‹ Œuvres de Bourdaloue (volume 5)Chapitre 216 sur 352 · I. C'est le religieux qui, lui-même et en personne · texte numérisé non relu

I. C'est le religieux qui, lui-même et en personne

dans la profession de ses vœux, fait la fonction de sacrificateur et de prêtre : pourquoi ? parce que c'est lui-même qui s'oblige , lui-même qui se voue , luimême qui se donne, lui-même, en un mot, qui s'immole et se sacrifie. Dieu est présent à ce sacrifice , pour l'agréer; le ministre député de TÉglise y assiste, pour l'accepter; le peuple fidèle en est spectateur, pour en rendre témoignage et pour le vérifier : mais celui qui le fait, c'est le religieux même, et nul pour lui ne le peut faire. La preuve en est manifeste : car, selon la maxime de la théologie, le vœu est un acte de la volonté, et d'une volonté li- ^re ; par conséquent d'une volonté qui agit ellemême , qui se détermine elle-même, qui , en vertu du pouvoir qu'elle a reçu de Dieu sur elle-même, dispose en effet d'elle-même et se lie elle-même. Il est vrai qu'elle est pour cela prévenue et soutenue de la grâce; il est vrai que la vocation divine la presse , la sollicite, l'attire; mais après tout, cette grâce, cet attrait, cette vocation d'en haut, ce n'est point ce qui forme l'engagement que le religieux contracte avec Dieu. Il faut que la volonté acquiesce , qu'elle consente, qu'elle se livre, et que dans cet acquies* cément de la volonté, que dans ce consentement , dans ce dévouement, il nV ait ni violence, ni con trainte, ni nécessité, ni erreur, ni surprise, rien enfin qui puisse en aucune sorte préjudicier à la liberté de lliomme et à ses droits.

Droits tellement inviolables , et condition si absolument requise dans le religieux , que de là dépend la vérité de son sacrifice, la sainteté de son sacri* fice, le mérite et l'utilité de son sacrifice, la stabilité de son sacrifice et sa perpétuité. Tout ceci est important, f . La vérité de son sacrifice : car comme il s'agit de la personne du religieux, si ce n'est pas lui qui, deson gré et d'une volonté pure, vient s'offrir et se consacrer, ce ne peut être un vrai sacrifice , puisque ce ne peut être un vrai engagement. En vain paraîtra-t-il au pied de Tautel; en vain, au milieu d'une compagnie attentive à l'écouter, prononcera-t-il d'une voix haute et distincte la formule prescrite et les paroles essentielles; si elles ne sont que dans la bouche et que ce ne soit point de Tintérieur qu'elles partent , tout cet appareil ne sera plus qu'une montre spécieuse et qu'une cérémonie sans effet. Ainsi le décident tous les maîtres de la morale; et c'est conformément à cette doctrine, qu'ils rejettent, comme promesse vaine et de nulle valeur, tout vœu qui n'aurait eu d'autre principe qu'un respect humain, qu'une crainte servile, que de trompeuses espérances', que des menaces capables de troubler le religieux et de le forcer dans son choix. 2. La sainteté de son sacrifice : la raison est que ce qui sanctifie , c'est l'intention, c'est l'esprit. D'où il faut conclure que le sacrifice du religieux n'étant pas accompagné

SACRIFICE REUGIEUX.

de c.ett« intention, ni animé de cet esprit, il ne devrait ^tre censé , au jugement de Dieu , que pour une action indifférente et morte. Quel honneur en reviendrait à Dieu , qui ne se tient honoré que de la disposition de Tâme? Ktqu*ai-je àfaire, disait-il aux Juifs, des fruits de la terre que vous apportez dans mon temple, et du sang des animaux qui coule sur mes autels? Tout cela ne m*est rien, tandis que vos cœurs ne sont point à moi, et ne se portent point vers moi. 3. Le mérite et Tutilité de son sacriGce : Jésus-Christ a promis le centuple en ce monde, et la vie éternelle dans Tautre; mais à qui? non pas à celui qu'on aura dépouillé de ses terres et de tous ses héritages , mais à celui qui lui-même et volontairement les aura quittés : non pas à celui qu'on aura éloigné de son père, de sa mère, de ses frères, de ses sœurs; mais à celui qui lui-même et volontairement se sera séparé d'eux : non pas à celui qu'on aura entraîné après lui; mais à celui qui luimême et volontairement se sera mis à sa suite. Et en effet , il n'y a rien de méritoire auprès de Dieu , que ce qui nous est volontaire; et Dieu ne mesure le prix de ce que nous faisons, que par l'affection avec laquelle nous le faisons. 4. La stabilité de son sacrifice et sa perpétuité : les vœux de religion sont irrévocables, et par là même ils sont perpétuels, et en quelque manière éternels. Or ils ne le peuvent être qu'autant que la volonté s'est engagée. Par conséquent , si ce n'était pas elle-même qui se fût engagée, et que l'engagement du religieux n'eût été qu'un engagement faux et apparent, il pourrait le désavouer, il pourrait le révoquer, il pourrait secouer un joug auquel il ne se serait pas soumis , et où il ne se croirait attaché par aucun lien. Il en faut donc revenir à ce point capital, que pour être véritablement, dignement, constamment à Dieu, c'est le religieux qui lui-même doit se présenter et se consacrer, et voilà le sens de ma proposition , quand je dis que dans son sacrifice il doit faire lui-même l'office de sacrificateur et de prêtre.

Grande vérité, qui fournit à l'âme religieuse bien des sujets et de consolation et d'instruction , soit dans le temps même où elle s'engage par la profession de ses vœux , soit dans toute la suite et tout le cours de ses années. Et d'abord quel fonds de consolation, lorsqn'après les épreuves ordinaires, appelée devant le Seigneur pour se déclarer à la face de l'Église, et pour consommer son sacrifice par une promesse et une protestation publique, elle peut se dire à elle-même et le direà Dieu : que ce qui la conduit, ce n'esi point un esprit de servitude, qui est l'esprit des esclaves, mais un esprit d'amour, qui est l'esprit des enfants; que ce n'est point un esprit d'intérêt, qui est l'esprit des mercenaires, mais un esprit de religion, qui est l'esprit des élus? Oui, Seigneur, me voici : je viens; mais vous me per-

mettez en même temps de me porter à mol-même le doux témoignage que je viens parce que je le veux ; que c'est mon cœur qui vous désire , mon cœur qui vous cherche, et que le don qu'il vous fait n'est point un bienquifin lui arrache, mais un hommage qu*il vous rend. Bénie soit, mon Dieu, votre miséricorde, qui sait ainsi me mettre en état de goûter le plaisir le plus solide , quand je puis penser que je fais quelque chose pour vous, et que c'est moi qui le fais, sans y être autrement déterminée que par le mouvement de votre divin Esprit , et par ma fidélité à en suivre la sainte impression. Fidélité qui vous honore d'autant plus, et fidélité qui m*est d'autant plus salutaire et plus méritoire, que c'est le fruit d'une volonté plus maltresse d'elle-même et de ses résolutions.

Telle est, dis-je, et telle doit être la consolation de l'âme religieuse. Consolation durable qui , de ce premier moment où l'âme commence son sacrifice, s'étend jusqu'au dernier moment où elle sort de cette vie mortelle pour passer dans le sein de Dieu. Car il n'en est pas du sacrifice religieux comme des autres sacrifices , qui sur l'heure et dans un espace de temps très-court , se consomment par l'entière consommation de la victime. Le religieux, tout immolé et tout sacrifié qu'il est, subsiste encore, et peut avoir une nombreuse suite de jours à remplir ; mais avec cet avantage, que chaque jour il peut aussi renouveler le même sacrifice. Ce n'est pas un nouvel engagement qu'il contracte , mais c'est le même qu'il confirme. Il n'est plus désormais en son pouvoir de s'en dispenser ; mais il est toujours vrai , et il lui suffit de savoir que c'est lui-même qui se l'est imposé : tellement que cet état, par une heureuse et sainte propagation, se perpétue de jour en jour, ou d'âge en âge, et se communique à toutes ses observances , à toutes ses fonctions , à tous ses emplois, jusqu'à ce qu'il plaise au ciel de finir sa course et de couronner ses mérites.

Ce n'est pas assez : mais de là même quelles instructions tire le religieux? quels motifs pour se soutenir dans la pratique de ses devoirs et pour se reprocher ses relâchements et ses tiédeurs ? Hé quoi , j'ai dit, j'ai promis, j'ai voulu 1 J*ai dit à Dieu : Vous êtes mon Dieu , et je n'ai point d'autre maître à servir. Je lui ai promis une soumission et un attachement sans réserve. Comme je le promettais, je le voulais. Je voulais vivre selon ma règle; je voulais en accomplir toute l'obligation et en acquérir toute la perfection. Or, ce que j'ai voulu si justement et d'une vue si délibérée , ai-je cessé de le vouloir? ou , si je le veux encore, pourquoi ne le veux-je plus avec le même zèle et la même ardeur ? Le poids de la régularité me devient rude et pénible, surtout à certains temps; une longue persévérance est sujette à bien des dégoûts et bien des en*

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