DANGER D'UNE GRANDE RÉPUTATION
putation. On ne dit point d'eux, comme on le dit de quelques autres : Cest un grand honune, . un ^rand magistrat, un grand politique, un grand théologien , un grand écrivain , un grand orateur, un grand prédicateur.: noms fastueux et brillantes qualités qui éblouissent et dont on est souverainefoent jaloux. Ainsi la grande réputation est au-dessus de la bonne réputation. Or, en matière de réputation et d'honneur, dès qu'on n'est pas au plus haut point, on compte communément assez peu tout le reste. Mais moi je prétends que daos ces ^andes réputations il y a souvent bien de l'illusion. Je prétends, lors même qu'elles sont le plus justement acquises, comme quelques-unes peuvent l'être, qu'il y a du moins bien du danger, et qu'il est infiniment à craindre que, par les sentiments qu'elles inspirent, elles ne deviennent plus pernicieuses qu'elles ne sont glorieuses et avantageuses. Je n'avance rien sans preuves ; et , de toutes les preuves, la plus sensible, c'est la connaissance que nous avons 'du monde , et ce que l'usage de la vie nous apprend. I. Illusion : car si nous observons bien sur quoi «ont établies ces réputations qui font tant de bruit ^ nous- trouverons que la plupart n'ont pour fondement que l'occasion et le hasard , que la conjoncture favorable des temps, que le défaut de compétiteurs et de gens de mérite , que le caprice et le mauvais goât du public, que quelques dehors spécieux , accompagna de beaucoup de confiance et de présomption , que des secours étrangers et cachés , que la distinction de la naissance et du rang , que l'inclination , la faveur, et particulièrement l'intrigue. Gardonsnous de btesser personne : ce n'est pas mon dessein , il Dieu ne plaise. Je parle en général, et quiconque voudrait faire là-dessus des applications odieuses ne doit les imputer qu'à lui-même, et ne peut m'oa rendre responsable.
Mais cette déclaration faite de ma part , et sans entrer dans aucun détail , je reprends ma propositiori , et ,de bonne foi , je demande combien on a vu de ces prétendus grands hommes qui devaient toute leur réputation à un succès où je ne sais quelle heureuse aventure avait eu plus de part que le génie et l'habileté. Tel dans les armes est devenu célèbre par one victoire qu'il a remportée, ou plutôt qu'on a remportée pour lui et en son nom. Elle lui est attribuée, parce qu'il avait le commandement, et il en a l'honneur, sans en avoir, à bien dire, ni sontenu le travail, ni couru le péril.
Il en est de même dan» le maniement des af&ires , de même dans la magistrature et la dispensation de la Justice, de mtoe dans les lettres et les sciences, soit divines, soit humaines; de même (le croirait-on, si rexpérlence ne nous en convainquait pas ?) dans le ministère évangélique , dans la direction des consciences, dans la pratique de la perfection et de la
sainteté chrétienne. L'un est r^ardé comme un esprit supérieur, comme un homme intelligent, sage dans ses entreprises, solide dans ses vues, juste dans ses mesures. U. réussit; et, parce qu'il est ordinaire de juger par les événements , de là vient la haute estime qu'on en fait. On ne cesse point de l'admirer et de l'exalter. Mais ces lumières si pures , mais ces vues si droites, ces mesures si justes, est-ce de son fonds qu'il les tire, ou ne sonC-ce pas peutêtre des amis qu'il consulte ^ des subalternes auxquels il se confie, qui, secrètement et quelquefois sans qu'il l'aperçoive lui-même, le guident dans toutes ses démarches, et l'éclairent dans toutes ses délibérations et toutes ses résolutions? L'autre se fait écouter comme un maître, tant il parait avoir acquis de connaissances , et être versé en tout genre d'érudition. On le met entre les savants au premior rang; et iï est vrai qu'il n'y a point de matière sut quoi il ne s'explique d'une manière à imposer. Je dis à imposer : car tout cet appareil de doctrine n'est souvent autre chose qu'une belle superficie, sous laquelle il y -a beaucoup de vide et fort peu de substance. A force de tout savinr, ou dé vouloir tout s»* voir, il arrive assez qu'oit ne sait rien. On se ifiut néanmoins valoir par une ùtcilité dé s'énoncer et une abondance de paroles qui ne tarit point, par un ton décisif et assuré, qui semble ne pas permettre le moindre doute et prévenir toutes les difficultés, par un étalage de termes, de noms, de raisonnements, de faits qui ne peuvent guère être contredits, parce que la plupart de ceux qui les entendent n'y comprennent rien , et que n'étant pas en état d'en voir le faible, ils deviennent adorateurs de ce qu'ils ignorent.
Que dirai-je de ces orateurs dont la vaine et spécieuse éloquence attire à leurs discours les villes entières? On les suit avec empressement. Le concours crott de jour en jour; ce sont les oracles de tout un pays. Heureux d'avoir eu à se produire dans des temps de décadence et de disette : je veux dire, dans des temps où le goût dépravé du siècle ne di^ cernait ni l'excellent ni le médiocre, mais les confondait ensemble, et négligeait le solide et le vrai pour s'attacher à de fausses Itieurs', dans des teoips où le talent se bornait au éoûàe la voit dont l'oreille était flattée , et à certain extérieur qui frappait les yeux ; surtout dans des temps où de secrets intérêts engageaient un puissant parti à soutenir l'orateur, et à le mettre dans un crédit dont l'éclat rejaillît sur le parti même et servît è l'ilHistrer et à l'autoriser.
Ce n'est pas pour une fois que se sont ainsi for^ mées les plus grandes réputations , non-seulement en matière d'éloquence, mais, l'oserai-je dire? en matière de mœurs, en matière de direction et de conduite des âmes, en matière de piété et de reli-