‹ Œuvres de Bourdaloue (volume 5)Chapitre 218 sur 352 · JUGBMENT DU RELIGIEUX , OU LE BBLIOIEUX AU JUGEMENT DE DIEU · texte numérisé non relu

JUGBMENT DU RELIGIEUX , OU LE BBLIOIEUX AU JUGEMENT DE DIEU

C'est une promesse bien consolante pour le religieux , que celle de Jésus-Christ aux apôtres : Je vous dis en vérité, qu'au temps de la résurrection ^ lorsque le Fils de Vhomme sera assis sur le siège de sa majesté, vous qui m'avez suivi, vous serez ) vous-mêmes assis sur douze sièges, et que vous jugerez les douze tribus d'Israël. Et quiconque aura quittépour moi sa maison, ou ses sœurs, ou

son père, ou sa mère, tous ses héritages , recevra le centuple et la vie étemelle. (Màtth., 19. ) Le religieux, comme les apêtres, a tout quitté. lia même, dans un sens, beaucoup plus quitté que les apôtres, puisqu'ils ne quittèrent que leurs barques et leurs filets, n'étant que de pauvres pêcheurs. Enfin, c'est au nom de Jésus-Christ et pour Jésus-Christ qu'il a renoncé au monde et à tous les biens du monde. Il a donc part à la promesse du Fils de Dieu ; et elle n'exprime rien de si grand qu'il ne puisse s'appliquer et où il n'ait droit de prétendre. Quelle espérance! quelle récompense! Mais voici d'ailleurs une autre parole bien terrible , sortie de la bouche du même Sauveur, et qui fournit au religieux un fonds inépuisable de réflexions, et des réflexions les plus sérieuses : On exigera beaucoup de celui à qui Von a beaucoup donné; et plus on lui aura confié de talents, plus on lui en redemandera. (Luc. , 12. ) C'est-à-dire, que nous serons jugés selon notre état , et selon les grâces attachées à notre état : de sorte que plus l'état aura été saint et capable de nous sanctifier, plus nous aurons de comptes à rendre et de châtiments à craindre. Car, suivant ce qui est encore écrit dans l'Évangile : Le serviteur qui a conmi la volonté de son maître, et qui, ayant eu plus de moyens pour l'accomplir , raura néanmoins négligée et n^aura mis ordre à rien , en sera plus criminel et plus rigoureuse* ment puni, (Id., v. 47.)

Voyons donc un religieux au jugement de Dieii , je dis un religieux tiède, lâche , imparfait, peu soigneux de ses devoirs , et peu zélé pour son avancement et pour sa perfection. Voyons- le à ce jugement redoutable où Dieu ne distinguera les conditions et les professions , que pour en faire la matière et la règle de ses arrêts. C'est là que nous comparaîtrons tous , et que le religieux , comme le reste des hommes , viendra répondre de toute sa vie et recevoir sa sentence. Ne nous flattons pas que ce soit toujours une sentence favorable. Jusque dans le sacré collège des apôtres , il y a eu un apostat et un réprouvé : nous étonnerons-nous , après cela , que dans les plus saints ordres il se trouve des sujets indignes de l'habit qu'ils portent , et réservés aux vengeances du Seigneur?

Quoi qu'il en soit , il sera jugé , ce religieux , quel qu'il puisse être; et comment Dieu y procéderat-il ? quelle forme de jugement observera-t-il ? que lui remettra-t- il devant les yeux pour leconvaincre? quatre choses : le bienfait de sa vocation, les devoirs de sa vocation, les moyens qui lui auront été four* nis pour remplir sa vocation , enfin l'abus criminel qu'il aura fait des grâces de sa vocation. Tout cela formera contre lui un témoignage qui l'accablera • et qui ne lui laissera nuUe excuse pour se justifier.

JUGEMENT DU REUGIEUX.

I. Le bienfait de sa vocation. Dieu ne s'était pas contenté de l*appelcr au christianisme, de Tagréger par le baptême au corps de son Église, de lui révéler les vérités de son Évangile , et de le faire instruire de ses mystères , de ses commandements, des voies ordinaires du salut; grâces communes qui doivent suffire à tout chrétien pour rattacher inviolablement à Dieu. Mais à Tégard de cette âme religieuse , Dieu avait eu des vues encore plus relevées et plus particulières. H Pavait regardée comme sa vigne choisie, selon la figure dont il se servait luimême en parlant de Jérusalem. Cette vigne quMl voulait faire profiter au centuple , et dont il prétendait recueillir des fruits de sainteté les plus excellents , il Tavait plantée dans une terre de bénédiction. Il se proposait de la voir croître, monter, s^élever, et voilà pourquoi il l'avait distinguée et spécialement élue. C'était de sa part une faveur, une élection toute gratuite, et c'est aussi ce qu'il représentera au religieux; c'est de quoi il lui retracera l'idée la plus vive et le souvenir le plus touchant.

Il lui développera les secrets de sa providence et toute sa conduite; comment il l'avait prédestiné de toute éternité pour être associé à son peuple chéri et à ses plus Gdèles amis , comment il l'avait prévenu dès ses plus jeunes années, pour lui inspirer le dégoût du monde et pour l'en séparer ; comment , dans un âge faible, il lui avait donné assez de force et assez de courage pour rompre tous les liens de la chair et du sang, et pour vaincre tous les obstacles qui pouvaient le retenir ; comment il l'avait reçu dans sa maison , dans son sanctuaire , pour n'y être occupé que des choses divines et pour ne vaquer qu'à de pieux exercices ; comment il l'avait appelé aux plus hauts degrés de la sainteté, et il lui en avait ouvert les voies; comment il avait eu en vue de lui faire mener sur la terre , autant qu'il était possible , la vie des anges dans le ciel , de le tenir toujours auprès de lui comme ces esprits bienheureux , et de l'admettre en quelque manière dans sa confidence et dans sa plus intime familiarité. Car telle est en effet l'excellence de la vocation religieuse; en voilà les prérogatives et les plus précieux avantages.

II. Les devoirs de sa vocation. Les grâces de Dieu, surtout certaines grâces, portent avec elles leurs obligations; et selon le prix et la mesure de «es grâces , les obligations croissent et s'étendent à des pratiques plus parfaites. De là vient que la sainteté d'un religieux doit autant surpasser la sainteté d'un homme du siècle, que la vocation de l'un est au-dessus de la vocation de Fautre ; et c'est pour cela même aussi que l'état religieux consiste essentiellement dans ce sacrifice entier que nous fioâsons de nous-mêmes par les trois vœux de pauvreté, de chasteté et d'obéissance : de pauvreté, en

dévouant à Dieu tous nos biens; de chasteté, en dévouant à Dieu tous nos sens; d'obéissance, en dévouant à Dieu tout notre cœur et toute notre volonté.

C'est encore pour cela que les saints instituteurs ^ éclairés et inspirés de Dieu , ont ajouté à ces trois engagements , chacun une règle où , dans un cours d'observances ordonnées et solennellement approuvées, sont contenues et réduits en acte tous les conseils évangéliques, toutes les vertus : le plus pur amour de Dieu , la charité du prochain la plus désintéressée, une mortification continuelle, soit intérieure, soit extérieure; l'humilité, le mépris de sa personne, la patience, la soumission, le recueillement, la retraite, le silence, la modestie, le jeûne , les abstinences, l'assiduité à l'oraison, à l'office divin , aux lectures de piété , aux examens de la conscience , à la confession , à la communion , au travail et aux fonctions de son emploi ; en un mot , tout ce qui peut servir à perfectionner l'âme religieuse et à la sanctifier. Devoirs que Dieu détaillera, pour ainsi dire, de point en point, au religieux, sans en omettre un seul article. Voilà votre règle , reconnaissez-la. Voilà ce que vous deviez faire et ce que vous deviez être; vous l'aviez promis, et je l'avais exigé de vous. Et qu'y avait-il en cela que de juste, que de convenable à votre profession ? il fallait l'honorer comme elle vous honorait : il fallait en soutenir la sainteté. La route vous était tracée : il y fallait marcher.

III. Les moyens qui lui auront été fournis pour remplir sa vocation. Non-seulement Dieu ne nous demande rien d'impossible, mais tout ce qu'il nous demande, quelque difficulté qui s'y rencontre , eu égard à notre faiblesse, il prend soin de nous le faciliter par sa grâce, et de nous le rendre praticable. C'est ce qui parait dans l'état religieux. Si le religieux doit tendre à toute la perfection de l'Évangile, combien de moyensla religion lui met-elle en main pour y parvenir? Qu'épargne-t-elle pour l'instruire, pour l'éclairer, pour l'animer, pour le fortifier, pour le préserver des occasions , pour le relever de ses chutes , pour le régler par de bons modèles, pour allumer sans cesse dans son âme une sainte ferveur, et pour l'avancer ?

Temps d^épreuves où, tout récemment sorti du monde et novice dans les choses de Dieu , de sages maîtres n'ont d'autre occupation que de le dresser, de l'exercer, de lui former l'esprit et le cœur, de lui enseigner la science des saints et de lui apprendre à la pratiquer. Temps de retraite où , rentrant en lui-même et repassant par ordre les vérités les plus touchantes , il revient de ses dissipations , il se remet de ses langueurs, il pleure ses infidélités et ses négligences , il reprend sa première ardeur et redouble le pas dans la carrière qui lui est roar-

JUGEMENT DU REUGOBUX.

qnée. Temps de renoaTellement où, pour se lier plus étroitement à Diea que jamais , et pour serrer les sacrés nceuda qui rattachent , il ratifie toutes les promesses qu'il a feites, il se reproche les plus légères atteiDi«s qu'il peut; avoir données, il s'engage par de nouvelles protestations , et se rétablit ainsi auprès du Seigneur, dont il commençait à s'éloigner.Exercices journaliers :1a méditation, la prière, la visite des autels, l'assistance au choeur, les louanges divines , l'appro^e des sacremeuts , les fréquentes revues, les œuvres de pénitence, les entretiens spirituels , les conférences , les exhortations , l'usage des bons livres; vigilance des supérieurs, exemple des égaux, concours unanime des sujets dont une communauté est composée, qui vivent sous la mérar règle, et qui , par une édiflcatiou mutuelle et une ■ainte émulation, se soutiennent les uns les autres. Ajoutez les grâces du ciel, grâces intérieures, grâces particnlières , grâces plus abondantes dans les maisons religieusesque partout ailleurs; lumières, sentiments, inspirations.

Que faut-il de plus, et ce que Dieu disait h Israël, n'aura-t-il pas droit de le dire à un religieux. Qu'ai-je pu/aire pour vaut que je n'aie pas fait? (Isjii.,6.) Je vousai sauvédel'Égypte, je vousai conduit dans une terre de bénédiction; je vous ai nourri de la manne céleste; ma miséricorde vous environnait de toutes parts , et je vous ai recueilli sous mes ailes pour vous défendre de tous vos ennemis. Quelles barrières n'aviez-vous pas à leur opposer ? De quelles armes n'étiez-vous pas muni pour les combattre? Que vous demandais-je au-dessus de vos forces; et, pour vous seconder, quelle protection, quels soins, quels appuis vous ont été refiisésP Vous ne vous plaindrez pas de moi et de ma providence; mais c'est à moi maintenant d'examiner quelles plaintes J'ai à former contre vous, et combien vous êtes redevable à ma justice.

IT. L'abus criminel qu'il aura fait des grflces de ■a vocation. Voici le point capital et décisif, voici le terme fatal et le dénomment de cette dangereuse procédure. L'Évangile ne noua annonce rien sur oela que d'effrayant , que de sinistre. Le Fils de Dieu cherche du fruit dans un figuier, et n'yentrou- Tint point, il le maudit. Le cep de la vigne qui ne produit que des feuilles, est coupé, desséché et mis au feu. Le serviteur qui ne rend que le talent qu'on lui a confié , et qui ne l'a pas fait valoir, est réprouvé du maître. Ainsi , que sera-ce au moment de la mort, à ce moment ois le religieux cité au tribunal de Dieu, paraîtra devant cette souveraine majesté et aux pieds de ce juge inexorable qui n'a acception de personne? que sera-ce, dis-Je, quand Dieu, s'adressant à lui, il lui dira comme ce seigneur à son intendant : Jteftde*-moi compte

de votre recette. {Lac. , 16.) Car voilà ce que vous aviez reçu, etèquelies conditions vous l'aviez reçu. Tel était le bienfait de votre vocation, tels étaient lesdevoirs de votre vocation, tels ont été les moyens qu'on vous a fournis pour remplir votre vocation : à quoi tout cela s'est-il terminé, et de votre part quels en ont été les effets?

Que sera-ce quand Dieu rqirenant le fil et toute la suite de sa vie, pendant les trente, les quarante années, et peut-être davantage, il lui fera voir une vie passée dans l'oisiveté, dans la paresse, dans une tireur mortelle et habituelle; une vie dissipée, immortifiée, quelquefois plus sensuehe par proportion et plus mondaine que la vie même du monde; un» vie sans attention sur soi-même, sans zèle de sa perfection, sans goût pour toutes les pratiques de piété et sans dévotion ; des vœux très-imparfaitement gardés , et souvent tout i fait violés : des règles, ou méprisées et hautement transgressées, ou observées par nécessité, par crainte, par bienséance, par respect humain; des actions toutes naturelles, des intentions toutes serviles, des passions très-vives, des conversations très-libres , des paroles très-médisantes et très-malignes , des animosités nourries et invétérées dans le cccur, des impatiences au dehors et des saillies de colère qui n'ont que trop éclaté dans les rencontres, et que tropcause de trouble et de scandale?

Car nous parlons d'un religieux de ce caractère c'est-à-dire (et faut-il, hélas! que nous soyons contraints de faire un tel aveu') c'est-à-dire que nous parlons d'un grand nombre de religieux, sans y en comprendre d'autres, dont il serait à souhaiter que les égarements, plus affreux encore et plus déplorables, fussent enseveli s dans un éternel oubli. Or, encore une fois, que sera-ce quand ce religieux se trouvera chargé de répondre à Dieu d'une telle vie, et d'une conduite si peu religieuse? Est-ce là ce que Dieu attendait de lui , et ce qu'il devait en attendre ? est-ce là ce que lui-même il avait eu d'abord en vue , lorsqu'il sortit de la maison paternelle, et qu'il se dégagea, avec une détermination si fermeet si constante, de tous les liens du monde, pour se consacrer uniquement au service de DieuF était-ce là que devait se réduire ce service de Dieu , et en cela qu'il devait consister? Hé! s'il ne s'agissait d'autre chose, qu'était-il nécessaire de faire tant d'efforts, de rompre tant de nœuds, de s'enfermer dans le cloître, et de recevoir, pendant uns année de probation , tant de leçons ; de prendre dea engagements si saints, si étroits, si irrévocables? Pourquoi tout cet appareil? il n'y avait qu'à rester dans le siècle, et qu'à y jouir de sa liberté.

Mais allons plus avant : et que sera-ce encore, quand, pour achever de confondre le religieux, et pour lui 6ter toute eieuse. Dieu formera contrelui

Page 1