‹ Œuvres de Bourdaloue (volume 5)Chapitre 202 sur 352 · PENSEES DIVERSES SUR LA CHARITÉ ET LES AMITIÉS · texte numérisé non relu

PENSEES DIVERSES SUR LA CHARITÉ ET LES AMITIÉS

Ce qui cause les plus grandes divisions, et ce qui excite les plus grands troubles , cVst le peu de soin qu'on a de ménager les esprits , et de ne pas aigrir imprudemment les passions d'autrui. Mais faut-il donc ne rien dire à un homme, et n'estil pas bon de lui faire connaître ses défauts et de les lui faire sentir, alin qu'il y prenne garde? Cela est bon en général; mais en particulier, il y a une infinité d'esprits avec qui Ton n'a point d'autre parti à prendre que celui du silence. Quoi que vous disiez, vous ne les changerez pas : au contraire , vous les porterez à des éclats qui vous donneront de la peine, et vous aurez bien plus tôtfaitde vous taire sagement et charitablement. Il est vrai , ils pourront abuser de votre facilité et de votre condescendance; mais vous profiterez devant Dieu de votre patience et de votre charité.

r^ous nous faisons de l'amitié une religion , et de la charité nous nous faisons tous les jours un sujet de profanation. C'est une charité, dit-on, d'humilier ces gens-là , de les mortifier, de leur apprendre leur devoir : beau prétexte dont on s'autorise pour les traiter dans toute la rigueur, pour les poursuivre à outrance , pour les calomnier, les décrier, les confondre; c'est-à-dire pour venger contre euxses propres querelles, pour contenter ses ressentiments, ses antipathies, ses envies. Car voilà souvent où se réduit cette prétendue charité. Or, employer la charité à de tels usages , est - ce la pratiquer ? est-ce la profaner?

Qu'est-ce que ces airs de franchise, de simplicité, de cordialité, que nous affectons quelquefois en parlant au prochain, et lui disant certaines vérités très - désagréables? Est-ce un adoucissement que nous prétendons mettre aux avis que nous lui donnons, pour en tempérer l'aigreur et pour les lui faire mieux goûter? rien moins que cela : mais tout au contraire, c'est souvent une voie plus subtile, plus adroite, que notre malignité nous inspire, |>o(ir mieux contenter, en l'outrageant et l'humiliant, h passion qui nous anime. On dit à une personne les choses les plus dures et Ips plus piquantes, de la manière, à ce qu'il semble, la plus doucf et In plus naïve , et Ton prend plaisir à lui enfoncer le trait dans l'âme d'autant plus avant et plus sensiblement, qu'on paraît le faire plus charitablement et plus amiablement.

On se réconcilie au lit de la mort, on fait appeler des personnes qu'on ne voyait point depuis plusieurs années, et qu'on regardait comme ennemis; on se remet en grâce avec eux , on leur pardonne , et on leur demande qu'ils nous accordent le même pardon. On en use ainsi par principe de religion et de con-

science, et l'on ne se croirait pas autrement en étal de recevoir les derniers sacrements de l'Église et d'aller paraître devant Dieu. Tout cela est bien : mais du reste, pourquoi attendre si tard? L'obligation de ne garder nul inimitié dans le cœur n'est pas moins indispensable pendant tout le cours de la vie qu'à la dernière heure; et n'est-ce pas l'aveuglement le plus étrange de vouloir vivre dans des dispositions et des sentiments où l'on ne voudrait pas mourir!

Je veux un ami véritable, et autant qu'il se peut, un ami sincère, et tel dans le fond de l'âme qu'il est dans les apparences; un ami zélé pour mon bien, et désintére sr pour lui-même, qui s'attache à ma personne et non à ma fortune, à mon crédit, à mon rang, à tout ce qui est hors de moi et qui n'est point moi; un ami vigilant, prévenant , compatissant, auprès de qui je trouve de la consolation dans toutes mes peines, et du soutien dans toutes mes disgrâces; un ami fidèle, sur qui je puisse compter; discret, à qui je puisse me confier; prudent et sage, que je puisse consulter et qui soit capable de me conduire et de m'éclairer ; droit, juste, équitable, qui m'inspire la vertu , et avec qui je puis se utilement et saintement communiquer; un ami constant, que l'h-meur ne domine point, que le caprice ne change point, toujours le même malgré la diversité des temps, des événements, des conjonctures et des situations où je puis me rencontrer; enfin, un ami qui , seul et jusques au dernier moment de ma vie, ait de quoi mesutlire, quand il ne me resterait nulle autre ressource, et que je ne pourrais attendre d'ailleurs ni recevoir aucun secours. Voilà , encore une fois , l'ami que je cherche ; mais où est-îl , et de qui viens-je de tracer ici la peinture? Ah! Seigneur, je le sais, je le sens, mon cœur me ledit, et, à ces traits, c'est vous , mon Dieu , que je reconnais , et ce n'est que vous. Assez d'amis parmi les hommes; mais quels amis! assez d'amis de nom, assez d'ann's d'intérêt, assez d'amis d'intrigue et de politique, assez d'amisd'amusement,decompagnie, de plaisirs; assez d'amis de civilité, d'honnêteté, de bienséance; assez d'amis en paroles, en expressions, en protestations; et si peut-être quelques-uns sont mieux disposés , à ce qu'il paraît, on n'éprouve que trop néanmoins, dans l'occasion , combien sur ceux-là même il y a peu de fond à faire. Voilà de quoi le monde se plaint tous les jours, et de quoi il a bien sujet de se plaindre. Heureux s'il en profitait pour s'élever vers vous. Seigneur , et ne s'appuyer que sur vous !

La plupart des hommes sont beaucoup plus vifs dans leurs haines que dans leurs amitiés. D'où vient cela ? de notre amour-propre, qui nous fait tout rapporter à nous-mêmes et tout mesurer par nous-mé-

DEVOIBS DES FIDELES EITTERS L'EGLISE.

nu. Comme donc tes offenses qui excitent notie amitié et notre haïae, nous regardent spécialement et l'attaquent à nos personnes, et qu'au contraire le caractère de l'amitté est de nous détacher en quelque sorte de nous-mêmes pour nous attacher an prochain, il arrive de là communément que nous sommes tout à la fois et de froids amis et de vio-

Rien de plus fragile que les amitiés humaines. Il fout des années pour les former, it ne faut qu'un moment pour les rompre. Encore, s'il était facile de les renouer : mais souvent , ce qu'un moment a détruit, des siècles ne Je rétabliraient pas. Les amitiés efarétiennes sont beaucoup plus fermes et plus durâmes : pourquoi i parce que le cbristianisrae noua rend beaucoup plus patients, plus désintéressés, I^us humbles, et, par conséquent, beaucoup moins vifs et moins sensibles sur tout ce qi^ fait les ruptures et les divisions.

On dit communément ,'et on s raison de le dire : L'ami de tout le monde n'est ami de personne. Il y a en effet des gens de ce caractère : ils vous aperçoivent, ils viennent i vous avec un visage ouvert, Toas tendent les bras , vous saluent , vous embrassent, vous font les plus belles offres de service. Hais enfin, après mille protestations d'amitié, ils vous quittent, et demandent au premier qu'ils rencontrent , comment vous vous appelez , et qui vous êtes.

Une heure de prospérité fait oublier une amitié de vingt aimées. Depuis longtemps voua étiez lié avec cet bomme, de connaissance et de société, parce que vous vous trouviez i peu près dans le même rang; nuis la faveur l'a fait monter et 1'? placé au-dessus de vous. Allez désormais vous pré- ■enter à lui : il ne vous connaît plus ; et comment vous connaîtrai t-it, puisque infatué de sa nouvelle grandeur, il ne se connaît plus lui-même?

HérodeetPilatedeviurent amis, mais aux dépens de Jésus-Oirist. Hélas! combien de grands te sont liés de même et accordés ensemble aux dépens du pauvre et de l'innocent!

Tous croyez faire un grand sacriDce à Dieu, parce que vous vivez retiré du monde, et que vous ne voyez presque plus personne. Cela est bon, et je conviens que vous ne voyez presque personne; mais TOUS voyez trop une seule personne que vous ne devriez plus voir; voyezlerestedumonde, et ne voyez point celle-là. Tout le reste du monde vous sera noios dangereux ; celle-là seule est le monde pour TOUS, et le monde le plus h craindre.

DE L'EGLISE, El DE LA SOUMISSION QUI LDI EST DCB.

DXTOIBS INDISPENSABLES DB CRAQUE FIDÈUt EH VERS L'BOLISB.

nous devons obéir à l'Église comme ses sujets, nous devuns l'aimer comme ses enfants, et nous devons la soutenir et l'appuyer comme ses membres. En qualité de sujets , nous devons lui obéir comme à notre souveraine; en qualité d'enfants , nous d^ vous l'aimer comme notre mère; et eu qualité de membres, nous devons la soutenir et l'appuyer comme le corps mystique de Jésus-Christ , où nous sommes agrégés. Elle est notre souveraine, puisque Jésus- Christ l'a substituée en sa place , et qu'il l'a revêtue de toute sa puissance ; elle est notre mire, dit saint Augustin, puisqu'elle nous a engendrés à Jésus-Christ, qu'elle nous a donné une éducatioB cbrétienae, qu'elle noua a iustruits et élevés dans la foi ; et elle est le corps mystique de Jésus-Christ, puisqu'il se l'est associé et qu'il en a prétendu former une communauté dont il est le chef. Comme souveraine, elle impose des lois, elle fait des décrets, elle prononce des jugements, et nous gouverne toujours selon les maximes de l'Évangile les plus pures et les plus saintes. Comme mère, elle nous porte dans son sein, elle nous fournit tous les secours spirituels, elle pourvoit à tous nos besoins, et prend de nous les soins les plus affectueux et les plus constants. Comme corps mystique de Jésus-Christ, elle nous lie à ce chef adorable, elle lui sert de canal pour faire couler sur nous les divines influences de sa grâce , elle nous communique tous les mérites de son sang , et nous conduit enGn à sa gjpîre. Que de raisonsjiour nous attacher à cette Église; mais, hélas Ml est bien déplorable qu'il faille si peu de chose pour nous en détaclier. Développons encore ceci, et donnons-y quelque éclaircissement.

I. Comme sujets, nous devons obéir à l'Église ; pourquoi ? parce qu'elle a sur nous un pouvoir souverain, pouvoirévideminenletformellementexprintê dans ces paroles du Sauveur du monde à ses apAtres, qui dès lors représentaient l'Église : Tout et que vous lierez tw la terre tera lié daiu le cift, et tout ce que ooui délierez sur la terre ter a délié dant le ciel iMATTa., 16); c'est-à-dire tout ce que vous jugerez , tout ce que vous déciderez , tout ce qua vos ordonnerez, ou pour la doctrine ou pour les moeurs , sera confirmé et ratifié dans le ciel ; si bien que toutjugement de l'Église, en tant qu'il est prononcé par l'Église, devient un jugement du ciel; et que tout ordre de l'Église, en tant qu'il est émané de l'Église, devient pareillement un ordre du ciel

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