‹ Œuvres de Bourdaloue (volume 5)Chapitre 182 sur 352 · RECOURS A LA PRIÈRE DANS LES AFFUCTIONS · texte numérisé non relu

RECOURS A LA PRIÈRE DANS LES AFFUCTIONS

sons point de prier. La prière, comme la parole de Dieu , produU ton fruit dans la patience *.

C'est de quoi nous avons, sinon un exemple, du moins une figure, dans la personne de Jésus-Christ. Ce divin Sauveur se voyant à la veille de cette sanglante passion où la justice de son Père Tavait condamné , et sentant le trouble et les agitations de son toe, ne cherche point ailleurs de soulagement à sa peine que dans la prière. (Luc, 22.) S*il eât suivi Tattrait et le sentiment naturel , il se fût arrêté avec ses apôtres, il leur eût déchargé son cœur, il leur eût représenté Textrémitédes maux qui lui pendaient sur la tête, et la rigueur du supplice qu*il allait subir. C*eût été pour lui une esp^ d'adoucissement, de les entretenir, de les écouter, de recevoir les témoignages de leur zèle, de leur attachement à sa personne , de leur compassion. Mais il connaissait trop combien il y a peu de fond à faire sur les hommes , et combien peu Ton en peut attendre de solides secours dans les adversités de la vie. Il réprouvait même sur Theure : à peine ses apôtres faisaient-ils quelque attention à ce qu'il leur disait, à peine Técoutaient-ils ; ils demeuraient plongés dans le sommeil , et ne lui répondaient pas une parole.

Que lui restait-il donc? la prière: mais une prière humble et soumise, mais une prière continue et prolongée pendant les heures entières, mais une prière fréquente et réitérée jusqu'à trois fois sur le même sujet et dans la même conjoncture. Et en quoi consistait-elle, cette prière ? à quoi se réduisait-elle? elle ne consistait point en de longs discours; mais, selon le rapport des évangélistes , elle se réduisait à quelques mots entrecoupés qu'il prononçait et qu'il répétait de temps en temps. Du reste, il se tenait prosterné devant son Père, il se soumettait à ses ordres, il acceptait ses arrêts , il attendait dans le silence que ce Père tout- puissant et tout miséricordieux jetât sur lui un regard favorable, qu'il le rassurât, qu'il le fortifiât, qu'il lui rendit la tranquillité et le calme.

Chose admirable, et merveilleux effet de la prière t n semblait que le ciel fût insensible aux gémissements et aux vœux redoublés de ce Dieu sauveur. Il priait , il se remettait à prier; et sans se rebuter, il recommençait encore tout de nouveau ; mais ses inquiétudes^ ses alarmes, ses ennuis, ses combats intérieurs , bien loin de lui doimer quelque reiâdie, croissent au conti aire jusqu'à le faire tomber en défaillance, et à lui causer une sueur de sang. Tout cela est vrai : mais tout cela n'était point une preuve de l'inutilité de sa prière. Elle devait agir dans peu , et le moment approchait où il en devait sentir l'efQcace. Il vint, ce moment : la prière, ou, pour mieux dire, la grâce d'en haut, fruit ordi-

> JVncfaiflR ajiftrunt m patknUa, Lix:., 8

naire de la prière, eut bientôt dissipé ses frayeun, relevé son courage , et fait succéder dans son âme, aux plus violents orages, la sérénité la plus parfaite. Quelle heureuse et quelle subite révolution dans les sentiments et les dispositions de son cœur! Avant que de prier, et jusque dans l'exercice de la prière, il était tout interdit, tout abattu, tout désolé; mais sa prière finie , ce fut tout à coup, pour ainsi dire, comme un autre homme. Plus rien qui l'étonnât, plus rien qui le déconcertât, plus rien qui pût altérer sa fermeté désormais inébranlable, et cette nouvelle force dont il se trouve revêtu.

D'où nous pouvons juger quelle est l'illusion , non-seulement de tant de mondains , mais de tant de chrétiens même et de personnes pieuses qui , par l'aveuglement le plus déplorable , quittent le remède lorsqu'ils en ont un besoin plus pressant; je veux dire qui, dans l'afQiction, se retirent de la prière et la négligent , lorsque la prière leur est plus nécessaire et qu'ils en peuvent tirer plus d'avantage. Car voilà l'erreur : on est rempli d'amertume, on a dans l'esprit mille pensées qui l'attristent et qui le tourmentent, on a dans le cœur mille mouvements qui le saisissent , qui l'irritent, qui le soulèvent. Que faire en cette situation pénible et douloureuse? on se persuade pouvoir alors se distraire avec plus de liberté, on se croit en droit de s*éinanciper et de laisser ainsi pendant quelque temps mûrir la plaie et se fermer; on retranche de ses pratiques journalières, on abrège ses prières les plus communes , bien loin d'en ajouter de nouvelles : c'est-à-dire qu'on se prive de la plus dure, et même de l'unique ressource qu'on puisse avoir, et que, par un égarement pitoyable, on cherche sa consolation où elle n'est pas , sans la chercher où elle est, et où tant d'autres l'ont trouvée avant nous. On la trouverait à un autel , on la trouverait à un oratoire et aux pieds du crucifix , on la trouverait dans une méditation , dans une communion ; on la trouverait partout dès que l'âme s'élèverait à Dieu et le réclamerait en implorant son assistance.

On me dira : Mais le moyen de prier, lorsqu'on est sans cesse obsédé du sujet qui nous chagrine et qu'on ne peut presque penser à autre chose, ni être touché d'autre chose? Dans ee renversement et ce bouleversement de l'âme, pour s'exprimer de la sorte, est-on maître de recueillir son esprit , et est-on maître d'affectionner son cœur? Ah ! j'en conviens , et telle est notre misère, il y a de ces temps orageux où l'on n'est proprement maître ni de son esprit par rapport à l'attention que den»nde la prière, ni de son cœur par rapport à une certaine affection. Mais prions au moins comme nous le pouvons : or, nous le pouvons toujours, puisqu'au moins nous sommes toi^ours mattres d'aller nous présenter devant

Dieu , et de nous tenir auprès de Dieu. Cette seule présence parlera pour nous, et dira confusément tout ce que nous ne pourrons dire distinctement et en détail. Ainsi le prophète Jérémie, dans une posture de suppliant , et prosterné aux pieds du Seigneur, se contentait de lui représenter sa peine : FoyeZf mon Dieu , considérez en quelle affliction je nie trouve. ( Thren. , 1.) Ce langage se fait entendre à Dieu : il en démêle tout le sens, et il est très-disposé à y répondre.

Mais j*ai prié et je n^éprouve point que j*en sois mieux. Peut-être n*en êtes- vous pas mieux actuellement, ou peut-être avez- vous quelque lieu de le croire , parce que votre sensibilité est toujours la même; mais retournez à la prière, persévérez dans la prière, demeurez-y et attendez le Seigneur. S*il diffère, il saura bien vous dédommager de ce délai. On ne perd rien avec lui, et il ne lui faut qu*un instant pour former le plus beau jour dans la plus épaisse nuit , et pour faire succéder la joie la plus pure aux plus amères douleurs. D'autres que vous en ont fait Pépreuve, et ils en ont tous rendu le même témoignage. Croyez-les, et mettez-vous en état de pouvoir bientôt vous-même en servir comme eux de témoin.

Mais je me sens bien : le chagrin qui me poursuit est plus fort que moi ; je n'en reviendrai jamais. Jamais ! Hé ! qui êtes-vous , homme de peu de foi , pour mettre des bornes à la vertu de la grâce et à la douceur de son onction? est-il un cœur si serré qu'elle ne puisse ouvrir et où elle ne puisse pénétrer, et partout où elle s'insinue et elle pénètre, est-il une blessure si profonde, si envenimée, si cuisante, dont elle ne puisse amortir le sentiment? Vous avez mille voies, Seigneur, pour la répandre, cette onction sainte. Ces voies nous sont inconnues, mais c'est assez que vous les connaissiez. Votre esprit soufQe où il veut, quand il veut, de la manière qu'il veut. Nous ne savons où il va , ni comment il y va ; mais enfin il y va lorsqu'on a pris soin de l'y appeler, et il y porte l'abondance de la paix. Oh! qu'il est doux cet esprit du Seigneur! et selon la parole de votre prophète, qu'il est doux, mon Dieu, pour ceux qui vous craignent! qu'est-ce donc pour ceux qui espèrent en vous, qui TOUS aiment et qui vous invoquent?

PBIEBB MENTALB, OU PRATIQUE DE LA MSDITA- . TION. Son IMPOETABCE ▲ l'ÉGABD DES GENS >. DU MONDE.

Dans le dernier entretien que nous eûmes il y a quelque temp<, je me hasardai à vous parler de la méditation; mais vous en parûtes surpris, et vous me répondîtes d'un ton assez décisif que cela ne convenait guère à un homme du monde surtout à

PRIÈRE MENTALE, etc. 40d

un homme aussi occupé que vous l'êtes, et qu'il fallait renvoyer ces sortes d'exercices aux solitaires , aux religieux , à un petit nombre de personnes dévotes, qui passent leurs jouis dans la retraite. Voilà votre pensée; mais permettez-moi de vous déclarer ici plus expressément la mienne, et d'insister tout de nouveau sur la proposition que je vous ai faite.

A vous en croire, une courte méditation chaque jour n'est point une pratique qui vous soit propre dans votre état; mais pour vous détromper de cette erreur, je vais vous faire quelques questions qui vous sembleront fort étranges, et qui ne seront pas néanmoins hors de propos. Car quand vous me dites : Me convient-il de m'adonner à la méditation? je vous dis , moi, et je vous demande : Vous convient-il de vous sauver? vous convient-il de conserver votre âme nette de tout péché capable de la perdre éternellement et de la damner? vous convient-il, au milieu de tant de pièges, de tant d'écueils où votre condition vous expose par rapport à la conscience, de les découvrir tous et de les bien connaître, pour y prendre garde et pour les éviter? vous convient-il de savoir où vous en êtes avec Dieu, ce que vous devez à Dieu, comment vous vous en acquittez devant Dieu , si , dans toute la conduite de votre vie , vous agissez selon les principes de l'Évangile et de la loi de Dieu? vous convient-il d'apprendre la religion que vous professez, d'en pénétrer les grandes vérités, et de vous en remplir; de n'oublier jamais les hautes espérances qu'elle vous donne, et les terribles menaces qu'elle vous fait; de vous prémunir ainsi contre mille occasions , mille tentations , d'autant plus dangereuses qu'elles sont plus subtiles , et que peut-être vous ne le remarquez pas? Tout cela , dis-je , et le reste , vous convient-il dans le monde? Sans doute qu'étant chrétien , comme vous prétendez l'être, vous n'hésiterez pas à reconnaître qu'il n'est rien de plus important pour vous , i^ rien par conséquent de plus convenable, que tout ce que je viens de vous marquer : or tout ce que je viens de vous marquer dépend de la méditation ; et par une suite incontestable, rien donc, en quelque état que vous soyez, ne vous convient mieux que la méditation.

Sans une sérieuse méditation sur le salut , comment travaillerez-vous solidement et efficacement à une affaire où les illusions sont si fréquentes et les égarements si communs? Comment vous maintiendrez-vous dans l'innocence chrétienne, si vous n'avez la crainte du péché dans le cœur ? et comment vous imprimerez- vous dans l'âme cette crainte du péiïhé, si vous ne vous appliquez souvent à considérer les puissants motifs qui vous en doivent inspirer de l'horreur ? Comment, assailli de tant de passions également impétueuses et artificieuses,

PRIÈRE BiENTALE, btg«

les réprimerez-vous et apercevrez-vous leurs déguisements et leurs surprises, si, par d*utiles retours sur vous-même, vous ne vous étudiez à démêler tous ▼os sentiments, et à rectifier toutes vos intentions? Le moyen que, dans rembarras et la diversité d*occupations qui vous répandent au dehors, vous ayez toujours présente la vue de vos devoirs , et que dans ▼os délibérations, dans vos résolutions, vous ne vous écartiez jamais des voies de la justice oud«i la charité, à moins que vous ne preniez sans cesse la balance du sanctuaire pour peser chaque chose devant Dieu, et pour examiner ce qu'il y a de bon et ce qu*il y a de défectueux? Le moyen qu*au milieu de tant de précipices dont vous êtes environné de toutes parts , n'ouvrant jamais les yeux pour mesurer vos démarches, et vous laissant aller au hasard, vous ne fassiez pas de tristes et de funestes chutes ? que ne repassant jamais dans votre esprit la loi du Seigneur, ▼ous en soyez assez instruit pour la pratiquer fidèlement et pleinemejit? que, ne vous retraçant jamais le souvenir des grandes vérités de la foi , des jugements de Dieu , de ses châtiments et de ses miséricordes , de votre fin dernière , d*une souveraine béatitude , d*un enfer, vous puissiez , sans être appuyé et comme armé de ces considérations , résister aux attaques de vos ennemis invisibles , et repousser leurs traits empoisonnés? Qu*en sera-t-il donc de vous? ce quil en est d'une multitude infinie de mondains qui manquent de réflexion, vivent dans des ignorances criminelles , commettent des fautes très-grièves , négligent les plus essentielles obligations , portent le nom de chrétien , et n*ont presque nulle teinture , nulle idée du christianisme; se font des règles et une morale à leur mode, les suivent sans scrupule, et courent à la perdition avec aussi peu d'inquiétude que s*ils étaient dans Je chemin le plus sûr et le plus droit.

En vérité , Ton ne vous comprend pas , vous autres gens du monde; et, quoique éclairés d'ailleurs, vous êtes , au regard du salut; bien aveugles dans vos raisonnements. Vous tombez en des contradictions monstrueuses; vous êtes les premiers h dire que le salut est une affaire capitale, et vous ne voulez pas vous donner le loisir d*y penser; vous dites que c'est une affaire difficile et incertaine, et vous ne voulez faire nulle attention au moyen d'y réussir et de l'assurer; vous dites que c*est une affaire indispensable et d'une nécessité absolue , et vous vous croyez dispensés des exercices qu'on y juge les plus propres, et qui peuvent le plus y contribuer : ainsi de tous les autres points que je pourrais parcourir, où vous supposez dans la spéculation les mêmes principes que nous, et vous tirez néanmoins dans la pratique des conclusions toutes contraires.

Vous faites plus, et pour ne point sortir du sujet dont il s'agit eutre nous, vous vous prévalez con-

tre l'usage de la méditation, de cela même qui doit être pour vous une raison plus pressante et plus particulière de vous y rendre assidu ; car vous alléguez le bruit, le tumulte, les soins, les engage* ments , les agitations du monde : tout votre temps, dites-vous, s'y consume, et à peine pouvez-voug vous reconnaître. Or voilà justement pourquoi vous avez plus besoin d'une solide méditation , afin que ce tumulte et ce bruit du monde ne vous jette point dans un oubli entier de Dieu, etde ce qui lui est dû; afin que ces soins du monde, comme des épines, n'étouffent point dans vous le bon grain delà parole de Dieu , et qu'ils ne vous détournent point du som de votre âme etde sa perfection ; afin que ces engagements du monde ne deviennent point pour vous des engagements d'iniquité et que ce ne soient point des pierres de scandale où votre vertu se démente ; afin que ces agitations du monde ne vous troublent point etsij*ose m'exprimerdelasorte, ne vous étourdissent point jusqu'à vous endurcir le cœur et à vous 6ter tout sentiment de piété : car c'est ce qui arrive communément.

Le dirai-je, et quelle peine .aurais-je à le dire, puisque ce n^est point un paradoxe, mais une vérité certaine et indubitable ? Un solitaire , un religieux, une personne de piété et séparée du monde , quoL que vivant dans le monde, pourraient plus aisément se passer de la méditation ; et la preuve en est trèsnaturelle : parce que dans le silence du désert, dans fobscurité du cloître, dans le repos d'une vie pieuse et retirée , il y a beaucoup moins d'objets qui les puissent distraire, et qu'après tout, au défaut de la méditation , ils ont bien d'autres observances qui les attachent à Dieu, qui leur en renouvellent à toute heure la pensée , qui , en cent manières différentes , leur remettent devant les yeut les maximes éternelles, et qui par là leur servent de préservatifs contre la dissipation de l'esprit, et tous les relâchements où elle serait capable de les porter. Mais dans le train de vie où vous êtes, et dans la situation où il vous met , si vous rejetez la sainte méthode que je vous prescris , et si vous refusez de vous Y assujettir, que vous restera-t-il pour y suppléer?

Peut-être est-ce le terme de méditation qui vous choque : car la faiblesse du mondain va quelquefois jusque-là. On est prévenu contre tout ce qui a quelque apparence de vie dévote ; et c'est assez d'entendre nommer certaines pratiques, pour en concevoir du dégoût , et pour traiter ceux qui nous les propo* sent d'esprits simples et de gens qui ne savent pas le monde. Eh bien! si le nom ne vous plaît pas, laissez-le, j'y consens; mais retenez la chose; Il importe peu du reste comment vous l'appellerez. Et ne me dites pas que vous ne savez point méditer, et que vous n'en avez nul usage : car je dis moi.

Page 1