DANGER D'CNE GRANDE RÉPUTATION
gion. On transforme en anges de lumière des hommes très-peu éclairés dans les choses de Dieu. On les propose comme les dépositaires de la plus pure morale de TÉvangile, comme .les seuls guides instruits des voies du salut et capables de les enseigner. On répand leurs ouvrages comme autant de chefsd'œuvre et comme le précis de toute la vie spirituelle. Mille esprits aisés à séduire se laissent préoccuper de ces idées. De Fim elles se communiquent à l'autre. C'est bientôt une opinion presque universelle et une réputation hors de toute atteinte.
Du moins si des gens qui se voient préconiser de la sorte rentraient en eux-mêmes , s'ils se rendaient quelque justice , et qu'ils reconnussent de bonne foi combien ils sont au-dessous de ce qu'on pense d'eux, et combien leur réputation passe leur mérite. C'est ee que l'humilité demanderait, et ce que la seule équité naturelle ne manquerait pas de leur inspirer, s'ils la consultaient. Ils seraient peu touchés alors des applaudissements qu'ils reçoivent. S'ils ne se tenaient pas toujours obligés de les arrêter au dehors en se déclarant, ils les désavoueraient dans le fond de l'âme ; ils les tourneraient même à leur confusion, bien loin de s'en faire une gloire, parce qu'ils sentiraient combien peu ils leur sont dus, et quelle en est l'illusion. Ils iraient encore plus avant, et, par la comparaison qu'ils feraient d'eux mêmes avec d'autres qui valent mieux qu'eux, et qui demeurent dans l'oubli ,*ils comprendraient que ce ne sont pas toujours les vrais mérites qui éclatent. Ils les honoreraient jusque dans leur obscurité; ils les respecteraient et se garderaient bien de leur témoigner le moindre mépris , ni de s'arroger une supériorité dont ils se déporteraient volontiers en leur faveur. Telles sont, dis-je, les dispositions où ils devraient être; mais , par l'aveuglement et l'enchantement de notre orgueil, tout le contraire arrive, et voilà , outre l'illusion , quel est encore le danger d'une grande réputation.
II. Danger : car un homme s'enivre de son succès. Il n'examine point comment, ni par où il est parvenu : peu lui importe de le savoir, et même il se plaît à en perdre le souvenir. Il jouit de sa réputation, bien ou mal acquise, il en perçoit et en goûte les fruits : c'est assez. Que dis-je? il va même aisément jusqu'à se persuader qu'il y a en effet dans sa personne quelque chose qui le relève , et qui lui donne rang à part. Il l'entend dire si communément , et ce langage lui est si agréable, qu'il n'a pas de peine à le croire. Delà donc les retours sur soi-même, les complaisances secrètes où il aime à s'entretenir; de là les hauteurs d'esprit, les airs impérieux , les paroles sèches et dédaigneuses ; de là il s'attend bien qu'on le ménagera , qu'on aura pour lui des égards, que dans une société, dans une compagnie, on lui accordera des privilèges , parce qu'il fait hon-
neur au corps, et qu'il en est un des premiers ornements; de là il ne peut souffrir que, dans les mêmes fonctions et le même emploi , qui que ce soit ose s'égaler à lui. Il trouverait même fort étrange que quelqu'un entreprit d'en approcher, voulant qu'il ne soit parlé que de lui, et concevant pour autrui la même jalousie qu'il excite dans les autres à son égard. Enfants des hommes, que vous êtes vains, en recherchant comme vous faites la vanité , et qu'il y a d'erreur et de mensonge dans ce que vous poursuivez avec plus d'ardeur I
Ceci, au reste, ne regarde pas seulement cesi^randes réputations que j'ai dit être mal fondées, mais celles mêmes qui sont le plus solidement et le plus justement établies. Car il y en a, il y a de ces hommes singuliers et rares, qui emportent avec raison tous les suffrages , et à qui la plus maligne envie est forcée de rendre une espèce d'hommage par son silence et par son estime; elle plie devant eux, et elle se tait. On en fait mention de tous cotés; partout on les reçoit avec agrément : grands et petits, tout le monde leur témoigne du respect et de ia vénération. Or par là ils sont exposés à la même tentation que les autres; et, quoique quelques-uns peut-être, par le bon caractère de leur esprit, se préservent de ce danger, il n'y en a que trop qui y succombent.
Et à dire vrai , il en est d'une grande réputation comme d'une grande fortune : il est également dif- Gcile de bien soutenir l'une et l'autre, et de ne s'y point oublier. Quand on se voit dans un certain degré d'élévation, et de distinction, il semble qu'on ait été tout à coup métamorphosé dans un nouvel homme. Ce sont des pensées, des affections, des sentiments tout différents; c'est une conduite tout opposée à celle qu'on avait tenue jusque-là. On était d'un commerce aisé, commode, honnête ; on se familiarisait avec des amis : mais les temps sont changés, et il s'est fait le même changement dans le cœur ; on est devenu homme trop important, pour entretenir désormais de pareilles liaisons; on a pris son vol bien plus haut, et l'on ne s'associe plus qu'avec les grands : comme si , à l'exemple de ces pharisiens qui se séparaient du peuple , on disait au reste du monde : Tenez-vous loin de moi. On le dit, non pas de vive voix, ni d'une façon si grossière, maison le donne assez à entendre par un visage froid et composé, par une réserve affectée, par une conversation sérieuse, par mille témoignages qui se font tout d'un coup apercevoir. Pitoyable faiblesse, où se laissent aller les meilleurs esprits! Il n'est point de poison plus subtil que l'orgueil. Il a corrompu jusque dans le ciel les plus sublimes intelligences : ne nous étonnons pas que sur la terre il puisse pervertir les âmes d'ailleurs les mieux constituées et les plus fermes. Encore si ce n'était là qu'une de ces faiblesses hu-
DANGER DUNE ÔBANDË RÉPUtAtlÛN.
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maines qui n'ont nul rapport au salut, et qui n'y causent aucun dommage : mais en est-il une plus pernicieuse, puisqu'elle est capable de nous enlever devant Dieu tout le fruit d'une vie passée dans les plus longs et les plus rudes travaux? car il n'en coûte pas peu pour se faire une grande réputation, et pour la conserver. Que la nature nous ait doués des plus belles qualités, cela ne suffit pas. Ces qualités naturelles sont des talents, mais il les faut cultiver; c'est une bonne terre, mais il y faut planter, il y faut semer, il y faut faire germer et croître le grain. Sans cette culture tout dépérit et rien ne profite.
Aussi sommes-nous témoins des soins infinis, de l'application continuelle, des études, des recherches, des fatigues d'un homme qui veut, par la voie du mérite, se signaler dans sa profession et rendre son nom célèbre. Toute son attention va là; il ne pense qu'à cette réputation , il n'est en peine que de cette réputation ; il ne mesure ses avantages et ses progrès que par cette réputation. Si cette réputation augmente et se répand , il se tient heureux : si quelque événement l'arrête , et qu'elle ne soit pas aussi prompte à s'avancer qu'il le désire, il en est désolé; et parce qu'il n'est rien de plus facile à blesser, estil précautions qu'il ne prenne pour la ménager ? estil efforts qu'il ne redouble pour la rétablir, du moment qu'elle commence à déchoir et à tomber ? Si bien que l'unique objet de ses vœux, c'est cette réputation ; que l'unique fin de ses actions , c'est cette réputation ; que son idole et comme sa divinité , c'est cette réputation.
Je n'exagère point. Je ne dis que ce que nous observons dans tous les états, et tous les jours. Or de la que s'ensuit-il ? un grand désordre et un grand malheur : c'est-à-dire que nous rapportons tout à notre gloire et non à la gloire de Dieu , voilà le désordre ; et que ne faisant rien en vue de Dieu et de sa gloire, tout ce que nous faisons n'est rien devant Dieu , voilà le malheur. Malheur et désordre d'autant plus déplorables , que les plus saints ministères ne sont pas exempts de l'un ni de l'autre ;et n'estce pas ce que je puis justement appeler Tabomination de désolation dans le lieu saint?
Car pour nous instruire nous-mêmes, nous, ministres et prédicateurs de l'Évangile , et pour ap*prendre à nous garantir de la plus mortelle contagion que nous ayons à craindre , est-il rien dans nos fonctions apostoliques de plus fréquent, que de se laisser surprendre à l'attrait d'une grande réputation ? En préchant la parole de Dieu, on la profane, parce qu'on l'emploie, non point à faire connaître et honorer Dieu , mais à se faire honorer et connaître soi-même. Peut-être avait-on eu d'abord des vues plus épurées. Peut-être en recevant sa mission et se mettant en devoir de l'exercer, avait-on dit comme l'apôtre : Nous ne nous prêchons point nous- I
BOVEDALOUB. — T. III.
mêmes , mais nous prêchons Jésus-Christ Noire- Seigneur, ( 2. Cor, , 4. ) On avait été élevé dans ces sentiments , on les avait apportés au saint ministère, et l'importance était d'y persévérer; mais bientôt l'ennemi est venu jeter l'ivraie dans le champ du père de famille. Ce n'est point à la faveur des ténèbres , mais au grand jour d'une réputation naissante et brillante. Une foule d'auditeurs qu'on traîne après soi, leur assiduité, leur attention, leurs acclamations, toutes les chaires ouvertes au nouveau prédicateur, tous les honneurs qu'on lui rend ; les personnes du plus haut rang qui l'appellent auprès d'eux , et l'accueil favorabSe qu'ils lui font dès qu'il se présente : tout cela met à d'étranges épreuves la pureté de son zèle et la droiture de ses intentions. Insensiblement ses premières vues s'effacent, et le monde prend dans son cœur la place de Dieu. Car autant qu'il plaît au monde et parce qu'il plaît au monde , le monde commence à lui plaire. Je veux dire qu'il s'attache au monde , qu'il aime à voir le monde, à converser avec le monde, à se faire d'agréables sociétés dans le monde, non point pour la sanctification du monde, mais pour sa propre satisfaction. Et comme on devient bon avec les bons, méchant avec les méchants, il devient mondain avec les mondains : de sorte que, malgré la sainteté de son ministère, qui de soi-même ne tend qu'à rendre gloire à Dieu et à procurer le salut des âmes, il n'a que des idées mondaines , et n'est touché que de sa réputation et des agréments qu'elle lui fait goûter parmi le monde.
Voilà , dis-je, le grand intérêt qui l'anime et qui le soutient dans ses laborieuses occupations; voilà le grand principe qui le meut , qui l'engage à ne se donner aucun relâche ni aucun repos , qui d'année en année le pique d'une ardeur et d'une émulation toujours nouvelle : voulant fournir avec le même honneur et la même estime toute sa carrière , et ne craignant rien davantage que de laisser apercevoir en lui quelque changement et de dégénérer dans l'opinion publique. De cette manière , ses jours s'écoulent, son âge avance, la mort approche, et il est enfin question de se disposer à paraître devant Dieu, et à subir ce terrible examen où Dieu lui demandera compte des talents dont il avait été si libéralement pourvu. Or, qui peut exprimer de quel étonnement et de quelle frayeur il sera saisi , lorsque , réfléchissant sur lui-même, il entendra dans le secret de l'âme la voix de sa conscience, qui lui redira ce que le Sauveur du monde disait à ses disciples : Prenez garde de ne point faire vos bonnes œuvres devant les hommes pour en être vus et considérés ; autrement vous n'en recevrez nulle récompense de votre Père céleste, ( Matth. , 6. ) Il aura beaucoup travaillé, il aura fait de violentes contentions d'esprit et de corps , et il se sera consumé de veilles ; mais avec