‹ Œuvres de Bourdaloue (volume 5)Chapitre 283 sur 352 · SERMON SUR LA COMMUNION INDIGNE · texte numérisé non relu

SERMON SUR LA COMMUNION INDIGNE

Rurtum cmeifigentes êibimetipsis Filium Dei,

Ils crucifient tout de nouveau le FUs de Dieu dans lenn personnes, jiux Hébreux, chap 6.

En quels termes plus énergiques le grand apôtre pouvait-il s'exprimer pour nous donner à connaître le crime de ces apostats qui renonçaient la foi qu'ils avaient embrassée, et retournaient au judaïsme après s'être soumis à l'Évangile de Jésus-Christ? C'était une infidélité pour l'expiation de laquelle , dans la pensée du maître des gentils, il eût été nécessaire que le Fils de Dieu subît de nouveau le supplice de la croix, si, par les mérites infinis de son sang, ce rédempteur des hommes n'eût pas également satisfait, et pour tous les péchés déjà commis, et pour tous ceux qui devaient se commettre. Mais de quelque manière que les interprètes entendent les paroles de saint Paul, elles ne vous conviennent que trop, sacrilèges profanateurs qui, sans respect du sacrement où vous venez participer , apportez à la plus sainte table une conscience criminelle, et vous rendez, par une communion indigne, coupables du corps et du sang d'un Dieu. N'est-ce pas là en effet crucifier le Fils de Dieu, non plus comme les Juifs, sur un bois inanimé et sans sentiment , mais dans nos personnes, mais dans nos âmes? Et voila, mes frères , l'affreux attentat dont je voudrais aujourd'hui vous donner toute l'horreur qu'il mérite. Matière d'autant plus importante, qu'il est plus à craindre qu'à ces temps de l'année où la solennité des fêtes, la coutume des fidèles et une bienséance chrétienne nous appellent à l'autel du Seigneur, et nous

JÉSUS-CHRIST CRUCIFIE DANS L'EUCHARISTIE

engagent à y recevoir le pain de vie, bien des mondains s*y pimentent sans la robe de noces, je veux dire sans rinnoccnce absolument requise, et avec le péché dans le cœur. Or, pour entrer d*abord dans mon dessein , observez avec moi , s'il vous plaît , que quelque douloureux que fût le supplice de la croix où le Sauveur du monde fut condamné, il y eut après tout une circonstance essentielle qui dut lui en adoucir la rigueur, et la voici : c'est que ce supplice lui fut volontaire. Prenez garde : volontaire, pourquoi ? parce qu'il y trouvait tout à la fois deux grands biens, qui devaient être l'accomplissement de sa mission , comme ils en étaient la fin, savoir : la gloire de son Père et le salut de l'homme; la gloire de son Père, qui avait été blessée et qu'il voulait réparer; le salut de l'homme , qui s'était perdu et qu'il voulait relever de sa chute et sauver. Mais , dans une opposition dont on ne peut assez gémir, nous allons voir quelle violence fait à Jésifs-Christ le pécheur par une communion sacrilège, puisque c'est tout en- ;semb]e, et l'offense de Dieu la plusgriève : premier point; et la ruine du pécheur la plus funeste : second point Plaise au ciel que ce discours vous inspire une crainte salutaire, et que, dans cette juste crainte, vous n'approchiez jamais du sacrement le plus vénérable sans un sérieux retour sur vousmêmes et sans toute la préparation qui convient!

Premier point. Offense de Dieu la plus griève : d'où nous devons d'abord juger quelle violence le pécheur fait à Jésus-Christ par une communion sacrilège. Il faut convenir que les Juifs se portèrent à d'étranges extrémités contre le Fils de Dieu , lors qu'après l'avoir comblé d'ignominie, déchiré de coups, ils le crucifièrent enfin, et le firent expirer dans les douleurs et la honte d'une mort aussi infâme qu'elle fut cruelle; mais ce Dieu sauveur s'était soumis à tout cela , avait consenti à tout cela , avait accepté tout cela. La gloire de son Père, qu'il s'agissait de rétablir, y était intéressée. Il le savaU, et il était touché de ce grand intérêt par préférence atout autre. Cette seule vue devait donc lui rendre toutes les souffrances de sa passion, non-seulement plus supportables , mais désirables.

Il est vrai que dans le jardin , livrant son humanité sainte à la tristesse , à la frayeur, au dégoût et h l'ennui , il témoigna une extrême répugnance pour la croix qui lui était préparée, et qu'il demanda de ne point boire un calice si amer : mais c'était l'homme qui parlait; c'était, dans le langage commun, ce que nous appelons l'appétit sensitif et la partie inférieure de l'âme , tandis que la raison supérieure et la volonté agréait tout et se résignait à tout. L'événement le montra bien. Dès que ses ennemis vinrent l'arrêter et se saisir de sa personne, avec quelle ardeur alla-t-il au-devant d'eux ! avec quelle fermeté i

et quel courage seprésenta-t-îl à eux! Rien ne Tétonna , parce qu'il voulait effacer ainsi l'injure faite à Dieu par le péché , et satisfaire à la justice du ciel. Mais il en va tout autrement dans uneoommunion sacrilège. Cest là , pour user toujours de la figure et de l'expression de l'apôtre, c'est là que Jésus- Christ est crucifié, puisque le pécheur est une croix pour lui et la plus rude croix. Mais bien loin de rien apercevoir dans cette croix, qui puisse tourner à l'honneur de la majesté divine, il n'y voit qu'un crime et le crime le plus énorme. Car, qu'estce de communier indignement? Quel abus du Saint même des saints! Quelle audace! quelle perfidie! quelle hypocrisie! Je reprends, et suivez-moi.

1. Quel abus! Il n'est rien que Dieu nous ait ordonné plus expressément que le respect des choses saintes. C'est pour cela que, dans l'ancienne loi, le peuple était exclus du sanctuaire, et qu'il n'était permisqu'au souverain pontifed'y entrer. C'est pour cela que le même peuple d'Israël eut défense d'approcher seulement de la montagne où le Seigneur devait descendre et converser avec Moïse. C'est pour cela que, du moment qu'Osa eut porté la main sur l'arche , et que , par un zèle indiscret, il se fut avancé pour la soutenir , il tomba mort à la vue d'une nonnbreuse multitude, et , par un châtiment si sévère et si prompt , répandit la terreur dans tous les esprits. Et n'est-ce pas pour cela même encore que l'usage des pains de proposition était interdit à quiconque n'avait pas eu soin de se purifier, et ne s'était pas abstenu des plaisirs les plus légitimes? Or, je demande, qu'était-ce que ce sanctuaire ? qu'était-ce que cette montagne? qu'était-ce que cette arche d'alliance? qu'était-ce que ces pains de proposition? et jamais en tout cela y eut-il ou put-il y avoir rien de plus saint, ni même d'aussi saint, que le sacrement de Jésus-Christ, que le corps de Jésus-Christ, que le sang de Jésus-Christ? Voilà néanmoins ce que pro- Ême ie pécheur sacrilège par une communion indigne. Dans une même âme , il allie ensemble le péché et la sainteté même. Union la plus monstrueuse et la plus abominable.

a. Quelle audace! Saint Jean Chrysostôme, préchant au peuple d'Antioche sur le même sujet que moi , leur disait : Prenez garde , mes frères , et donnez-y toute votre attention; comprenez de quel pain vous allez vous nourrir, et soyez-en saisis de frayeur. Il le disait à tous, sans exception , aux plus justes comme aux autres; et les plus justes en effet tremblaient, s'examinaient, osaient à peine se présenter à l'autel; mais le pécheur sait s'affermir contre toute crainte, et d'un pas ferme, d'un visage assuré, il s'ingère dans la troupe des fidèles. En vain lui fait-on entendre ces paroles de saint Paul aux Corinthiens : ^ous ne pouvez boire tout ensenh ble le calice du Seigneur et le calice des démons;

JÉSUS-CHRIST CRUCinE DANS L'EnCHABISTK.

tous ne pouvez avoir part tout ensemble à la table du Seigneur et à la table des démons. Voulez-vous irriter le Seigneur , et comme le piquer de jalousie 7 éles-vous plus forts que luif ( 1. Cor., 10. ) En vain soulevée malgré lui et contre lui , sa conscience lui crie-t-elleavec Tangede VApocaly^^e: Heureux ceux qui ont lavé leur robe dans le sang de V Agneau; mais loin d'ici, loin de ce saint lieu, enchanteurs , impudiques , homicides , idolâtres, fourbes et imposteurs, vous tous qui aimez le péché et qui le commettez. {Apoc,, 22.) Poulie considération ne Farréte, tant il est résolu de ne rien écouter, et de franchir toute barrière. A la face du Dieu vivant, sans égard à la présence de Jésus-Christ , et sans hésiter, il se montre, il marche; il va recevoir, ou plutôt enlever le divin aliment qui n*est réservé qu'aux âmes innocentes et pures.

3. Quelle perfidie! Judas trahit son maître par un baiser ! et le baiser que donna au Fils de Dieu cet infâme disciple eut-il rien de plus perfide qu'une communion où le pécheur, selon toutes les apparences, vient à J^us-Ghrist en ami, pour se dévouer et s'attacher à lui du nœud le plus étroit et le plus intime, mais dans le fond en ennemi, pour le vendre et pour le livrer? A qui le livrer ? aux plus criminelles habitudes, aux plus sales passions, aux plus brutales convoitises , à tous les vices d'un cœur corrompu, où il descend et où il est dans une espèce d'esclavage. Qu'est-ce que cet état pour un Dieu, et qu'est-ce que de l'y réduire?

4. Quelle hypocrisie! Ah! chrétiens, ne sont-ce pas souvent ces profanateurs qui affectent les plus beaux dehors ? Comme ce n'est point un principe de religion qui les fait participer au sacrement, mais un respect humain , mais une certaine coutume à quoi ils veulent satisfaire, mais un certain exemple qu'ils veulent donner, tout leur soin est , non pas de préparer leur âme, mais de se masquer et de se déguiser. Ils se prosternent, ils s'humilient, ils prient. Quand le Sauveur du monde , dans la dernière cène qu'il fit avec ses apôtres, leur apprit qu'un d'entre eux avait conjuré sa perte, Judas fut un des premiers à lui témoigner sa surprise, et ne parut pas moins empressé que les autres à lui marquer son attachement et son zèle. Est-ce moi, s'écria-t-il, est-ce mol. Seigneur? (Matth.,26.) C'était en effet ce malheureux; mais il craignait d'être connu, et pour cela il palliait ses sentiments et se contrefaisait. Plût au ciel , qu'entre les ministres de Jésus-Christ, il fût le seul à qui l'on pût reprocher une si damnable dissimulation ! Mais , hélas! puis-je sans horreur le prononcer! le ministère même le plus sacré n'a pas toujours été exempt des plus sacrilèges profanations : il ne l'est pas encore. Le Fils de Dieu nous avertit de nous garder des faux prophètes, qui viennent à nous sous des toi-

BMmDALOUE. — T. DI.

sons de brebis , et qui sont au dedans d'eux-mêmes des loups ravissants. Daigne le Seigneur préserver son Église de ces indignes sacrificateurs qui, couverts des saints vêtements , montent à l'autel , y opèrent le divin mystère, le consomment dans leur sein , le dispensent de leurs mains , et cependant recèlent au fond de leur âme des mystères d'iniquité qu'ils tiennent ensevelis , autant qu'il leur est possible, en de profondes ténèbres , mais que Dieu voit, et que Jésus-Christ, juste vengeur de son sacrement, saura produire à la plus éclatante lumière dans le grand jour de la révélation.

Or, pour reprendre ma première proposition , de tout ceci, il est aisé de conclure que ce ne peut être sans une sorte de violence que Jésus-Christ voit à sa table un pécheur sacrilège , et qu'il souffre que le pain des anges lui soit administré. Aussi , selon la remarque des évangélistes, lorsqu'il aperçut Judas au milieu ^es apôtres , mangeant avec eux l'agneau pascal, et recevant comme eux le pain consacré , il en fut ému. Tout maître qu'il était de lui-même, il suivit le mouvement de son cœur; il se plaignit, il s'expliqua. Nous ne pouvons nous en étonner pour peu que nous concevions ce que c'est, dans son estime et par rapport à lui, qu'une communion où toutes ses vues sont renversées , et qui , bien loin de contribuer à la gloire de son Père, ainsi qu'il se le proposait, ne sert qu'à l'offenser plus grièvement , ce Père céleste , et qu*à le déshonorer. Je ne crains donc point de passer les bornes de la vérité la plus exacte ; et j'ajoute , sans hésiter, que si ce Sauveur était encore dans une chair passible et mortelle, et qu'il dût comme autrefoir endurer une seconde passion et une seconde mort, rien de toutes les cruautés qu'exercèrent sur lui ses bourreaux, ni de tous les tourments qu'il souffrit par la haine et la barbarie des Juifs , ne lui serait plus odieux, et en ce sens plus douloureux, que le crime d'un chrétien qui , par un sacrilège, profane le sacrement de son corps et de son sang. Voilà , Seigneur, ce que la malice des hommes vous réservait. Vous ne fûtes crucifié qu'une fois au Calvaire : combien de fois l'avez-vous été , et l'êtesvous dans vos temples et jusque dans votre sanctuaire!

Second point. Condamnation et ruine du pécheur la plus funeste : autre conjecture qui nous donne à connaître quelle violence le pécheur fait à Jésus-Christ par une communion sacrilège. Le Fils de Dieu ayant pensé à nous de toute éternité, et nous ayant aimés , il est venu parmi nous dans la plénitude des temps, et s'est chargé de toutes nos misères , non-seulement comme réparateur de la gloire de Dieu , mais comme rédempteur des hommes et leur médiateur auprès de Dieu. 11 est donc

JÉSUS-CHBIST CRUCIFIÉ DANS L'EUCHÀHISTIE.

certain que rien , après la gloire divine, ne l^a tou ché plus fortement que ce grand ouvrage du salut et de la réderoptiotv du monde. C'est ce qui Ta attiré sur la terre ; c*est p.*ur cela qu*il était envoyé , et c*est à quoi il a travaillé sans interruption jusques au dernier moment de sa vie. Or ce salut quMl avait en vue, et qui lui fut si cher, c'était le prix de sa croix et de toutes les ignominies, de toutes les douleurs de sa passion : c'était là la fin où il aspirait; et souhaitant la fin avec tant d'ardeur, ce désir si vif et si empressé devait lui faire prendre avec moins de peine le moyen iiécessaire pour y parvenir. Mais quel est le fruit malheureux d'une communion sacrilège? à quoi se termine-t-elle ? Je Tai dit : à la plus terrible condamnation du pécheur et à sa ruine.

Car, prenez garde, il devient coupable devant Dieu du corps et du sang de Jésus-Christ : c'est l'expression de l'apôtre. De là, selon les termes formels du même apôtre , en mangeant le corps et buvant le sang de Jésus-Christ, il mange et boit son propre jugement. Pour comble de malheur, il tombe dans un affreux abandonnement de la part de Dieu : d'où suit enfin une mortelle indifférence pour les choses de Dieu et pour le salut , qui le conduit à la perte entière de son âme. Que dis-je , à la perte de son âme ! de cette âme si précieuse à Jésus-Christ , de cette âme , la conquête de Jésus- Christ et comme son héritage, de cette âme que Jésus-Christ voulait nourrir, conserver, avancer, élever à la gloire et à la béatitude éternelle, par l'efBcace et la vertu de ce sacrement. Hé quoi! ce même sacrement qui devait lui donner la vie, c'est ce qui lui donne la mort! ce même corps , ce même sang de son Sauveur qui devait la sanctifier, c'est , par l'abus qu'il en fait, ce qui l'infecte, ce qui la noircit , ce qui la rend abominable devant Dieu , ce qui lui imprime un caractère de réprobation , et qui la damne! Dieu de miséricorde. Dieu rédempteur, quels sont sur cela vos sentiments? Jamais ▼Ites-vous avec plus d'horreur la croix où vous fûtes attaché? et tout le fiel dont on vous abreuva eut-il rien pour vous de si amer ? Mettons ceci dans un nouveau jour, et expliquons-nous.

1. Il devient coupable devant Dieu, et par conséquent responsable à Dieu du corps et du sang de Jésus-Christ. Il en devient coupable, dit le Docteur des nations , puisqu'il profane Tun et Tautre , puisqu'il traite indignement l'un et l'autre , puisqu'il ne fait pas de l'un et de l'autre le discernement qu'ils méritent par tant de titres. Et dès qu'il s'en rend coupable, H en est responsable à Dieu, puisque l'offense remonte jusques à Dieu même, puisque c'est le corps et le sang du Fils de Dieu, puisque Dieu , jaloux de l'honneur de son Christ , et souverainement équitable, ne peut laisser impunis une pro&nation et un abus si énormes. Ce sang

donc, ce sang qui coula sur la croix pour la justification du pécheur, retombe sur lui pour sa dam« nation. Ce sang, dont la voix, plus éloquente que celle du sang d'Abel, s'élevait pour lui vers le ciel et criait miséricorde, crie vengeance contre lui. Quel changement! quel renversement ! Qu'il se l'impute à soi-même. C'est toujours le même sang qui devait être sa rançon ; mais à son égard (je puis le dire, et les Pères l'ont dit avant moi ) , il eo fait le plus contagieux et le plus subtil poison. C'est toujours le même Sauveur qui voulait le défendre et lui servir d'avocat ; mais il en fait son témoin Je plus irréprochable et son plus dangereux accusa* teur.

2. En mangeant le corps et buvant le sang de Jésus-Christ, il mange et il boit son propre jugement. Et en effet, ce témoin, oet accusateur que le pécheur reçoit au dedans de lui-même, et qu'il suscite contre lui-même , c'est en même temps son juge, mais un juge ennemi, mais un juge irrité , parce que c'est un juge outragé. Il n'est point besoîa d'un autre tribunal que la table du Seigneur; Il ne faut point aller plus loin. Cest là que le crime se commet : il est sans excuse, il est constant et avéré. C'est donc là que le Seigneur, présent en personne « prononce sur l'heure contre le criminel le même anathème qu'il prononça dans une pareille conjoncture contre ce disciple qui le trahissait : Malheur à cet homme! (Matth. , 26.) Malheur, parce que phis le sacrement qu'il viole est saint, plus il se rend coupable, et que, plus il est coupable, plus le châtiment qu'on lui prépare sera rigoureux. // vaudrait mieux pour cet homme de n'être jamais né. ( Ibid. ^ Jugement ratifié dans le ciel à l'instant même qu'il est porté sur la terre.

8. II tombe dans un affreux abandonnement de la part de Dieu. De n'avoir pas profité d'une grâce et de l'avoir reçue en vain, c'est assez pour arrêter le cours de certaines grâces que Dieu nous desti-. nait , et pour l'engager à les retirer : que sera-ce de recevoir l'auteur de la grâce , le principe et la source de toutes les grâces, je ne dis pas inutilement et sans fruit, mais criminellement, mais sacrilégement? Car il ne s'agit pas seulement ici d'une simple omission , d'une simple résistance à la grâce, en ne faisant pas ce que la grâce inspire; mais d'un sacrilège actuel et formel , mais de l'attentat le plus noir, en profanant le divin mystère. Je dis de l'attentat le plus noir, parce que c'est souvent un attentat médité , prévu , concerté , fait avec connaissance et d'un sens rassis, malgré mille remords, malgré mille reproches intérieurs de l'âme qui répugne , qui hésite , qui voit à quel excès elle se laisse emporter et à quoi elle s'expose. Après cela, nous paraltrat-il étrange qu'elle soit délaissée de Dieu et livrée à elle-même? Ainsi le fut Judas, quand le Sauveur

JESUS-CHRIST CRUCIFIÉ DANS L'EUCHARISTIE

du inonde, au moment qu'il eut communié, lui dit : Ce que vous avez résolu de faire ^ faites-le au plus tôt. (JoAN., 13.) Comme s'il lui eût dit : Je TOUS ai averti, je tous ai sollicité et pressé; rien n'a pu vaincre votre obstination : allez donc, et agissez ; périssez , puisque tous Toulez périr.

4. De là indifférence mortelle pour les choses de Dieu et pour le salut. Abandonné de Dieu et prÎTé des grâces qui lui étaient réservées , comment serait-il touché de quelque chose par rapport à Dieu et au salut de son âme ? Pour acquérhr Thabitude d'une vertu , il ne faut quelquefois qu'une seule victoire qu'on a remportée sur soi-même, qu'une seule Tiolenoe qu'on s'est faite , qu'un acte héroïque qu'on a pratiqué dans l'occasion. Or, il en Ta de même , ou à peu près de même à l'égard du erime. 11 y en a d'une telle nature, qu'il suffit de les commettre une fois pour rompre tous les liens qui nous retenaient, et pour s*ouTrir une carrière libre dans les Toies de l'iniquité : on secoue le joug , on ne ménage plus rien. Cétait en effet un joug pour plusieurs que l'obligation d'approcher du sacrement de Jésus-Christ à certains temps de Tannée où l'on ne pouvait guère s'en dispenser ; c'était un frein qui gênait et qui incommodait. La Tue d'une communion prochaine troublait, inquiétait, engageait à prendre quelques mesures pour calmer une conscience encore timide , ou plutôt pour l'assoupir et rendormir. Mais quand, fatigué de ces inquiétudes et de ces troubles , on a pris le plus court moyen de s'en affranchir en communiant avec son péché, c*est alors que la passion émancipée , pour ainsi parler, et tirée de servitude , se livre à tout sans règle et sans nulle considération. Une communion faite indignement affermit contre la crainte d'une seconde, et en diminue l'horreur. De cette sorte , on vit tranquille dans ses désordres; on se sert même de la communion comme d'un Toile pour les couvrir et les tenir cachés. Ils se multiplient sans obstacles et presque à Tinfini. Quels fonds de corruption, où, de jour en jour, on se plonge plus avant et on s'abtme ! Quelle impénitence , commencée dans la yie, pour être , hélas ! par le plus redoutable châtiment , consommée à la mort!

I Voilà donc, chrétiens auditeurs, pour vous remetre sous les yeux tout le plan de ce discours, et pour vous en retracer l'idée, voilà Pexlréme violence 1]ue le pécheur sacrilège fait à Jésus-Christ ; voilà Tessentielle différence que j'ai marquée entre cette croix matérielle où il mourut par la conjuration des Juifs, et cette croix spirituelle où il estatUché par une communion indigne. Il accepta l'une d'une volonté pleine et parfaite, parce qu'il y envisageait llionneur de Dieu et l'avantage de l'homme; mais il déteste l'autre , il l'abhorre , parce qu'il y voit tout à la fois, et Dieu déshonoré, et l'homme perdu.

Dans le fort de sa douleur, aux approches de sa passion, il disait à son Père, en se résignant : Çve votre volonté soit fait et non la mienne (Luc, 22), qui doit se conformer à la vôtre ; mais c'est ce qu'il ne peut dire ici, puisqu'une communion sacrilège ne peut être de la volonté du Père, ni de la volonté du Fils. Il ne lui reste que de renouveler la plainte de son Prophète : C'est en vain que f ai travaillé; en vain, âme criminelle, que f ai consumépour vous toute ma force. (Isai., 46.) Je vous avais sauvée parla croix; mais le fruit de cette croix, où j'avais opéré l'œuvre de votre salut, tous le détruisez par une autre croix que vous m'avez dressée dans votre cœur. Plainte accompagnée d'une menace formida« ble : car,ajoute le Prophète, ou Jésus-Christ même dans la personne du Prophète , le Seigneur, ce Père tout-puissant y me fera justice. S'il tient mainte* nant ses coups suspendus, il aura son temps pour frapper, et son bras doit s*appesantir sur vous d'autant plus rudement que c'est le sang de son Fils qu'il vengera.

Pensons-y, mes frères, et tremblons. Les jugements de Dieu sont à craindre pour tous les pécheurs, mais surtout pour les pécheurs sacrilèges. Nous savons à quel désespoir Judas fut abandonné de Dieu, et à quelle malheureuse fin il s'abandonna lui-même, après avoir profané le sacré mystère nouvellement Institué, n est moins ordinaire, j'en conviens, de le profaner d'une vue aussi délibérée; mais de s'y exposer, mais de se mettre là-dessus dans un danger évident et prochain par Textrême négligence avec laquelle on se présente à la sainte table , c'est ce qui n'arrive que trop fréquemment , et de quoi nous ne pouvons nous préserver avec trop de soin. Quelque bien disposés que fussent les apôtres, et quoique le Fils de Dieu leur eût lavé les pieds , en signe de cette pureté intérieure de l'âme qu'ils devaient avoir et qu'ils avaient en effet , toutefois , lorsquç , sur le point de les communier, il leur déclara, ainsi que je l'ai dit , qu'il y avait un traître parmi eux et un profanateur, ils furent saisis d'une crainte religieuse. Aucun ne présuma de lui-même ni de son état; mais ils s'écrièrent tous en général et chacun pour soi : Serait-ce moi. Seigneur? Prenons ce sentiment, sans rien perdre néanmoins d'une confiance raisonnable et chrétienne. Nettoyons, lavons, pnri« fions notre cœur ; effaçons , autant qu'il dépend de nous , avec le secours du ciel , jusques aux moindres taches; et du reste, malgré toutes nos précautions, défions-nous encore de nous-mêmes, et ne comptons point sur nous-mêmes. Je vais à vous. Seigneur, je vais à votre autel, où vous m'invitez et où vous voulez vous donner à moi : mais comment y vaîs-je , et en quelle disposition? Vous le Toyez mieux que moi , puisque vous me connaissez mieux que je ne me connais moi-même. Ah 1 mon Dieu! n'y a-t-il

JÉSUS-CflRIST TRIOMPHAIST DANS L'EUCHARISTIE.

point dans mon âme quelque venin secret qui la corrompe? suis-je dans votre grâce? Je n'en ai point de certitude; mais du moins ce que je sais, c'est que je souhaite d'y être, c'est que je croîs de bonne foi n'avoir rien épargné ni rien omis pour y être. Voilà , Seigneur, tout ce que je puis de ma part; et vous, par votre miséricorde, vous suppléerez, comme je l'espère, à tout c« qui me manque.

HUITIÈME JOUB.

Jé6UsChri8t victorieux et triomphant dans l'Eucharistie.

SERMON

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