‹ Œuvres de Bourdaloue (volume 5)Chapitre 217 sur 352 · SACRIFICE BELI6IEUX · texte numérisé non relu

SACRIFICE BELI6IEUX

nais : mais j'ai dû prévoir tout cela : que dis-je? je rai même en effet prévu , et en le prévoyant, je Tai accepté. Ten ai donné généreusement et hautement ma parole. Était-ce pour la révoquer? était-ce pour me démentir? était-ce pour manquer de courage dans TexécutioD? Malheur à moi, si je détruisais de la sorte et j'anéantissais la vertu d*un sacrifice où , «moi-même et en personne, j*ai fait la fonction de sacrificateur et de prêtre!

n. Cest le religieux qui, lui-même et en personne, .dans la profession des vœux , tient la place d'hostie et de victime. Car, dans son sacrifice , ce qu'il oftre , ce n'est rien autre chose que lui-même, et que tout ce qui lui peut appartenir. Or, en s'offrant lui-même, il élit à Dieu l'offrande la plus précieuse , la plus honorable , la plus universelle.

1. Of&andela plus précieuse : Je dis la plus précieuse , non point absolument et en soi , mais par rapport à celui qui la fait. Expliquons-nous. A me considérer moi-même tel que je suis et dans le fond de mon être , je ne suis rien , je ne puis rien , je ne dois me compter pour rien; mais ce rien, après tout , c'est ce que j'ai de plus cher, puisque c'est moi-même , et qu'à tout être, rien, après Dieu, n'est plus cher que soi-même. Quand donc je me donne moi-même , je fais de ma part le don le plus grand. Dieu dit à Abraham : Prends Isaac ; c'est ton fils unique et tu l'aimes : cependant Je veux que tu û conduises sur la montagne y et que là tu me le sacrifies {Gènes,, 22); car je te le demande. Le saint patriarche obéit ; il mena son fils au lieu qui lui était marqué; il éleva lui-même le bûcher où il devait l'immoler, se mit en état de le frapper selon l'ordre qu'il en avait reçu , et si l'ange du Seigneur ne lui eût arrêté le bras , c'était fait d'Isaac , et bientôt le sang de ce fils bien aimé allait être répandu et sa vie terminée. Voilà ce que toute la postérité a comblé d'éloges et canonisé comme un des sacrifices les plus saints et les plus mémorables. Voilà ce qui plut singulièrement à Dieu, et ce qu'il regarda comme un des monuments les plus certains et les plus sensibles de la religion d'Abraham et de sa foi : Cest maintenant que je connais combien tu me crains , puisque tu n'as pas même épargné ton fils unique. Le Seigneur n'en demeure pas là ; mais sa libéralité le porte encore plus loin : Parce que tu as fait cela, et que y pour me témoigner ton amour ^ tu n'as point eu d'égard à ton propre fils , Je te bénirai ,Je multiplierai ta race , Je la rendrai aussi nombreuse que les étoiles du ciel.

Or, sans prétendre rabaisser en aucune manière un sacrifice dont l'Écriture a tant exalté le mérite , et que Dieu récompensa si abondamment et si magnifiquement, il est vrai du reste qu'Abraham , en sacrifiant Isaac, ne se sacrifiait pas lui-même. Il sacrifiait un fils. Dans ce fils , le seul appui de sa fa - BomtDiUHni. — T. m.

mille, et le seul par qui son nom dût se perpétuer, il sacrifiait toutes sesespérances pour l'avenir : mail encore une fois , ce fils , ce n'était pas lui-même ; et il en faut toujours revenir à la maxime de l'Évangile, qu'il n'y a point de sacrifice pareil à celui de donner sa vie pour ses amis, et de se donner soi-même. Avantage inestimable du religieux ; et c'est par là qu'il pratique à la lettre, et dans toute la forcedeson sens, cette grande leçon du Sauveur des hommes : Si quelqu'un veut venir après moi, qu'il se renonce lui-même. ( Màtth. , 16.) Prenez garde, remarque saint Grégoire, pape, c'est beaucoup de renoncer à ce qu'on possède, mais ce n'est pas tout; le point difficile et le souverain degré , c'est de renoncer à ce qu'on est et à sa personne '.

2. Offrande la plus honorable : comment ? par It raison même que c'est l'offrande la plus précieuse. Et en effet , le prix de la victime augmente le prix du sacrifice; et le prix du sacrifice honore le maître à qui il est présenté. Dans l'ancienne loi , on offrait à Dieu les fruits de la terre , on lui offrait le sang des boucs et des taureaux. Il ne rejetait point cei victimes , il voulait bien les accepter; mais dans le fond était-ce des victimes dignes de ce souverain être, et de quel œil voyait-il ses autels ensanglantés de telles hosties ? Il n'y a qu'à l'entendre s'en déclarer à son peuple par la bouche du roi prophète, et dans les termes les pi us énergiques et les plus formels : Écoute, Israël, et reçois ce témoignage de ma part. Je ne dédaigne point tes sacrifices; Je veux même les avoir continuellement devant mes yeux, afin qu'ils me sollicitent sans cesse à te faire du bien. Mais sais-tu, poursuit le Seigneur, saiS'tu ce que J'agréerais au delà de tout le reste, et ce qui conviendrait mille fois plus à ma grandeur? ce ne sont point les prémices de tes campagnes ou de tes troupeaux. Et que m'importe tout cela f si J'ai faim , si Je suis pressé de la soif, estce à toi que f aurai recours, et tout l'univers n'estilpas à moi? {Fsa/m. 49. ) Mais par où donc, 6 le Dieu de nos pères ! reconnattrous-nous votre suprême puissance , et ce domaine absolu qui soumet à votre empire tous les êtres créés? Quel tribut exigez-vous pour cela de nous? point d'autre que vous-mêmes , répond le Dieu tout-puissant. De tout ce que vous pouvez m'offrir entre les êtres sensibles et dépourvus de raison , rien ne vous égale vous-mêmes, et rien nedoit plus servira ma gloire : car ma gloire, c'est que l'homme , que cet homme, l'une des plus nobles créatures qui soient sorties de mon sein, que cet homme formé à la ressemblance et marqué du sceau de son Créateur, que cet homme que /ai mis dans les mains de son conseil (Eccl. ,

* MinuM est abnegare quod habei : valde autem multum eH ahnegan quvd est. Grec. hom. 32 in £vang.

SACRIFICE BEUGIEUX.

15) , et à qui f ai laissé la disposition de lui-même, n^en veuille point autrement disposer que pour moi et que pour se dévouer à moi. Voilà le sacriflce dont je suis jaloux. Or, ce que Dieu, dès les premiers temps , disait aux Israélites , c'est avec bien plus de sujet ce que, dans la loi évangélique, il dit à Pâme religieuse ; et ce qu'elle fait en se sacriGant , selon le langage de Tapôtre , comme une hostie vivante, sainte, agréable à Dieu, et lui rendant, par ce sacrifice d'elle-même, le culte raisonnable qu'elle lui doit , et qui lui est le plus glorieux. {Hom,, 12.) 3. Offrande la plus universelle : se donner soimême, c'est tout donner. 11 n'y a pour l'homme que trois sortes de biens naturels , biens de la fortune, biens du corps, biens deTAme. Biens de la fortune, qui sont les richesses temporelles; biens du corps , qui sont les plaisirs des sens; biens de l'âme, ' qui sont l'entendement et la volonté: or le religieux, en se donnant lui-même, donne et sacrifie tout cela. Biens de la fortune , c'est ce qu'il donne et ce qu'il sacrifie par le vœu de pauvreté ; biens du corps, c'est ce qu'il donne et ce qu'il sacrifie par le vœu de chasteté ; biens de l'âme , c'est ce qu'il donne et ce qu'il sacrifie par le vœu d'obéissance. Que lui reste-t-il donc ? rien. Mais je me trompe , et s'il ne lui reste rien en effet , mille choses peuvent lui rester en espérances, en prétentions, en désirs. C'est la belle pensée de l'abbé Rupert, et la voici : Car quand je me trouverais, parle malheur de ma naissance et de ma condition , dans un dénilment entier, et que de tous les biens humains je n'en posséderais aucun, du moins pourrais-je en prétendre la possession par une infinité de droits légitimes que je serais capable d'acquérir; du moins pourrais-je en espérer la possession par mille voies justes et mille moyens qu'il me serait permis de mettre en usage; du moins pourrais-je en désirer la possession , et sans bornes porter mes souhaits à tout ce que je verrais et à tout ce que j'imaginerais. Je le pourrais, dis-je, comme tout autre que moi le pourrait de même : pourquoi ? parce ^i lie si l'être de l'homme est limité, sa convoitise ne l'est pas, et que son cœur, quelque étroite qu'en soit l'étendue , a néanmoins assez de capacité pour renfermer tout le monde.

On me dira que ces prétentions , ces espérances , ces désirs n'ont rien de réel ; que ce sont de simples idées , et communément de vaines chimères : ie le veux ; mais c'est justement en quoi je croîs devoir admirer davantage l'efficace et la vertu du sacrifice religieux. Car c'est dans ce sacrifice, où le religieux se donne lui-même, qu*il donne cotiséquemment et qu'il sacrifie toutes ses prétentions, toutes ses espérances, tous ses désirs; et c'est la même aussi que Dieu , dans l'acceptation qu'il fait de ce sacrifice, considère ces prétentions comme si c'étaient des titres solides, reçoit ces espérances

comme si c'étaient des biens assurés et présents' compte ces désirs commesi c'étaient des possessi^ii^. actuelles et véritables. Et voilà comment les Pères entendent ces paroles de saint Pierre à Jésus-Christ : Seigneur, nous avons tout quitté pour vous suivre, (Matth., 19. ) Quelle confiance , dit saint Jérôme ! Qu'était-ce que Simon-Pierre? un pauvre pécheur. Qu'avait-il quitté? des filets qui faisaient toute «a richesse, et qui lui servaient à gagner sa vie. Cependant il semble qu'il eût quitté l'état le plus opulent et le plus abondant : Nous avons tout quitté. Ah ! il est vrai , Pierre , dans le fond , h proprement parler^ n'avait rien quitté ; mais selon l'esprit et dans la préparation de son cœur, il avait tout quitté , parce qu'il avait quitté l'affection de tout avoir, ou , pour' mieux dire, toute affection d'avoir : il avait quitté toute la terre , parce que s'il eût eu le domaine de toute la terre, il y eût renoncé en vue de Dieu et en vue de Jésus- Christ son Sauveur et Fils de Dieu. Ainsi ce ne peut être une proposition outrée, si j'avance, selon queje viens de l'expliquer, que le religieux, par l'offrande qu'il fait de soi-même à Dieu, lui offre dans soi-même et avec soi-même tout l'univers.

Sacrifice dont la gloire, quoique rapportée à Dieu seul , rejaillit néanmoins sur l'âme religieuse , puisque c'est en vertu de cette offrande que le religieux devient non-seulement devant Dieu, mais devant les hommes et dans l'estime des hommes, une personne sacrée. Sacrifice auquel sontattachées les plus grandes récompenses de Dieu , soit pour ce monde , soit pour l'autre. Et sacrifice aussi qui, depuis le jour de la profession des vœux jusqu'au dernier jour de la vie, engage indispensablement le religieux à se tenir dans un état perpétuel de victime. Or, qu'estce que cet état? il y en a peu qui Je comprennent bien , et encore moins qui veuillent bien s'y réduire et en embrasser toute lo perfection. Car être victime, j'entends victime de Dieu , et l'être par état , c'est n'être plus à soi , ne plus disposer de soi , n'avoir plus aucun droit sur soi et n'en plus prétendre; c'est être uniquement au pouvoir de Dieu, ne plus dépendre que de Dieu , ne plus agir que selon les ordres de Dieu et ses adorables volontés , par quelque organe et de quelque manière qu'il nous les fasse déclarer ; c'est être dans un état de mort , et comme un mort , se laisser conduire , gouverner , placer au gré de Dieu et des puissances supérieures à qui Dieu nous a soumis : de sorte que chaque jour nous puissions dire avec l'apôtre, et dans le même sentiment que TapÔtré : Seigneur, toits les jours nous sommes livrés à la mort pour Vamour de vous , et à chaque moment nous sommes regardés et nous nous regardons comme des victimes qu'on immole, ( Rom,, 8. ) Vue admirable pour l'âme religieuse : je suis une victime de mon Dieu. Vue capable de la soutenir

JUGEMENT DU REUGIEUX.

dans toutes les observances , quelque pénibles qu'elles soient et quelques efforts qu'elles demandent. Dans cette considération, à quoi n'est-elle pas préparée? S'il faut prier, veiller, travailler, s'humilier , se mortifier, aux dépens de son repos, aux dépens de sa santé, aux dépens de toutes ses inclinations, •t à quelque prix que ce puisse être : rien ne l'étonne quand elle pense que c'est en tout cela qu'elle est victime. Qualité qui la touche d'autant plus qu'elle voit tant de mondains se faire les victimes de leur ambition, les victimes de leur intérêt, les victimes de leur plaisir et de leurs plus honteuses cupidités, les victimes du monde qui les tyrannise et qui les perd ; au lieu qu'étant la victime de Dieu et d'un saint amour de Dieu , elle est la victime de son devoir, la victime de sa perfection , la victime de son salut, la victime de l'éternelle félicité qui lui est réservée, et qu'elle s'efforce de mériter.

Voilà pourquoi elle s'estime heureuse, et par où elle l'est en effet. Voilà par où nous pouvons rêtre dans la religion. Notre sacrifice n'est point un simple sacrifice; mais c'est un holocauste où toute la victime doit être consommée. Vouloir en retenir quelque chose, ou le reprendre après l'avoir sacrifié, ce serait un larcin que Dieu, selon le terme de TÉcriture, aurait en horreur, et qui nous exposerait à ses plus rigoureux châtiments. Si là-dessus nous nous sentons coupables par quelque endroit, rougissons de notre infidélité, réparons-la, et, par une protestation toute nouvelle , rendons à Dieu ce que nous lui avons enlevé. Point de réserve avec vous. Seigneur : car vous êtes un maître trop grand pour vous contenter -d'un partage indigne de vous. C'est même beaucoup que vous daigniez agréer le sacrifice que je vous ai fait, et que je vous fais encore. Hé! mon Dieu, ce que j'en voudrais retrancher, àqui le donnerais-je ? et ce que j'en ai retranché jusqu'à présent, à qui l'al-je donné? Quoi que ce soit , il est toujours temps de le rapporter à votre autel , et vous êtes toujours prêt à le recevoir. Ne le rejetez pas, Seigneur ; et si je l'ai profané, si je l'ai employé contre vos ordres , à me relâcher de la rigueur de ma règle , ne le méprisez pas , puisque je ne veux plus désormais l'employer , et tout ce que je suis , qu'à vous obéir et à vous plaire.

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