DEVOIRS DES FIDELES ENVERS L'ÉGLISE
Pouvoir d*une telle étendue, que dans toutes les parties de la terre, il n'y a point de puissance qui ne lui soit subordonnée. Non pas qu*elle entreprenne de passer les bornes que Jésus-Christ, son époux, lui a prescrites, ni qu'elle prétende porter plus loin son empire. Ce divin Sauveur nous a expressément déclaré que son royaume n'était pas de ce monde, voulant par là nous faire entendre que ce n'était pas un royaume temporel. Ainsi l'Église bien loin de s'élever au-dessus des puissances humaines, ni d'affaiblir leur domination, est au contraire la plus zélée à maintenir leurs droits et l'obéissance qui leur est due. Car voilà sur quoi elle s'est expliquée le plus hautement et le plus ouvertement par deux de ses plus grands oracles, l'un le docteur des nations, et l'autre le prince même des apôtres. Que toute personne soit soumise aux puissances supérieures, parce qu'elles sont établies de Dieu, Quiconque ose leur résister, résiste à Dieu niéme, et s'attire une juste condamnation {Rom,, 13) : c'est la leçon que nous fait saint Paul. Rendez-vous obéissants à vos maîtres , soit au roi , comme à celui qui est audessus de tous; soit aux commandants , comme à ceux que le prince a envoyés et qu'il a revêtus de son autorité {Vete,^ 2) : c'est ce que saint Pierre nous enseigne. Mais du reste, dès qu'il s'agit de la puissance spirituelle, il faut alors que tout plie, que tout s'humilie, que depuis le monarque qui domine sur le trône, jusqu'au plus vil sujet qui rampe dans la poussière, depuis le grand jusques au plus petit, depuis le savant jusques au plus simple, tous reconnaissent la souveraineté de l'Église , et se tiennent à son égard dans une dépendance légitime. Point là-dessus d'exception ni de lieux, ni de rangs, ni de conditions.
Pouvoir d'une telle prééminence, que nul autre parmi les hommes ne l'égale, ni ne peut atteindre au même degré. De tous les rois , de tous les princes, et de tous les potentats du siècle, aucun n'a le même droit sur les opérations de mon âme, ni dans la même étendue : je veux dire qu'aucun ne peut m'ordonner de croire tout ce qu'il croit, de penser tout ce qu'il pense, de condamner intérieurement tout ce qu'il condamne, d'approuver tout ce qu'il approuve. Au dehors , ils peuvent exiger de moi, ou un silence respectueux, ou certaines apparences d'un acquiescement extérieur. Je dois même, dans le fond du cœur, et par un esprit d'obéissance, me conformer, autant qu'il est possible, à ce qu'ils jugent et à ce qu'ils ordonnent ; mais du reste, dans la persuasion où je suis qu'étant hommes comme les autres , ils ne sont pas plus exempts d'erreurs que les autres , s'ils se trompent en effet , je puis ne penser point comme ils pensent. Il n'appartient qu'à l'Église , à cette Église souverainement dominante , de nous dire : Croyez ceci , et de nous im-
poser par là une obligation étroite de le croire ; de le croire , dis-je, de cœur, sans qu'il nous soit per* mis de douter, de raisonner, de former des difGcultés , et de disputer sur ce qu'elle a une fois jugé et déûni : elle a parlé , c'est assez. A cette seule déci* sion , le plus sublime génie et l'esprit le plus borné doivent également se rendre , et il n'est pas plus libre à l'un qu'à Pautre d'entrer dans un examen qui leur est interdit. Quiconque refuserait à l'Église cette soumission , elle est autorisée à le traiter de rebelle; à le retrancher de sa communion , et à le frapper de ses anathèmes ; triste état , où l'indocilité de tant d'hérétiques les a réduits. Ce sont des brebis errantes et perdues, à moins qu'il ne plaise à Dieu de les ramener par sa grâce. Demandons-lui pour eux ce retour si nécessaire , mais surtout demandons-lui pour nous la simplicité de la foi, et une docilité d'esprit qui nous préserve des mêmes égarements.
II. Comme enfants de l'Église, nous devons l'aimer, puisqu elle est notre mère. Le prophète disait: Une mère peut-elle oublier l'enfant qu'elle a mis au monde? (Isai., 49) et, renversant la proposition sans la contredire, j'ajoute et je dis même : Un enfant peut-il oublier la mère qui l'a conçu dans son sein , et à qui il est redevable de la vie et de la naissance ? Une mère qui abandonnerait son enfant et lui refuserait ses soins, serait indigne du nom de mère; et un enfant qui renoncerait sa mère, ou la regarderait avec indifférence, démentirait tous les sentiments naturels et toute l'humanité. Or, que l'Église soit mère et notre mère; qu'elle ait pour nous toute l'attention, toute la tendresse de mère, c'est , selon l'esprit et non selon la chair, l'aimable qualité et l'illustre prérogative qui ne lui peut être contestée, pour peu que nous considérions toute sa conduite envers chacun des fidèles.
Dès notre naissance elle nous a régénérés en Jésus-Christ par le baptême. Elle nous a marqués du sceau de Dieu et du caractère de la foi. Elle nous a recueillis dans sesbras, et elle s'est chargée denouB donner la nourriture spirituelle. Y a-t-il moyen qu'elle n'emploie dans tout le cours de nos années pour nous former, pour nous instruire et pour nous éclairer, pour nous diriger dans les voies de Dieu et nous y avancer, ou pour y appeler ceux qui ont eu le malheur d'en sortir ? Que de ministres elle dé • pute pour cela , que de secours elle nous fournit , que de prières elle adresse à Dieu , que d'offrandes et de sacrifices elle présente, toujours attentive à nos besoins et toujours sensible à nos véritables intérêts, qui sont les intérêts du salut. Cest ainsi qu'elle nous conduit dans les divers âges de notre vie, et qu'elle ne cesse point de veiller sur nous ni d'agir pour nous.
Elle fait plus ; et c'est surtout à la mort, à ce pas-
DEVOmS D£S FIDÈLES ENVERS L'ÉGLISE.
sage si dangereux, qu'elle redouble sa irigilance, et qu'elle déploie dans toute son étendue son affection maternelle. Elle ouvre en notre faveur tous ses trésors ; elle donne aux prêtres qui nous assistent tous ses pouvoirs , elle ne se réserve rien , et elle leur confère toute sa juridiction pour pardonner et pour absoudre. Il n'y a qu'à l'entendre parler ellemême. En quels termes s'exprime- t-el le dans cette recommandation qu*elle fait à Dieu de Tâme d'un mourant ! Est-il rien de plus vif, est-il rien de plus tendre et de plus touchant ? encore n'en demeuret-elle pas là ; ses enfants lui sont toujours chers jusqu'à la mort et après la mort. Ils disparaissent à ses yeux ; mais leur mémoire ne s'efface point de son souvenir. Elle veut que leurs corps reposent dans une terre sainte, et que leurs ossements soient conservés avec la décence convenable. Cependant elle s'intéresse encore plus pour leurs âmes : et parce qu'elle a un juste sujet de craindre que ces âmes , quoique fidèles , redevables à Dieu, ne soient détenues dans un feu qui les purifie, et où elles doivent souffrir jusqu'à ce qu'elles aient satisfait à la justice du Seigneur, elle les aide, autant qu'il est en elle, de ses suffrages, ne cessant point de prier, de solliciter, d'agir ; tant qu'elle est incertaine de leur état , et qu'il lui reste là-dessus quelque doute.
Or, à un tel amour, par quel amour devons-nous répondre ? Supposons un fils bien né, et qui ne peut ignorer le zèle, les soins infinis d'une mère à laquelle il doit tout : et que sent-il pour elle, ou plutôt que ne sent-il pas, et que ne lui inspire pas un cœur reconnaissant? Est-il témoignage d'un attachement inviolable qu'il ne lui donne? est-il honneur qu'il ne lui défère ? est-il devoir qu'il refuse de lui rendre? Si nous aimons l'Église , voilà notre modèle ; et pouvons-nous ne l'aimer pas, dans la vue de tous les biens que nous en avons reçus et que nous en recevons tous les jours? Pour peu que nous y pensions et que nous les comprenions, nous nous tien drons éternellement et inséparablement unis à cette mère des croyants. Dans le même esprit que David, et encore à plus juste titre, nous lui dirons ce que ce saint roi disait à Jérusalem , qui n'en était que la figure : Plutôt que de vous oubUer jamais, que j'oublie ma main droite, et que je m'oublie moi' même. Plutôt que de perdre un souvenir qui me doit être si douXy et dont je dois faire le principal st^jet de ma joie, que ma langue se dessèche et qu'elle demeure collée à mon palais. ( Psalm. 136). Point sur cela de respect , point de considération humaine : Pourquoi? parce que rien dans notre estime n'entrera en comparaison avec l'Église, et que par un intime dévouement, nous n'aurons avec elle qu'un même intérêt.
soutenir et l'appuyer. L'Église est un corps, je dis un corps mystique et moral. Ce corps a un chef, qui est Jésus-Christ , et il a des membres , qui sont liss fidèles. Ainsi l'apêtre saint Paul nous l'enseigne-Ml en divers endroits, mais surtout dans son Épîtreaux Éphésiens , où il parle de la sorte au sujet de Jésus- Christ : Dieu lui a mis toutes choses sous les pieds, et il l'a établi chef sur toute V Église, laquelle est son corps et le représente tout entier, lui qui a dans tous ensemble toute saperfection. (Ephes., t.) Comme si le grand apôtre disait : Mes frères, nous ne faisons tous qu'un même corps avec Jésus- Christ et en Jésus-Christ. L'assemblée de tous les fidèles unis à Jésus-Christ par la foi , voilà le corps de l'Église : mais ces mêmes fidèles pris séparément et considérés chacun en particulier, voilà les membres de l'Eglise. Plus ces membres croissent et se fortifient, plus le corps prend d'accroissement et acquiert de force ; et c'est ainsi que le chef reçoit lui-même plus de perfection en qualité de chef, à mesure que le corps, par l'union des membres, se fortifie et se perfectionne.
Quoi qu'il en soit , ce caractère , non-seulement d'enfants de l'Église, mais de membres de l'Église, est un des plus beaux titres dont nous puissions nous glorifier devant Dieu, et selon Dieu. Comme membres de l'Église, nous appartenons spécialement à Jésus-Christ, puisqu'en vertu du baptême que noua avons reçu , et par où nous fûmp« agrégés au corps de l'Église, nous avons contracté avec Jésus-Christ une alliance plus étroite et plus prochaine. Comme membres de l'Église nous ne sommes point des étran» gers ni des gens de dehors ; mais nous sommes les domestiques de la foi; nous sommes de la cité des saints et de la maison de Dieu, les pierres vivantes dunouvel édifice, bâti sur le fondement des apô* très et des prophètes , où Jésus-Christ lui-même est la première pierre de l'angle. (Ephes, , 2.) Comme membres de l'Église, nous participons à toutes les grâces qui découlent de son divin chef, et qu'il lui communique sans mesure. Car elle est dépositaire de ces sources sacrées du Sauveur, où nous puisons avec abondance les eaux du salut; elle est la dispensatrice de son sang précieux et de ses mérites infinis; et n'est-ce pas sur nous qu'elle les répand par une effusion continuelle? Or, de là, nous voyons combien il est de notre intérêt que cette Église subsiste, et combien il nous importe de travailler tous et de concourir à son affermissement.
Je sais qu'indépendamment de nous, cette Église subsistera en effet jusques à la fin des siècles, et que, selon la promesse du Fils de Dieu , les portes de l'enfer ne prévaudront jamais contre elle ; mais ce corps, qu'il n'est pas au pouvoir des hommes de détruire, peut, après tout, selon la mauvaise dispo-
111. Comme membres de rÉglise, nous devons la I sition des membres qui le composent, avoir ses
VRAIE OBËISSAISGE A L'ÉGLISE.
pertes et ses altérations , soit par la désertion de quelques-uns de ses en£ants, soit par raffaiblissement de la chanté du plus grand nombre; et voilà sur quoi tout notre zèle doit s*allumer. Tel fut le zèle des apôtres, quand au péril même de leur vie et au prix de leur sang , ils s*employèrent sans relâche à former PÉglise naissante et à retendre dans toutes les parties du monde. Tel est encore de nos jours et parmi nous le zèle de tant d'hommes apostoliques, qui se consument d'études et de veilles pour la défense de TÉglise; qui, dans les chaires, dans les tribunaux de la pénitence, dans les entretiens publics et particuliers, consacrent leurs talents et leurs soins à l'édiGcation de TÉglise; qui passent les mers, et vont prêcher TÉvangile aux Barbares et aux idolâtres , pour Tavancement du royaume de Dieu sur la terre et le progrès de TÉglise. Tel enfin doit être par proportion le zèle de chaque fidèle, qui, selon le mot de Tertullien devient soldat dès quil s'agit de T Église, et est indispensablement obligé de combattre pour sa cause , autant qu'il est en son pouvoir.
Car, suivant la figure dont se servait saint Paul sur un autre sujet, et qui ne convient pas moins à celui-ci, de même que dans le corps humain chacun des membres contribue h la bonne constitution du corps, de sorte que tous s'aident au besoin les uns les autres, ainsi dans le corps de l'Église devonsnous tous, par une sainte, unanimité, être tellement liés ensemble, que jamais nous ne permettions qu'on y donne la moindre atteinte , et que nous nous opposions comme un mur impénétrable à tous les coups que l'erreur, l'incrédulité, l'impiété pourraient entreprendre de lui porter. Devoir propre de certains états et de certaines fonctions dans le gouvernement de l'Église; mais d'ailleurs, sans nulle différence de fonctions ni d'états, devoir commun et universel. Si ce n'est pas par le ministère de la parole que nous soutenons l'Église, et si nous n'avons pour cela ni le don ni la vocation nécessaire , soutenonsla par la pureté de nos mœurs, et rendons témoignage à la vérité de sa foi par la sainteté de nos oeuvres. Si ce n'est pas par la pénétration de nos lumières, ni par l'étendue de nos connaissances, soutenons-la par la docilité de notre soumission, et par une fermeté inébranlable à ne nous départir jamais ni de ses jugements, ni de ses commandements. Si ce n'est pas contre les tyrans, soutenons-la contre les artifices de l'hérésie, contre les insultes du libertinage; et de quelque part que ce puisse être, ne souffrons point qu'elle soit attaquée impunément en notre présence. Nous lui devons tout cela; et quand nous nous sommes engagés à elle , nous lui avons promis tout cela. A Dieu ne plaise que nous démentions un engagement si sa'nt et si solennel ; ce serait nous démentir nous-mêmes. Gardons-nous
d'abandonner par une lâche désertion cette Eglise militante où nous vivons présentement, afin qu'éternellement nous régnions avec cette Église triom. phante , que forment dans le ciel les élus de Dieu et les héritiers de sa gloire.
MABQUE ESSENTIELLE ET CONDITION NBCBSSAIBB d'une VBAIE OBEISSANCE A L'ÉGLISE.
Il en est de l'obéissance d'un fidèle à l'égard des décisions de l'Église, à peu près comme de l'obéis* sance d'un religieux à l'égard des ordres qu'il reçoit de son supérieur. Qu'un religieux obéisse quand on ne lui ordonne rien que de conforme à ses inclinations, c'est une obéissance très-équivoque, parce que la nature peut y avoir autant de part que l'cspritde Dieu; maisqu'ilse montre également prompt à obéir lorsqu'on lui donne des ordres tout opposés à ses désirs, et qui le gênent, qui le mortifient, c'est là ce qu'on peut sOrement appeler une obéissance religieuse, puisqu'il n'y a qu'une vraie religion qui en puisse être le principe. D'où vient que ce grand maître de la vie monastique et régulière, saint Bernard, donnait à ses religieux cet important avis : Mes frères, ne vous abusez pas, et gardez- vous d'une illusion bien dangereuse et bien commune dans le cloître. Souvent on n'a de l'obéissance que le dehors et que le nom , sans en avoir la vertu ni le mérite. Quiconque, ou par adresse, ou par importunité, ou en quelque manière que ce soit, fait en sorte que ce qu'il souhaite et ce qui est de sa volonté propre, son supérieur le lui enjoigne, se trompe alors, et se flatte en vain d'être obéissant; car, à proprement parler, ce n'est point lui qui obéit au supérieur, mais le supérieur qui lui obéit.
Or, nous devons raisonner de même au regard de l'obéissance que nous rendons à l'Église. Qu'un fidèle, ou un homme réputé tel, se soumette aux décisions de l'Église , et qu'il les accepte , quand elles sont selon ses vues et selon son sens particulier, quoique sa soumission puisse être bonne et méritoire , elle n'est pas néanmoins à l'épreuve de tout soupçon; car ce peut être quelquefois autant une simple adhérence à son propre sentiment, qu'une véritable soumission au tribunal d'où ces définitions sont émanées. Mais que je voie cet homme aussi soumis d'esprit et de cœur, quand l'Église décide contre lui , quand elle prononce des jugements qui le condamnent, qui l'humilient, c'est alors que je canonise sa foi , et que je lui applique , avec toute la proportion convenable , ce que le Fils de Dieu dit au pricce des apôtres : rous êtes hewreux dans votre obéi8sance,^i«9tre ce n'est point la chair nile sang qui vous ta inspirée , mais qu'elle ne peutrenlr que d'en haut, et de la grâce du Père céleste. (Matth., 16.)
Cette remarque regarde tous les temps, et spé-
VRAIE OBÉISSANCE A LnSGLISE.
eialement le nôtre. Je demanderais volontiers à des gens : Pourquoi ce partage que vous faites, et pourquoi, contre la défense du Saint- Flsprit, avcz-vous DO poids et un poids? Ou sou mettez- vous à Tau* torité de l'Église en tout ce qui concerne la foi , ou ne vous y soumettez en rien, et retirez- vous. Car c'est la même autorité qui déGnit un article aussi bien que l'autre, et elle n'est pas plus digne, ou , pour mieux dire, elle est aussi digne de créance sur l'un que sur Tautre.
En effet, dès que nous entreprendronsd*examiner les décisions de l'Église, et que nous nous croirons en droit de discerner les uns des autres ; dès que nous voudrons, pour ainsi dire, partager notre soumission , et que selon notre sens nous recevrons celles qui nous plairont, ou nous rejetterons celles qui ne nous plairons pas , nous détruirons Tautorité de ce souverain tribunal , et la foi que nous y avons. Car la foi que nous devons avoir aux oracles de l'Église , cette foi ferme et inébranlable , n'est fondée que sur son infaillibilité, de même que son infaillibilité est établie sur cette promesse de Jésus- Christ : f^oilà que Je suis avec vous en tout temps jusqu'à laconsommation des siècles, (Matth., 28.) Or, du moment que nous refuserons notre créance à un seul point décidé par le jugement de l'Église, nous ne la regarderons plus comme infaillible, puisque nous prétendrons qu'en ce point particulier, non-seulement elle a pu faillir, mais qu'elle a failli en effet. Nous adhérerons , je le veux , à tous les autres-, mais ce qui nous y déterminera , ce ne sera point précisément l'Église, ni son témoignage. Nous y souscrirons, parce qu'ils se trouveront conformes à nos raisonnements et à nos principes : de sorte que, dans notre adhésion et notre soumission, nous ne nous réglerons point tant sur ce que TÉglise aura jugé, que sur ce que nous aurons jugé nousmêmes.
Car si l'autorité de FÉglise était, comme elle doit l'être, la règle de notre obéissance, quoi qu'elle prononçât, nous n'aurions là-dessus ni doutes à former, ni difficultés à opposer. Il nous suffirait de savoir qu'elle a parlé : sa parole fixerait toutes nos incertitudes, et arrêterait toutes les contestations. Peut-être sur tel article ou sur tel autre, notre esprit naturellement indocile aurait-il de la peine à plier, et peut-être, préoccupé de ses opinions, serait-il porté à disputer et à se défendre ; mais bientôt nous le réduirions sous le joug et nous réprimerions ses révoltes. Nous nous dirions à nousmêmes : En cette décision , ou c*est TÉglise qui se trompe, ou, malgré mes prétendues connaissances et mes préjugés, c'est moi qui suis dans l'erreur et qui m'égare. Il n'y a point de milieu. Or, de penser que, sur aucun point qui appartienne aux dogmes de la religion età la doctrine chrétienne, l'Église
de Dieu, l'épouse de Jésus-Christ, l'organe vivant et Hnterprète de l'esprit de vérité, ait pu se méprendre et ait manqué de lumière, c'est de quoi, dans une sainte catholicité, je ne puis avoir le moindre soupçon. Par conséquent c'est moi qui me suis trompé jusques à cette heure, et non point l'Église, toujours éclairée d'en haut. Elle a pris soin de s'expliquer; cela suffit. Pourquoi me persuaderai-je que l'assistance du ciel , dans la question présente , lui ait été refusée, et que Dieu, dans cette conjoncture particulière, l'ait abandonnée? Comment irais-je jusqu'à cet excès de présomption, de m'imaginer que je suis mieux instruit qu'elle du sujet dont elle vient de connaître ; que je l'ai mieux approfondi , et que j'en ai une notion plus juste? Avant qu'elle se déclarât, et tandis que la question était entière , je pouvais raisonner à ma façon ; je pouvais réfléchir, méditer, user de recherches, alléguer mes preuves, et m'y attacher; mais maintenant il faut que l'autorité l'emporte, et si la raison ose encore tenir et ne veut pas se soumettre, il faut que ce soit une raison aveugle, prévenue, éblouie d'une fausse lueur qui la séduit, ou que ce soit une raison opiniâtre et inflexible dans son obstination. Voilà, disje, les leçons qu'on se ferait à soi-même; et , conformément à ces leçons , on ne prendrait plus garde si ce sont nos sentiments que l'Église a proscrits, ou si ce sont ceux d'autrui ; si c'est ceci , ou si c'est cela. On s'humilierait sous le poids d'une autorité si respectable et si vénérable. On y reconnaîtrait l'autorité de Dieu même , et l'on aurait dans son obéissance un mérite d'autant plus excellent, qu'elle nous coûterait un sacrifice plus difficile et plus contraire à l'orgueil de l'homme , qui est celui de notre propre jugement et de nos pensées.
Telle fut l'obéissance des premiers chrétiens dans une célèbre matière qu'ils agitèrent entre eux , et que saint Luc rapporte au quinzième chapitre des Actes des apôtres. Le fait est mémorable , et plût à Dieu que, dans toute la suite des temps , on eût profité de l'exemple de soumission que donnèrent pour lors les premiers fidèles. Il s'agissait de savoir si les Gentils convertis à la foi devaient être assujettis aux cérémonies judaïque* ; s'ils devaient observer la loi de Moïse , et s'ils étaient obligés à la circoncision. Les esprits ne convenaient pas : il y avait des raisons de part et d'autre, et chacun s'arrêtait à celles qui le touchaient davantage. Dans cette diversité d'opinions, on contestait, on s'animait, et la chaleur de la dispute causait du bruit parmi le troupeau. Or, pour rendre la paix à l'Église , et pour rompre le cours d'une controverse dont les suites étaient à craindre, quel parti prirent les apôtres? Ce fut de s'assembler à Jérusalem, de discuter à fond et de concert le point en question, d'en faire un examen juridique , et d*en donner une