait-on faire de plus que de quitter père et mère? Ah ! chrétiens, encore une fois, on pouvait se quitter soimême. Or c'est ce qui se pratique, mais héroïque-

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