‹ Œuvres de Bourdaloue (volume 5)Chapitre 201 sur 352 · CARACTÈRE DE LA CHARITÉ CHRÉTIENNE · texte numérisé non relu

CARACTÈRE DE LA CHARITÉ CHRÉTIENNE

que, par une confiance réciproque, la charité ouvrit les cœurs, et que dans ces ouvertures de cœur les hommes pussent avoir entre eux de sûres et d'utiles communications. Cétait la douceur de la so • dété humaine; c'en était Tavantage le plus solide : mais il fallait pour cela une charité sans fard et sans déguisement, une charité intime et véritable. Or, où la trouver ? et tant qu'elle sera aussi rare qu'elle Test , il n*est pas surprenant t]ue chacun de part et d'autre se tienne si resserré , et qu'entre les esprits il y^ ait si peu d'ikrcord et de bonne intelligence.

Charité efficace et pratique. Parce que Dieu nous a aimés et qu'il nous aime sincèrement, il nous a aimés et il nous aime efficacement. L'un suit de l'autre et en est l'effet immanquable. Car aimer sincèrement, c'est vouloir sincèrement du bien à celui qu'on aime , et dès qu'on lui veut du bien sincèrement, on le fait du moment qu'on le peut et selon qu'on le peut. Aussi quels biens n'avons-nous pas reçus de notre Dieu? quels biens n'en recevonsnous pas tous les jours, et que nous réserve-t-il encore dans l'avenir? Marque essentielle par où le Fils de Dieu donnait à juger de l'amour de son Père pour nous. Voulez-vous savoir, dit-il à un docteur de la loi, comment Dieu a aimé le monde? // l'a aim4 jusqu'à livrer son Fils unique pour le monde. (Joan., 3.) Marque sensible et convaincante à quoi l'apôtre saint Paul reconnaissait l'amour de Jésus-Christ, même pour lui en particulier : Utn'a aimé {Gai. , 3) , s'écriait ce mattre des gentils, saisi d'étonnement et comme ravi hors de lui-même; il m'a aimé, ce Dieu Sauveur, et la preuve de son amour la plus incontestable et la plus touchante est de s'ét/re Hvré pour mol. Il est vrai que la charité ne nous engage pas toujours à ces sortes de sacrifices; il est vrai qu'elle he nous oblige pas toujours à exposer notre tîe ni à la perdre pour le prochain. Il y a des rencontres où nous le devons; mais ces rencontres ^ après tout , ces occasions ne sont pas fréquentes , et je veux bien ne les point compter parmi les devoirs communs de la charité. Je me borne à ces devoirs ordinaires, dont les sujets se présentent presque à toute heure , et dont je ne fais point le détail, parôe qu'il ferait infini. Une âme que la charité anime n'a pas besoin qu'on les lui fasse connattre, elle les aperçoit d'elle-même ; et pour les découvrir, elle devient aussi clairvoyante et aussi ingénieuse que sa charité est prompte et ardente. Elle sait prévenir, servir, faire plaisir selon toute l'étendue de son pouvoir. Elle sait assaisonner les services qu'elle rend par des manières encore plus gracieuses que les grâces mêmes qu'elle fait. Elle sait compatir aux maux du prochain , le sodiager, lui prêter secours et l'aider à propos. Elle sait, par l'esprit de chanté qui l'ins-

pire et qui la conduit, parler, se taire, agir, s'arrêter, se gêner, se mortifier, relâcher de ses intérêts, et renoncer à de justes prétentions. Elle sait, dis-je, tout cela, parce qu'elle s'a£fectionne à tout cela, parce qu'elle s'étudie à tout cela, parce qulntérieurement portée à tout cela , elle y pense inces^ samment et ne laisse rien échapper à son attention et à sa vigilance: Mais , par une règle toute contraire, que la charité vienne à se refroidir ou même à s'éteindre dans nos cœurs , tout cela disparaît à nos yeux et s'eiïace de notre souvenir. On n'est bon que pour soi-même, et l'on ne se croit chargé que de soi-même. Qu'ai-je affaire , dit-on , de celui-ci et de celui-là? Que puis-je faire pour eux? On ne le voit pas , parce qu'on ne le veut pas voir, parce que dans une indolence et une insensibilité que rien n'émeut , on ne veut pas , pour qui que ce soit , se donner la moindre peine , ni se causer le moindre embarras. On est amateur de son repos : quiconque peut le troubler passe pour importun , et fatigue par sa présence.

Charité sanctifiante et toute salutaire : je m'explique. Je ne dis pas seulement salutaire et sanctifiante à l'égard de celui qui la pratique , et qui en a le mérité devant Dieu ; mais je dis sanctifiante et salutaire pour celui même envers qui elle s'exerce, et qui en est le sujet. Car de même que la charité de I>ieu envers les hommes a pour fin principale leur sanctification et leur salut, et que toutes les vues de sa providence sur nous se rapportent là, de même est-il de notre charité de procurer, autant qu'il nous est possible, le salut du prochain , et de nous intéresser dans la plus grande affaire qui le regarde. Non pas que tous soient appelés à prêcher l'Évangile comme les apôtres , ni que tous aient été destinés à conduire les âmes comme les ministres et les pasteurs de rËglise. C'est une vocation particulière et spécialement propre de certains états : mais, outre cette vocation spéciale, il y a une vocation commune et générale à laquelle nous avons tous part , et qui se trouve exprimée dans cet oracle du Saint-Esprit : Dieu les a tous chargés les uns des autres. (Eccli., 32.) Et certes^si c'est pour nous un de voir de charité d'assister le prochain dans ses besoins temporels, n'en est-ce pas un encore plus important de l'assister dans ses besoins spirituels , quand nous le pouvons et de la manière que nous le pouvons? Or, il y a mille conjonctures où nous le pouvons , où, dis-je, nous pouvons donner au prochain d'utiles conseils par rapport au salut , où par de sages remontrances nous pouvons détourner le prochain des voies corrompues du monde et l'attirer dans les voies du salut, où nous pouvons en de pieux entretiens instruire le prochain, l'éclairer, l'édifier, le porter à dé saintes résolutions touchant le salut ^ et l'y confirmer. Il n'est point pour cela néoeisaire

AMITIÉS PRÉTENDUES SOLIDES

,que nous «oyons revêtus de certaines dignités , ni | ne nous fait que trop connattre , et de quoi nous oue nous ayons Tautorité en main. D'égal à égal allons encore ici nous convaincre.

que nous ayons on peut de la sorte se communiquer Pun à Tautre ses pensées et ses sentiments, on peut être, pour ainsi dire , Tapôtre Fun de Tautre. Zèle d'auUnt plus digne de la charité chrétienne, que le salut est un bien plus excellent, et que c'est le souverain bien. Par là combien de mauvais exemples la charité ferait-elle cesser? combien de scandales retrancheraitelle? combien écarterait-elle de dangers et d'obstacles du salut? Elle sanctifierait le monde, comme elle le sanctifia dans ces heureux temps de l'Ëglise, où les fidèles vivaient ensemble avec la même union que s'ils n'eussent eu qu'un cœur et qu'une âme. C'est ainsi que nous espérons vivre éternellement dans le ciel, et c'est ainsi que dès maintenant la charité doit nous disposer à cette vie biiMiheureuse et immortelle où nous aspirons.

DEUX SOBTBS d' AMITIÉS : LES UNES SOLIDES OU PRÉTENDUES SOLIDES', LES AUTRES SENSIBLES ET PRÉTENDUES INNOCENTES.

Rien de plus louable ni de plus conforme , nonseulement à la raison , mais à la religion même de riiomme, que l'amitié bien entendue et prise selon les vraies idées que nous en devons concevoir. C'est, dit le Sain^Esprit, un trésor dont le prix est inestimable, c'est une protection contre l'injustice, c'est un remède contre les accidents et les revers de la fortune, c'est une source de lumières et de conseils, c'est l'acsaisonnement des biens , c'est l'adoucissement des maux. Que d'avantages! et qui croirait que d'un si bon fonds il dût naître tant de mauvais fruits! Mais, par une malheureuse destinée, les meilleures choses sont sujettes à dégénérer et à se corrompre , comme nous le voyons dans l'amitié. Car, à ne parler même que des amitiés les plus honnêtes en apparence et selon l'opinion du monde , il y en a de deux sortes : savoir, des amitiés solides et des amitiés sensibles. Amitiés solides ou prétendues solides, qui ne consistent point en certains sentiments tendres et affectueux , mais dans un attachement réel à la personne d'un ami , et dans un dévouement parfait à son service. Amitiés sensibles , qui font une impression plus vive sur le cœur, qui te touchent, qui l'affectionnent, mais du reste, à ce qu'il paraît, sans altérer en aucune manière son innocence , et sans le porter au delà des règles du devoir le plus rigoureux. Or, examinons un peu les unes et les autres , telles que le monde les imagine; telles que le monde !es demande , telles que le monde les autorise, telles qu'il les approuve et qu'il les vante. Jusqu'à les ériger en vertus : quels désordres dans la pratique I quels abus énormes n'y trouverons-nous pas? Cest oe que l'usage le plus ordinaire de la vie

AMITIES PRETENDUES SOLIDES

Un ami solide : belle qualité. Un ami qui , sans s'arrêter à des paroles , à de spécieuses démonstrations, à de vains sentiments d'une affection et d'une tendresse puérile, agit efGcacement pour son ami dans toutes les rencontres , et ne lui manque jamais au besoin : caractère digne d'une âme bien née, et qu'on ne peut assez estimer. Mais dans ce caractère si estimable , il y a néanmoins des limités où il faut se contenir, et des extrémités dont on doit se garantir : or ce sont ces limites que le monde ne connaît point , et c'est dans ces extrémités même que le monde met la perfection de l'amitié. Car, qu'est-ce qu'un solide ami selon les principes du monde? qu'est-ce qu'un ami sur qui Ion compte, de qui Ton se tient assuré comme de soi-même, en qui l'on a une confiance sans réserve, et dont on ne saurait trop exalter la droiture, la fidélité, le bon cœur ? qu'est-ce, dis-je, que cet ami ? c'est un homme prêt à entrer dans tous les intérêts de son ami , fussent-ils les plus mal fondés et les plus injustes; prêt à entrer dans toutes les passions de son ami , fussent-elles les plus déréglées et les plus violentes; prêt même à entrer dans toutes les erreurs de son ami , fussent-elles les plus contraires à la religion et les plus fausses. Voilà ce que le monde appelle être solidement ami; voilà , selon le monde, le modèle des amis : mais quel renversement ! Considérons la chose plus en détail.

I. On entre dans tous les intérêts d'un ami , et l'on s'y croit obligé par devoir : première maxime sur laquelle on règle sa conduite , et qui n'a rien , à ce qu'il semble d'abord, que de raisonnable. Mais parce que les intérêts de cet ami se trouvent souvent malheureusement attachés à des entreprises pleines d'injustices, à des prétentions sans fondement, à des usurpations, à des vexations, à des subtilités de cliicane , et à des poursuites qui blessent toutes les lois de la conscience, en se portant pour ami, et voulant en faire l'office, on devient par amitié le fauteur et le complice de l'iniquité, de l'intrigue, de la fraude , de l'oppression , des plus criminels et des plus indignes procédés.

Par exemple, cet ami est engagé dans une affaire. C'est un procès qu'il intente mal à propos. Dès qu'on est son ami , on conclut qu'il faut le servir ; et pour cela que ne fait-on pas ? Quels ressorts ne remue-t-ou pas ? T a-MI voie que Ton ne tente , adresse que l'on n'emploie , crédit et faveur que l'on n'épuise? Combien de brigues, combien de prières, combien de sollicitations et d'intercessions pour appuyer un prétendu droit que l'amitié seule soutient? On y réussit, on en vient à bout; mais

AMiTIfeS PB£TENI>OËS SOLIDES.

de quel s crimes se trouve-i-on chargé devant Dieu, pour avoir donné sa protection à une cause qui damnera tout à la fois et celui qui Ta gagnée, parce qu*elle le met en possession d'un bien mal acquis , et celui qui Ta perdue, parce quelle le jette dans le désespoir, et celui qui en a connu, parce qu'il a trahi son ministère, et l'ami qui en a pris soin, parce qu'il s'est rendu responsable de tous les dommages qui en doivent provenir? N'est-ce pas là ce qui se passe tous les jours? ne sont-ce pas les preuves que le monde attend d'un'attachement véritable et effectif? ne sont-ce pas dans son langage les coups d'ami ? Coups d'ami ! c'est-à-dire', détours , artifices , mensonges , fourberies. Coups d'ami ! c'est-à-dire vols et brigandages , cabales formées contre le pauvre et l'innocent, contre la veuve et l'orphelin. Coups d'ami ! c'est-à-dire inhumanités , cruautés , tyrannies.

Cependant n'exagérons rien; et sans sortir de notre exemple et du fait particulier que je rapporte, exposons-le dans les termes les plus simples et les plus favorables. Je sais que dans l'amitié dont je parle , il y a divers degrés d'abus et de désordres. Je sais que cette amitié mondaine n'agit pas également sur toutes sortes de sujets; qu'elle ne corrompt pas jusques à ce point tous les amis , et qu'il y en a d'une conscience assez timorée pour ne vouloir pas s'abandonner ouvertement à de semblables excès. Voilà de quoi je conviens ; mais du reste , dans la distinction que je veux bien faire de ces degrés différents, et dans les tempéraments même qu'on prend et où l'on croit pouvoir s'en tenir, je prétends qu'il n'y en a aucun qui puisse être justifié en quelque manière par le prétexte de l'amitié, parce qu'il n'y en a aucun qui puisse en quelque manière s'accorder, non-seulement avec le christianisme le plus exact et le plus étroit , mais avec le christianisme le pliïs modéré et le moins sévère.

En effet, les uns , quoique d'ailleurs ils ne manquent pas de probité, s'embarquent, pour user de cette expression , témérairement et en aveugles , dans l'affaire d'un ami , sans savoir s'il a droit où s'il ne l'a pas , sans prendre soin de s'en éclaircir, ne voulant pas même s'en faire instruire, et croyant que ce respect est dû à l'amitié. C'est mon ami , dit-on. Je suppose qu'il est homme d'honneur, et qu'il n'a rien entrepris que dans l'ordre. Je l'offenserais de témoigner là-dessus le moindre doute, et d'en venir à une discussion qui lui serait injurieuse. C'est ainsi qu'on raisonne, et, rassuré par ce faux raisonnement, on met tout en œuvre pour cet homme réputé ou supposé honnête homme. On agit pour lui avec la même chaleur et le même zèle que si l'on était convaincu qu'il a raison , et que la justice est de son côté. Mais est-il donc permis de se mettre si aisément au hasard de la violer, cette

justice qu'on ne connaît pas , et qui peut être toute pour une partie adverse que l'on accable? Dieu tient sans cesse la balance en main pour peser ce qui appartient à chacun : souffrira-t-il qu'impunément l'équité soit exposée de la sorte aux indiscrétions d'une amitié zélée, qui donne à tout sans discernement? Car, si cet ami a tort, si cet ami est mal établi dans ses demandes , si cet ami veut avoir ce qui n'est point à lui , et que par votre secours il l'obtienne contre le bon droit, les conséquences n'en peuvent être que très-pernicieuses. Mais à qui pernicieuses? sera-ce seulement au juste et au faible que le poids de votre autorité a fait succomber? ne sera-ce pas encore plus à vous-même? Quand Dieu, comme s'exprime l'Écriture, viendra juger les justices , quand il faudra lui rendre compte de cette sentence, de cet arrêt qui, pour seconder les criminelles intentions d'un ami, lequel abusait de votre crédulité , vous a coûté tant de démarches et tant de soins , quelle excuse et quel titre de justification aurez-vous à produire? En serez-vous quitte pour dire : Seigneur, c'était mon ami. Je ne pensais pas qu'il fût capable d'attaquer personne sans sujet, ni qu'il voulût enlever le bien d'autrui ! je ne le savais pas. Mais si vous ne le saviez pas , pourquoi ne vous en informiez-vous pas? mais si vous ne le saviez pas , pourquoi vous étesvous ingéré avec tant d'ardeur dans une cause dont le fond vous était inconnu , et dont les suites devaient retomber sur vous ?

D'autres sont plus éclairés. L'affaire de leur ami leur paraît insoutenable , et ils n'ont garde aussi de la défendre. Us en auraient trop de scrupule , et ce serait même se déshonorer dans le public, et se couvrir de confusion. Mais, après tout, que faire, disent-ils? c'est un ami : le voilà dans un mauvais pas ; l'amitié veut qu'on l'en tire le moins mal qu'il sera possible. Quel est donc l'expédient qu'on imagine ? c'est de lui ménager un accommodement qui arrête le cours d'une affaire si épineuse, et si fâcheuse , qui en prévienne le jugement , qui assoupisse tout , et qui lui ouvre une belle porte pour sortir d'un embarras où il était en danger de se perdre. Ce n'est pas assez , et l'on va plus avant ; car la même amitié demande que cet accommodement qu'on médite, on tâche de le rendre à l'ami qu'on sert le plus avantageux ou le moins onéreux qu'il le peut être; qu'on lui en épargne les avances, les frais, les charges; qu'au moins on les réduise à l'égalité, quoique les droits soient si inégaux; enfin, qu'on ajuste si bien les choses, ou plutôt qu'on les embrouille tellement , qu'ik ne paraisse jamais qui des deux avait plus lieu que l'autre de se plaindre. Mais la partie lésée en souffrira : c'est à quoi l'on n'a point d'^rd, selon la maxime générale qu'on pense pouvoir suivre, et qu'on

AMITIÉS PRET£NDUES S(M4i)£S.

applique très-faussement à l'affaire présente, savoir, qu*èn matière (Taccommodement il est néces- j saire que chacun se relâche, et qu'alors la perte comme le gain doit être partagée. Mais si cette . partie offensée n'y consent pas; si cet hommes voyant les conditions dures et hors de raison qu'on lui propose, refuse de s'y soumettre et les rejette, oii saura bien l'y faire venir. On formera tant d'oppositions, on suscitera tant d'incidents, on le fatiguera par tant de délais, on l'intimidera par tant de menaces, on le pressera par de si fortes instances , on l'endormira par de si agréables promesses, on l'éblouira par des espérances si engageantes, en un mot, on le tournera de telle façon, qu'on lui arrachera un aveu forcé , et qu'on l'amènera presque malgré lui à ce qu'on avait en vue , qui était de dégager cet ami et de le sauver d'un écueil où il allait infailliblement échouer. L'affaire est donc ainsi conclue , et l'on s'en applaudit , on en fait gloire , on en triomphe : gloire dont les grands et les puissants du siècle sont surtout jaloux. Dès qu'une fois ils ont pris quelqu'un sous leur protection , dès qu'ils l'ont honoré de leur faveur, il semble que ce soit désormais une personne sacrée. Il faut prendre garde à ne la pas heurter le moins du monde. Ce serait s'attaquer à eux-mêmes , et oublier le respect dû à leur grandeur et à leur rang; ce serait assez pour encourir toute leur indignation , et pour s'attirer de leur part d'étranges retours.

De là vient qu'il y a des gens contre qui l'on ne peut jamais espérer de justice. Quelque dommage qu'on en reçoive, on aime mieux , sans éclat et sans bruit, se tenir dans le silence et ne rien dire, que d'avoir aucun démêlé avec eux. Et en effet, c'est souvent le parti le plus sûr et le plus sage : pourquoi ? parce qu'ils ont des amis qu'ils vous mettront en tête, et qu'à l'abri de ces protecteurs ils sont en état de repousser tous vos coups , et de résister à tous vos efforts.

De là même vient encore qu'il y a des gens qui , sans nul avantage naturel , sans talent , sans service , sans nom , parviennent à tout , tandis que d'autres avec les meilleures dispositions et d'excellentes qualités , demeurent en arrière , et ne peuvent s'avanc«r. Dans une concurrence, un homme de rien , et peut-être, pour n'user point d'une expression plus forte, un malhonnête homme , l'emportera sur un homme de naissance et plein de vertu. TTn ignorant occupera une place que le phis habile ne peut obtenir : comment cela? c'est que celui-là est porté par des amis qui le poussent , au lieu que celui-ci n'a pour patron ni pour soutien, que luimême et que son mérite. Or le mérite sans les amis ne fait rien; comme au contraire, indépendamment du mérite, Il n'y a rien où l'on ne paisse pré-

tendre avec le secours des amis. Car ce sont encore là les services d'amis, d'élever un ami, de lui procurer des emplois utiles et lucratifs , de l'établir dans des postes honorables et importants, sans considérer s'il y est propre, ou s'il ne l'est pas, de se servir pour cela de la conGance de ceux qui distribuent les grâces , et de les tromper en leur représentant cet ami comme un homme incomparable, et un très-digne sujet ; et d'écarter, de supplanter quiconque pourrait se trouver en son chemin, et lui faire obstacle; de ne ménager personne, et de sacrifier le bon ordre et le bien public à nos affections particulières et à la fortune d'un seul qu'on veut pourvoir.

Servons nos amis. Ayons du zèle pour leurs intérêts ; mais un zèle réglé , mais un zèle selon la conscience, la justice , la raison, la prudence. Si , dans leurs vues et dans leurs projets , ils s'éloignent du devoir, et qu'ils quittent les voies droites et permises, bien loin de les autoriser, faisons-leur entendre qu'en de pareilles conjonctures ils ne doivent point compter sur nous. Découvrons-leur, avec autant de fermeté et de liberté que de charité et de douceor , leurs égarements. Tâchons de les redres- >er par nos représentations et nos remontrances. S'ils nous écoutent, nous en bénirons Dieu, et ils en profiteront. S'ils ne nous écoutent pas, nous en gémirons; mais du reste nous aurons la consolation que, sans nous rendre complices de leurs mauvaises pratiques et de leurs injustes desseins, nous nous serons acquittés d'une des plus essentielles obligations de l'amitié , qui était de les avertir et de leur donner de bons conseils. C'est ainsi qu'on est, ou qu'on doit être ami solide.

II. On entre dans toutes les passions d'un ami , fussent-elles les plus déréglées et les plus violentes. La complaisance naturelle entre les amis, la conformité des inclinations, la sympathie des humeurs , mêmes connaissances , mêmes habitudes , mêmes sociétés, c'est ce qui lie l'amitié, et ce qui l'entretient. Mais après tout, cette complaisance ne doit point aller trop loin; cette conformité d'inclinations, cette sympathie d'humeurs, ces connaissances, ces habitudes, ces sociétés, tout cela peut être très-dangereux et très-pemideux^ si l'on n'y met certaines barrières où l'on se renferme étroitement , et hors desquelles on se fasse une loi inviolable de ne sortir jamais. Voilà pourquoi le choix qu'on fait de ses amis demande tant de circonspection et de précaution; car il est d'une conséquence infinie de ne se point unir d'amitié avec des gens vicieux , débauchés, passionnés, parce qu'insensiblement l'amitié et là familiarité nous entraînent dans tous leurs vices , nous plongent dans tous leurs désordres, nous Inspirent toutes leurs passions. Et le moyen de s'en ^léfendre ^ quand on se trouve

AMITIÉS PRÉTENDUES SOLIDES

communément ensemble, qu*on traite librement tes uns avec les autres , qu'on n'a rien de particulier les uns pour ies autres , et que d'ailleurs on est imbu de ces beaux principes du monde : qu'il faut vivre avec ses amis? qu'il faut s'accommoder à eux , faire comme eux , ou rompre avec eux ; que d'être si facile à se séparer, ce serait être un ami bien faible; que d*étre si scrupuleux et si régulier, ce serait être un ami bien importun ; qu'une solide amitié est un lien indissoluble , et un engagement, irrévocable où l'ami est tout à son ami ; que c'est un commerce , une espèce d'association où l'on s'unit réciproquement, pour agir toujours de concert, et pour se conduire selon ies mêmes maximes ; que c'est comme une ligue offensive et défensive , pour se prêter la main dans l'occasion , envers tous et contre tous ? Car telles sont les idées du monde ; et , suivant ces idées , comment parle-t-on d'un ami ? comment le définit-on? on dit : Voilà un ami sur qui je puis faire fonds , c'est un homme à moi. Mais qu'est-ce à dire un homme à moi? à bien prendre le sens des termes, c'est-à-dire un homme disposé à devenir le compagnon de toutes mes débauches, l'entremetteur de toutes mes liaisons criminelles, et de tous mes plaisirs même les plus infâmes, l'agent de toutes mes cabales et de toutes mes prétentions, le ministre de toutes mes inimitiés et de toutes mes vengeances , le coopérateur et l'exécuteur de toutes mes volontés, et de tout ce que peut me suggérer ou l'orgueil qui me possède, ou l'ambition qui me dévore, ou la cupitidé qui me brûle, ou l'envie qui me pique , ou la haine qui m'anime, ou le ressentiment et la colère qui me transportent.

Ce ne sont point là des exagérations : on en peut juger par la pratique. Qu'un ami soit un homme de bonne chère; que ce soit un homme ennemi du travail , et plongé dans une vie molle , sensuelle , tout animale, il n'y a point d'excès ni d'intempérances où l'on ne s'abandonne pour lui tenir compagnie et pour lui complaire : que dis-je? on est le premier à Texciter et à le réveiller. Excès ou Ton s'abrutit dans les sens , où l'on éteint toutes les lumières de sa raison , où Ton ruine sa santé , où l'on se perd d'honneur et de réputation , où l'on se porte même souvent sans goût , et contre le penchant naturel et l'inclination. Mais il n'importe (belle réponse qu'on fait aux remontrances qu'on entend quelquefois là -dessus), il n'importe : c'est un ami, nous ne nous quittons point. Et n'est-ce pas ainsi qu'on voit dans le monde , surtout parmi la jeunesse, toutes ces sociétés d'amis oisifs et ^ans occupation , dont les années s'écoulent et tout le temps se consume en des réjouissances et de vains divertissements qui tour à tour se succèdent? Avec les talents que plusieurs ont reçus de la nature, ils pour-

raient s'employer honorablement, faire leur diemin, se rendre utiles au public, et encore plus utiles à leurs familles et à leurs proches , à eux-mêmes , à leurs propres intérêts; mais le malheureux engagement où ils se trouvent, et la liaison qu'ils ont entre eux, les arrêtent, et leur font oublier, non-seulement le soin de leur salut , mais le soin de leur établissement et de leur fortune.

Qu'un ami soit joueur, on est de toutes les parties de jeu qu'il propose. On y passe avec lui les journées , et souvent les nuits entières : tellement que la vie n'est qu'un cercle perpétuel du jeu à la table, et de la table au jeu. D'où il arrive qu'au lieu de corriger cet ami d'une passion si ruineuse, et pour l'âme , et pour le corps, et pour les biens temporels , on l'y entretient; et qu'au lieu de s'en préserver comme d'une contagion très-mortelle , on la prend soi-même , et l'on devient joueur de profession et d'habitude, après ne Tavoir été d'abord que par trop de! facilité, et trop de condescendance. Passion qui n'est réputée entre les amis que pour un amusement honnête , et un délassement : mais l'expérience de tous les temps a bien montré quels en sont les funestes effets, et combien même elle est dommageable à l'amitié par les contestations qui naissent , et par les ruptures qui les suivent.

Qu'un ami soit querelleur, on épouse toutes ses querelles ; et dès là l'on ne se croit plus permis de voir des gens avec qui néanmoins on n'a jamais rien eu de personnel à démêler. On ne s'informe point s'ils sont en faute ou non , s'ils sont offenseurs ou offensés. C'est assez qu'ils soient mal avec notre ami , c'est assez qu'il ne soit pas content d'eux, et qu'ils aient encouru sa disgrâce; fussent-ils du reste les plus honnêtes gens du monde, ton s^en éloigne , on les évite, on se déclare contre eux en toute rencontre , et sur quelque sujet que ce puisse être. Cest de quoi nous avons des exemples plus fréquents et plus marqués dans le grand monde , ou dans ceux qui approchent les grands du monde. Soit jalousie d'autorité, soit toute autre cause, on sait combien il est ordinaire que la diversité des intérêts divise les grandes maisons , et qu'elle les soulève l'une contre l'autre.

Divisions qui éclatent au dehors , et qui ne deviennent que trop publiques. Divisions , pour ainsi dire, héréditaires, qui des pères se communiquent aux enfants , et se perpétuent de génération en génération. Or, selon la coutume et le train du monde, quelle conduite doivent tenir tous ceux que le lien de l'amitié attache à l'une de ces maisons? Il faut qu'ils se retirent absolument de l'autre, et qu'ils s'en séparent. Il faut que, sans avoir jamais reçu de cette maison le moindre déplaisir qui les touche en particulier, et qui les regarde , ils lui fassent toutefois une guerre ouverte, et qu'ils en soient en-

AMITIÉS PRETENDUES SOLîBËâ.

neiuis par état, li faut quils lui suscitent mille contradictions , qu'ils s'opposent à tous ses desseins , qu'ils s'affligent de ses prospérités, qu'ils se réjouissent de ses malheurs , qu'ils travaillent de tout leur pouvoir à l'abaisser et même à l'opprimer. Mais c'est encore bien pis , si la vengeance s'empare tellement du cœur d'un ami , qu'elle le porte à ces combats particuliers , défendus par les lois divines et humaines ; à ces duels qui ont fait répandre tant de sang , et qui ont ruiné tant de familles , et damné tant d'âmes. C'est là que paraît avec plus d'éclat ; ou pour mieux dire avec plus d'horreur, toute la tyrannie de la fausse amitié. Car, à en juger selon l'estime du monde profane et corrompu , vous vous voyez dans une espèce de nécessité de seconder cet ami , de lui offrir votre secours, de l'accompagner; et contre qui ? quelquefois contre des parents , du moins contre des adversaires à qui dans le fond vous ne voulez point de mal , et qui ne vous en veulent point. Cependant on en vient aux mains, et ce serait un opprobre de reculer; on se pousse avec acharnement, on se porte des coups mortels, on s'arrache la vie l'un à l'autre. Qu'est-ce que cette amitié sanguinaire et meurtrière? n'est-ce pas une fureur? n'est-ce pas une barbarie et une brutalité ?

Quoi que ce soit, ce ne peut être une solide amitié. Un ami solide est un ami sage, un ami éclairé, capable de démêler les véritables intérêts de son ami , et incapable de se livrer, sans considération et sans égard, à ses violences et à ses dérèglements ; il s'efforce d'ouvrir les yeux à cet ami qui se dérange , qui s'égare, qui se perd; il lui fait voir à quoi le mène la passion qui l'aveugle , et en quel abîme elle le conduit ; il ne craint point de le contrister par des reproches salutaires et par d'utiles contradictions. Voilà ce que l'amitié lui inspire, et où il exerce volontiers son zèle : mais elle ne lui gâte point le cœur, elle ne le corrompt point. Il laisse à son ami les vices dont il voudrait et dont il ne peut le guérir : mais pour lui-même, il se tient étroitement renfermé dans sa propre vertu , et sait résister généreusement à tout ce qui pourrait l'intéresser en quelque sorte et l'entamer.

III. On entre dans toutes les erreurs d'un ami , fussent-elles les plus contraires à la religion , et les plus mal fondées. On dit communément, ami Jusqu'aux autels, pour signifier que dans toutes les autres dioses qui n'ont nul rapport à la religion , et qui d'ailleurs ne sont pas mauvaises en ellesmêmes, on peut s'accorder avec un ami; mais que dès qu'il s'agît de notre foi , il n'y a point d'ami qu'on ne doive abandonner pour la soutenir, puisque l'Évangile nous ordonne même de renoncer pour cela père, mère, frères, sœurs, tout ce que nous avons de plus cher dans la vie. Et certes cette loi est bien équitable : car il est question alors du

culte de Dieu , qui est au-dessus de toute compÀ* raison; et 11 y va du plus grand de nos intérêts, qui est celui de notre éternité. Mais comme on a vu des hérésies dans tous les temps depuis la naissance du christianisme, on a vu aussi dans tous les temps de hérétiques ou des fauteurs d'hérésies, qui ne l'étaient que par certains engagements d'alliance et d'amitié. Tellement qu'on pouvait dire d'eux dans un vrai sens, mais bien différent de l'autre, qu'ils étaient amis jusqu'aux autels, c'est-à-dire qu'ils l'étaient jusques à quitter par amitié leur première et ancienne croyance; jusques à embrasser, par le même principe, des doctrines étrangères et erronées : jusques à défendre des dogmes proscrits et condamnés : jusques à se mêler dans des partis révoltés contre l'Ëgiise et frappés de ses anathèmes. N'est-ce pas ce qui s'est encore passé dans ces derniers siècles , et sous nos yeux , au sujet des hérésies qui s'y sont élevées ? Mille gens se sont attachés et s'attachent à des nouveautés avec une opiniâtreté que rien ne peut vaincre. On a beau leur opposer les décisions les plus formelles , les censures des pasteurs et des juges ecclésiastiques , qui sont le pape et les évêques; on a beau raisonner et tâcher de les convaincre par une multitude de preuves dont ils devraient être accablés : ils n'en sont pas moins fermes, ou, pour parler plus juste, ils n'en sont pas moins obstinés dans ces nouvelles opinions dont ils se sont laissé préoccuper. D'où procède cette obstination et cet aheurtement? Est-ce qu'un ange est venu du ciel leur révéler des vérités inconnues à toute l'Église? mais assurément ce ne sont pas des saints à révélation ; et d'ailleurs l'apdtre saint Paul nous marque expressément , que si un ange du ciel nous apportait une doctrine contraire à celle de l'Église, nous devrions le réprouver avec la doctrine qu'il nous enseignerait. Est-ce qu'ils ont des vues plus pénétrantes que les autres, et qu'ils ont mieux approfondi ces sortes de matières que les plus habiles théologiens et les docteurs les plus consommés? mais souvent ils avouent eux-mêmes qu'ils n'y comprennent rien : et comment y comprendraient-ils quelque chose , n'en ayant jamais fait aucune étude , et n'étant point dans leur état à portée de ces sciences abstraites et trop relevées pour eux ? Comment un homme du monde, une femme du monde, qui peut-être savent à peine les points fondamentaux , et comme les éléments de la religion , seraient-ils suffisamment instruits sur des questions qui , pendant d^* longues années, ont de quoi occuper toute l'attention et toute la réflexion des esprits les plus clairvoyants et les plus intelligents? N'est-il donc pas merveilleux, qu'au lieu de se soumettre làdessus avec docilité et avec simplicité au jugement de f Église, ils osent prendre parti contre

AMITIES SENSIBLES ET PRETENDUES INNOCENTES

elle et contre ses définitions, et qu'ils se portent pour défenseurs de ce qu*elle a noté publiquement et qualifié d*erreur? Il est bien évident qu*ils n'agissent point en cela avec connaissance de cause , et que ce n'est point la raison qui les conduit. Qu'estce donc? l'amitié, et voilà le nœud de l'affaire. Ils ont des amis partisans de ces erreurs, ils tiennent par le sang ou par quelque rapport que ce soit, à tel et à tel qui professent ces erreurs : sans autre motif, ni autre discussion, c'est assez pour les déterminer. Ainsi d'amis en amis l'erreur se communique et répand de tous côtés son venin.

O la belle preuve pour un catholique , enfant de l'Église, pour un ministre même des autels, que ce qu'on entend dire à quelques-uns : Cet homme est de mes amis , il est naturel que je me joigne à lui ! O les belles conséquences , et l'admirable suite de raisonnements : c'est mon ami ; donc je dois lui assujettir ma foi , et la régler selon ses vues et ses préventions : c'est mon ann* ; donc son autorité doit l'emporter dans mon esprit sur celle des souverains pontifes et des prélats , dépositaires de la saine doctrine : c'est mon ami ; donc je dois lui être plus fidèle qu'à l'Église même, et lui prouver mon attachement aux dépens de ma religion : c'est mon ami; donc s'il se pervertit, je dois me pervertir comme lui ; et s'il est rebelle à la vérité , je dois par mon suffrage lui fournir des armes pour la combattre! Certainement ce serait un mal bien pernicieux dans la vie humaine et dans le christianisme , que la solide amitié, si elle exigeait des amis une pareille déférence. Mais ce n'est point là ce qu'elle veut ; ni à quoi elle se fait connaître. Ce qu'elle demanderait plutôt, en de semblables occasions, c'est qu'après avoir fait tous les efforts possibles pour remettre un ami dans la bonne voie , et pour fléchir la dureté de son cœur, on eût l'assurance de lui faire cette déclaration précise et positive : Je suis à vous, il est vrai , je suis votre ami; mais je dois l'être encore plus de Dieu , encore plus de l'Église, encore plus de la foi que j'ai reçue dans mon baptême, et que je veux conserver pure; encore plus de mon devoir, qui est d'obéir et de croire; encore plus de mon âme, dont le salut dépend de ma catholicité et de ma soumission.

Un ami de cette trempe est proprement un ami solide ; et de tout ceci A faut conclure que , quoiqu'il n'y ait personne qui ne se pique d'être solide dans ses amitiés, il y en a néanmoins très-peu qui le soient véritablement, parce qu'il y en a très-peu qui aient l'idée juste d'une solide amitié.

AMITIÉS SBNSIBLBS ET PBBTBNDUBS INNOGBNTBS.

Comme il y a des cœurs plus sensibles les uns que les autres, il y a aussi des amitiés beaucoup plus

BOUROALOUB. — T. m.

affectueuses et plus tendres; et c'est surtout entre les personnes de différent sexe que ces sortes d'amitiés sont plus communes. Amitiés d'estime mu tuelle, d'inclination naturelle, de conformité d'humeurs, de sympathie, sans qu'il y entre de la passion : car c'est ainsi qu'on se le persuade. Amitiés qui ne servent, ce semble, qu'à la société, à l'entretien, au délassement de la vie, et où Ton ne voudrait pas permettre qu'il se glissât le moindre désordre. De là, amitiés dont on ne se fait aiccun scrupule , parce qu'on se flatte d'y garder toute l'honnêteté et toute l'innocence chrétienne. Mais que cette innocence est suspecte ! et de tous les pièges que doivent craindre certaines âmes qui d'elles-mêmes ne sont pas vicieuses, et qui ont un fonds d'honneur et de vertu , voilà , sans contredit , le plus subtil et le plus dangereux. En effet , selon la disposition la plus ordinaire de notre cœur, il est bien difficile et même presque impossible, que ces amitiés prétendues innocentes ne soient pas, ou peu à peu ne deviennent pas criminelles en plus d'une manière : criminelles par le péril qui y est attaché , et oh l'on s'expose volontairement; crimmelles par le scandale souvent qu'elles causent, et à quoi l'on n'a point assez d'égard; criminelles par les impressions qu'elles font sur l'esprit et sur le cœur, et par les sentiments qu'elles produisent; enfin, criminelles par les extrémités où elles entraînent, et les chutes funestes où elles précipitent. Ventés dont il ne faudrait point d'autre preuve que l'expérience. Heureux si, déplorant le malheur d'autruî, nous savions en profiter pour nous-mêmes!

I. Amitiés criminelles par le péni qui y est attaché, et où l'on s'expose volontairement. Car qu'estce qui forme ces amitiés sensibles et tendres? ce n'est pas la raison, mais c'est le penchant du cœur; ce sont les sens : d'où vient que ces amitiés sont quelquefois si bizarres et si mal assorties, parce que les sens sont aveugles, et que le cœur dans ses affections, bien loin de consulter toujours la raison, agit souvent contre elle et la combat. Quoi qu'il en soit , toute liaison où les sens ont part , et où le cœur n'est attiré que par le poids de l'inclination et la pente de la nature, doit être d'un danger extrême : pourquoi ? c'est que les sens , non plus que le cœur, ne tendent qu'à se contenter, et que dans les progrès qu'ils laissent faire à leurs désirs tout naturels et tout humains , ils no mettent point de bornes. Non pas que le cœur toutd*un coup, ni que les sens prennent tellement l'empire sur la raison, qu*il l'obligent de se taire ; non pas qu'ils en éteignent toutes les lumières, et qu'ils entreprennent d'abord de nous porter au delà du devoir, et de nous faire franchir les lois de la conscience : tout charnels et tout grossiers qu'ils sont, ils y procèdent avec plus d'adresse : et c'est ce qui rend leurs atteintes d'autant

AMITIÉS SENSIBLES ET PRÉTENDUES INNOCENTES

plus dangereuses et plus mortelles, qu'elles se font moins apercevoir.

Cette amitié , dans sa naissance , n'est qu'une estime particulière de la personne, de sa modestie, de sa retenue , de sa sagesse. Elle plaît, parce qu'avec des manières engageantes , elle a du reste de la fermeté dans l'esprit , de la droiture dans le cœur, une régularité irréprochable dans la conduite. Quel sujet y aurait-il donc de s'en défier, et quel péril peut- il y avoir à entretenir une connaissance fondée sur de si excellentes qualités, sur la probité, l'ingénuité , la candeur d'âme , les bonnes mœurs , le mérite? C'est ainsi qu*on se rassure : mais cela même où l'on pense trouver sa sûreté, c'est justement ce qui doit inspirer plus de défiance, puisque c'est ce. qui augmente le danger. Car, sans que ce soit une proposition outrée, il est certain qu'une personne mondaine, dissipée, d'une vertu équivoque et réputée telle, serait beaucoup moins à craindre. On en concevrait du soupçon et du mépris, on s'en garderait, on s'en dégoûterait. Mais celle-ci qu'on estime, touche d*autant plus le cœur, qu'elle paraît plus estimable et qu'elle l'est. On s'y attacher; et si rattache devient réciproque , eût-on d'ailleurs les intentions les plus pures , et fût-on de part et d*autre dans les plus saintes résolutions , on ne peut plus guère compter ni sur cette personne, ni sur soi même.

Voilà pourquoi il est alors d'une conséquence infinie d'user d'une grande réserve à se voir et à se parler ; et c'est aussi pour cela que les pères et les saints docteurs se sont toujours si hautement récriés contre les longues et fréquentes conversations des personnes de sexe différent. Ils n'ont point distingué là-dessus les états, les caractères, les emplois; ils n'ont point considéré si c'étaient des personnes pieuses, ou ayant la réputation de l'être, si c'étaient des personnes libres ou dévouées à Dieu, si c'étaient des personnes du monde ou des personnes d'église, des personnes séculières ou des personnes religieuses. Ils ont compris que, dans toutes les conditions et toutes les professions , partout nous nous portions nous-mêmes, et avec nous-mêmes toute notre fragilité. Ils se sont donc expliqués en général , et sur ce point ils nous ont tracé les règles les plus sévères, et en même temps les plus nécessaires. Mais en quoi l'on commence à se rendre criminel , c'est qu'on croit pouvoir rabattre de cette rigueur, et qu'on ne veut point s'astreindre à des lois si salutiires, ni en reconnaître la nécessité. Ou se recherche Pun rautre. Il n'y a presque point de jour qu'on ne passe plusieurs heures ensemble. On se traite familièreuent, quoique toujours honnêtement. On se fait des confidences. Souvent même tout le discours roule sur des choses de Dieu. Un homme d'église, on directeur forme par ses leçons la personne qu'il

conduit , et lui étale avec une abondance merveil* leuseles principes de sa morale. Hé bien! disent-ils, qnel mal y a-t-il à tout cela? nous n'y en trouvons point, et nous n'y en cherchons point. Le mal, ce n'est pas précisément l'inclination que vous vous sentez l'un pour l'autre; car ce sentiment ne dépend pas de vous : mais c'est de ne pas prendre les me* sures convenables pour vous précautionner contre cette inclination, et pour prévenir les suites mao^ valses qu'elle peut avoir. Le mal , c'est que , par une confiance présomptueuse, et par un attrait que vous suivez trop naturellement , vous vous mettiez de vous-mêmes dans un danger où Dieu peut-être, pour vous punir, permettra que vous succombiez. Mais ce danger, nous ne le voyons pas. Vous ne le voyez pas ; mais c'est que vous ne le voulez pas voir; mais on vous en a avertis plus d*une fois; mais si vous n'avez reçu là-dessus aucun avis personnel , et qui vous regardât spécialement, les maximes générales que vous avez si souvent entendues sur cette matière doivent vous suffire ; mais vousmêmes, malgré vous, vous l'avez entrevu , ce péril, en plus d'une rencontre , où votre conscience vous l'a représenté et vous l'a reproché ; mais enfin il ne tient qu'à vous de vous en convaincre par deux réflexions les plus palpables , et qui sont sans réplique. La première est , que ces conversations où engage une amitié sensible ne sont ni si longues ni si fréquentes , que parce que le cœur y trouve du goût, et je ne sais quel goût sensuel ; car s'il n'y en trouvait pas, bientôt elles deviendraient fatigantes, et vous auriez cent raisons pour les abréger ou pour vous en dispenser. Faites-y une attention sérieuse, et vous conviendrez de ce que je dis. La seconde réflexion est que ce goût du cœur, joint à la diversité des sexes, à la fann'liarité des entretiens, à leur durée et à leur privante, mène insensiblement, mais immanquablement au vice, et y est la disposition la plus prochaine. Or de se mettre dans l'ocrasion du péché, et dans une occasion si prochaine, de 8*y mettre sans besoin et par le seul désir de se satisfaire, qui peut douter que ce ne soit un péché; et n'est-ce pas déjà en ce sens que se vérifie la parole du Saint-Esprit : Celui qui aime le périt y périra f {Eccli.y 8. v. 27.)

II. Amitiés criminelles par le scandale souvent qu'elles causent et à quoi l'on n'a point assez d'égard. Il n'est pas moralem;!nt possible que deux personnes se voient avec trop d'assiduité sans qu'on le remarque, comme il n*est pas non plus possible qu'en le remarquant , on n'en raisonne. Chacun en jugea sa manière; mais de tous ceux qui en sont témoins, il n'y en a aucun qui ne blâme une amitié si peu discrète, et qui n'en prenne une sorte de scandale. Les uns, plus modérés et plus charitables', l'attribuent seulement à légèreté, à vivacité, a un

AMITIÉS SENSIBLES ET PRËTENDUBS INNOCENTES

inanqiiAdeconsidérotioDetdedraiD8p«ction;mait d'autres , plus rigoureux dauB leurs jugements ou plus iiialinE, u'en demeurent pas là; et selon l'expérieuce qu'ils ont du monde, ils vont jusqu'à tirer des conséquences dont la vertu des personnes intéressées et leur réputation doit beaucoup souffrir. C'est le sujet de mille railleries, de mille paroles couvertes, lesquelles, quoique enveloppées, n'en sont pas moins expressives ni moins inteiliftibles. Si eelle-ci entre dans une compagnie, on condut que celui-là ne lardera pas, et que dans pru il arritera. Si quelqu'un demande où est un tel , on répond, ■ans hésiter, qu'il est avec une telle, ou qu'une telle est avec lui. Les sinnes de tête, les ris moqueursi les oeilladi^ , les gestes , tout parle sur cela , et ne fait que trop bien coniprendre ce que la langue ne pronnncequ'à demi, et ce que la bouche n'ose tout i fait déclarer. Injurieuses idées qui peuvent être dusses, maUquinesoDt ni injustes ni téméraires, car elles ne sont pas sans fondement; et en vérité, que peut-on penser, quand des gens se livrent ainsi BU penchant de leur cœur, et ne (jardent aucuns dehors, ni aucunes règles de bienséance P

Ce qu'il y a de plus déplorable, je l'ai déjà marquée» passant, et je ne fais point ici difficulté de le redire et de m'en expliquer : les mondains verront au moins par là que s'il se glisse des abus dans l'Église on ne les y approuve pas , et qu'au contraire on les reconnaît de bonne foi et on les condamne. Ce qu'il y a, dis-je, de plus déplorable, c'est que des ministres de Jésus- Christ, occupés à conduire les Imes.doiiueut lieu quelquefois eux-mêmes à de pareils discours, pour ne pas dire à de pareils scandales, jusque dans les plus saints exercices du sacré ministère, jusque dans la confession même et la direction. Il est vrai que leurs fonctions sont tout apostoliques, et que pour les remplir dignement, ils doivent être disposés h recevoir toutes sortes de personnes , à les écouter et à leur répondre. C'est ce qu'ont fait les saints : mais les saints le faisaient sans exception et sans distinittion; mais les saints ne bornaient point leur zèle au soin d'une personne qui leur fût plus chère que les autres ; mais les saints n'étaient pas continuellement avec cette même personne , et ne perdaient pas des temps infinis h l'entretenir. Encore, malgré toute leur vigilance, et toute leur réserve, quelques-uns n'ont jias été à couvert de la censure du monde et de la malignité de ses raisonnements. Que sera-ce d'un directeur qui semble n'avoir reçu mission de Dieu que pour une seule âme , à laquelle il donne toute son attention ; qui plusieurs fois chaque semaine passe régulièrement avec elle les heures entières, ou au tribunal de la pénitence , ou hors du tribunal , dans des conversations dont on ne peut imaginer le sujet, nî ooDcevoir l'utilité; qui expédie toute autre dansl'es-

pace de quelques moments, et l'a bientdt congédiée, mais ne saurait presque finir dès qu'il s'agit de celle-ci; quis'ingère même dans toutes ses affaires temporelles, en ordonne comme il lui plaît, et les prejid autant et i<eut-être plus à cŒur que si c'é taient les siennes propres? Est-ce donc là ce qu'îa . pire un zèle évangélique P Ce ne sont point senlemeiit les maîtres de la morale cbrétienne qui en jugent autrement, mais le monde le plus mondain. Il a peine à se figurer qu'il n'y ait rien dans une semblable conduite que de surnaturel, et il ne se* ruit pas aisé de lui en donner des preuves bien certaines. Il pourrait interpréter tes choses plus favorablement; mais dans le fond on ne sait qui est le plus coupable, ou le monde qui porte trop loin sa critique, ou ceux qui lui en fournissent l'occasion.

Toutefois des gens ne s'étonnent point des bruits qui courent sur leur compte, et ne s'en inquiètent point. lisse contentent du témoignage qu'ils se rendent a eux-mêmes, et disent tranquillement avec saint Paul : Jt m'imporU peu que vous me condamniez, ooat ou queliju'autre homme que ce soit. (4. Cor., 1.) Dieu est monjuge, et il connaît mon cteur. Mais ils ne prennent pas garde à ces paroles du même apdtre : Tout m'est permis; mais tout n'est pas pour ceia convenable ni expédletU. {Cor., 6.) Ils ne se souviennent pas de ce que disait encore ce docteur des nations : Si mon/rére se scandalise de me voir user de telle no'irri/ure , toute ma vie je m'en abstiendrai ( 1 . Cor.fi), quoiqu'elle ne me soit pas défendue. Ils n'ont nul égard à cette grande leçon qu'il nous a faite , de ne pas fuir seulement ce qui est mal, mais d'éviter même jusqu'à l'ap/iarence du mal. (l. Tàets., 5.) Dans l'engager.v-:it où ils sont, et qui leur fascine les yeux , I 11..) n'est ca|)able de les ébranler. Or, pour ne point j>arler de tout le reste, cette obstination n'est-elle pas condamnable; et quand ils seraient dans le secret de l'Ame et dans toutes leurs vun, aussi purs et aussi innocents qu'ils prétendent l'être , ne serait-ce pas toujours devant Dieu une offense plus griève qu'elle ne leur paraît, d'exposer de la sorte sa réputation et de manquer à l'édifieiK tion publique?

III. Amitiés criminelles par les impressions qu'elles font sur t'esprit et sur le cœur, et par les sentiments qu'elles y produisent. C'est une erreur en matière d'impureté, de ne compter pour péché que certaines fautes grossières. Tout « qui ne va point jusque là, on le traite de bagatelles , ou tout au plus de nicnus péchés. Hais qu'est-ce néanmoins que ces menus péchés, qu'est-ce que ces biigalelles ÔA l'on se laisse aller si aisément et iiabiluellemeot dans le cours d'une amitié sejisible et sont mille idées, mille pensées d'une personne dont on a incessamiof

iiiueiiemeot ^^ tendreLÂ^^H

AMITIES SENSIBLES ET PRETENDUES INNOCENTES

occupé, mîHe retours et mille réflexions sur un entretien qu'on a eu avec elle, sur ce qu'on lui a dit et ce qu'elle a répondu , sur quelques mots obligeants de sa part, sur une honnêteté, une marque d'estime qu'on en a reçue; sur ses bonnes qualités , ses m«inières engageantes, son humeur agréable, son naturel doux et condescendant; en un mot, sur tout ce qui s'offre à une imagination frappée de l'objet qui lui plaît et qui la remplit : ce sont, en présence de la personne, certaines complaisances du cœur, certaines sensibilités où l'on s'arrête, et qui flattent intérieurement, qui excitent et qui répandent dans l'âme une joie toujours nouvelle; ce sont , dans toute la conversation , des termes de tendresse, des expressions vives et pleines de feu, des protestations animées et cent fois réitérées, des assurances d'un dévouement parfait et sans réserve ; ce sont, dans toutes les façons d'agir, des airs, des démonstrations, des attentions, des soins, de petites libertés, ou, pour les mieux nommer, des badineries et des puérilités, souvent indignes du caractère des gens, et dont ils devraient rougir. Or, je demande si l'on peut croire raisonnablement que, dans les impressions que tout cela fait et doit faire sur l'esprit, sur le cœur, sur les sens, il n'y ait rien qui puisse blesser la plus délicate de toutes les vertus , qui est la pureté chrétienne ? Comment si près de la flamme, n'en ressentir nulle atteinte? comment, dans un chemin si glissant, ne tomber jamais? comment, au milieu de mille traits, demeurer invulnérable? Est-il rien qui nous échappe plus vite que notre esprit, rien qui nous emporte avec plus de violence que notre cœur, rien qu'il nous soit plus difGcile de retenir que nos sens? A peine une vertu angélique y suflirait-elle. Du moins les 4mes les plus retirées et les plus pures, maigre la solitude où elles vivent, malgré leur vigilance continuelle, malgré toutes leurs austérités et toutes leurs pénitences, ont encore de rudes combats à soutenir, et craignent <>n bien des moments de s'être laissé vaincre : que faut-il conclure des autres? Mais ces âmes si timorées se t'ont une conscience trop scrupuleuse. Voilà ce que disent des mondains séduits par la fausse prudence de la chair, et qui se conduisent par les principes les plus larges, dans un point où la religion est plus resserrée et moins indulgente. Car, selon la morale du christianisme, c'est assez d'une pensée, d'un sentiment , d'un consentement passager pour corrompre l'âme et pour lui imprimer une tache mortelle. Ce qui, posé comme une vérité constante, nous apprend de combien de péchés , qu'on ne connaît pas et qu'on refuse de connaître, une amitié telle que je viens de la représenter, est la source inépuisable.

Mais nous résistons à toutes ces idées , nous dé- Bavouons tous ces sentiments, nous renonçons à

toutes ces impressions qui préviennent la raison et qui sont dans nous malgré nous. Si vous y renonciez réellement et sincèrement, vous renonceriez au sujet qui les fait naître, vous l'éloigoeriez , vous observeriez ce grand précepte du Fils de Dieu : jérrachez votre œil^ coupez» votre bras, votre pied sHls vous scandalisent, ( M atth., 18.) Quand donc vous prendrez de telles mesures pour vous préserver, quand vous vous tiendrez à l'écart, et que, par une sage précaution, vous vous priverez dû vain contentement que vous cherchiez dans une liaison trop naturelle et trop intime, alors, si la tentation vient vous assaillir jusque dans votre retraite, et que vous vous efforciez de la surmonter, vos résistances ne me seront plus suspectes, et je ne douterai point que vous ne soyez dans une waîe volonté de repousser les attaques de l'ennemi qui vous poursuit. Mais autrement je dirai que vous résistez à peu près comme saint Augustin confesse lui-même qu'il priait, avant qu'il se fût tout à fait dégagé de ses habitudes et converti à Dieu. Il demandait au ciel d'être délivré d'une passion qui l'arrêtait, mais en même temps, il craignait que le ciel ne l'exauçât. Cest-à-dire que ce qu'il demandait, il ne le voulait qu'à demi : or, ne le vouloir qu'à demi, c'était, quant à l'effet, ne le point vouloir du tout. Voilà de quelle manière on résiste, et c'est une des plus subtiles illusions. On a encore » à ce qu'il parait, assez de conscience, d'une part, pour ne vouloir pas entretenir une société où l'ob crût qu'il y a de l'offense de Dieu; d'autre part; on n'a pas assez de résolution pour quitter cette personne avec qui l'on est actuellement engagé. Cependant on entre quelquefois en inquiétude sur tout ce qu'on ressent dans le cœur. Mais à quoi a-t-on recours pour se tranquilliser? on se répond à soimême qu'on ne consent à rien de mauvais; que tous ces fantômes dont on est troublé , que toutes ces images, toutes ces sensibilités, ne sont point dans la volonté. On le pense , ou l'on veut ainsi le penser; mais Dieu, qui sonde les cœurs, n'en juge pas comme nous. Les deux mêmes ne sont p<u purs devant lui, et il a trouvé de la corruptiom Jusque dans ses Anges, La vertu se forme difOcilement, mais elle s'altère très-aisément. Raisonnons tant qu'il nous plaira, il sera toujours certain que de ne pas remédier aux principes , lorsqu'on le; peut, et qu'on le doit , c'est vouloir toutes les suites où ils sont capables de porter.

IV. Amitiés criminelles par les extrémités oh elles entraînent et les chutes funestes où elles précipitent. Gardons-nous de descendre ici dans un détail qui pourrait troubler les âmes vertueuses et chastes, et ne révélons point des horreurs qui ne serviraient qu'à décréditer les plus saintes professions, et qu'à déshonorer la religion. Il est moina

PENSEES DIVERSES SUR LA CHARITÉ El LES AMITlES.

•urprenant qu'une amitié trop sensible et trop tendra dégénère bientôt , entre des mondains et des mondaines, dans l'amour le plus passionné, et qu'elle se termine enSn aux derniers excès où peut ■ «mporter l'aveuglement de l'esprit et le dérèglement du (xeur. Mais ce qui doit nous saisir d'étonnement et nous remplir de frayeur, c'est que des gens Élevés dans l'Église de Dieu aux ordres les plus sacrés , employés à la célébration des plus augustes mystères, revêtus du sacerdoce de Jésus-Christ , ses vicaires, ses substituts; que des personnes adonnées à toutes les bonnes œuvres , et regardées comme des modèles de sainteté , en viennent quelquefois, par des chutes éclatantes, aux mêmes extrémités. Les exemples en sont connus, et les flmes zélées ont souvent gémi de voir parmi le peuple fidèle et dans le lieu saint, de si déplorables reuTcrsements , et une si affreuse désolation.

O vom qui letUei entre ki Àngea du Seigneur le premier rang , vaut qui briiUin avec tant d'éclat! comment éfet-cous tombé du cietf (Isii. , 14.) Vous faisiez fond sur vous-même, et considérant la dignité de votre caractère, l'excellence de TOtre vocation, l'ardeur gui vous animait dans la pratique de vos devoirs , vous disiez avec confiance : Jemonlerai à la perfection la plus sublime. Je m'aisiirai tur la montagne de l'alliance. Je me placerai au-tksna des nuées, au-dessu* même des aêtres. Je terai semblable au Trés-l/aiU{ld.), ou je tAcherai d'acquérir toute la ressemblance que je puis avoir avec ce Dieu des vertus et ce Saint des saints. Vous le disiez et vous I» vouliez : mais vous voila tout à coup déchu de cette glaire, et plongé dans l'abîme le plus profond. On le sait, et l'on en est dans une surprise qu'on ne peut exprimer. Est-ce là cet hommef Bont-ce ces personnes pour qui l'on était prévenu d'une si haute estime? Quel prodigieux changement! et d'où estil arrivé? Hélas! il n'a fallu pour cela qu'une inclination mutuelle , dont ils ne se défiaient en aucune sorte. De là est venue une fréquentation très-réservée dans ses commencements, et très-circonspecte. L'Ange de Satan s'est tianfformé à leurs yeux en Ange de lumière ( 3. Cor. ,11), pour leur justifier une amitié qui paraissait n'être que selon Dieu , et lie tendre qu'à Dieu.

Cependant le feu s'allumait. C'était un feu cacM ; mais souvent un feu caché n'en est que plus vif. Il prenait toujours de nouveaux accroissements d'un temps a l'autre, et une fatale occurrence t'a fait éclater. Dieu l'a permis, et leur présomption leur a attiré ce châtiment. Si leur vigilance ne s'était point relSchée , s'ils avaient su se modérer et user des préservatifs qu'une prudence chrétienne leur suggérait; s'ils avaient mieux re^u les conseils qu'on a voulu quelquefois leur donner, ou qu'ils

eussent écouté ce que leur propre conscience leur dictait dans les rencontres , Dieu 1rs edt aidés de sa grâce , je dis d'une grâce spéciale , et les eût fortifiés contre l'occasion. Mais iisn'en ont voulu croii^ qu'eux-mêmes, et Dieu aussi les a livrés à eux-mé-' mes. Ils se sont oubliés, et jusques à quel point? Or si une amitié tendre et sensible est si contagieuse et si pernicieuse pour les plus justes, combien le doit-elleétre encore plus pour les pécheurs, je veux dire pour ceux que leur condition engage dans le monde, et dans un certain monde où les passions dominent avec plus d'empire, et où ta loi du Seigneur a moinsde pouvoir, et est tous les jours violée avec plus d'impunité.

Quoi qu'ilen soit, la sensibilité ducœur n'est point un crime en elle-même; mais c'est le principe de bien des crimes : car aisément elle se change en sensualité. Il y a néanmoins une sensibilité qui est toute, pour ainsi dire, dans la raison, et celle-lÀ ne porte à aucun désordre ; on est sensible sur ta qui concerne un ami , on ressent ses prospérités et ses adversités, ses avantages et ses disgrâces; mais ce sentiment est tout spirituel. La sensibilité n'est donc si pernicieuse que lorsque les sens y ont part; mais comme souvent il est difBcilededéméler quelle part ils y ont, et s'ils y en ont en effet quelqu'une, te plus sûr et le meilleur est de tourner toute la sensibilité de notre cœur vers Dieu ; de n'aimer que Dieu dans nos amis, et de n'aimer nos amis qu'en Dieu et par rapport à Dieu. Telle est l'amitié chr^ tienne. Amitié d'autant plus pure que Dieu en est le sacré lien, et d'autant plus solide, que la mort ne la peut rompre, et qu'elle doit durer éternellement par cette charité consommée qui uuit ensemble tous les bienheureux.

Cet homme est sujet à mille faiblesses, c'est on esprit difficile. Je l'avoue ; mais que s'ensuit-il di là? Le moyen donc, concluez- vous, de bien j\m avec lui? fausse conséquence et illusion : car Dieu vous ordonne d'aimer le prochain tel qu'il est, et avec toutes ses faiblesses : et ce sont les faiblesses même du prochain qui doivent être la matière At votrBcbarité.Siles gens étaient saus défauts, qu'anrions-Rous à en souffrir? et n'ayant rien à souffrii de personne, comment accomplirions-nous cetts divine leçon de saint Paul : Supporleit-vous Ut im les autres. {Gai., 6.) Mais que cet bommo ni. le corrige-t-il? de se corriger, c'est son afbire; mail delesupporter, quoi qu'il nese corrige pas, c'est la vêtre. Faites ce qui est pour vous du devoir delà charité, et du reste, n'examinez pidjit si les autrM font co qu'ils doivent , ou s'ils M le font pal, que vous n'aurez point à en rendre compta.

■s autres ^

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