‹ Œuvres de Bourdaloue (volume 5)Chapitre 293 sur 352 · DE LA FIN DU BEUGIEDX · texte numérisé non relu

DE LA FIN DU BEUGIEDX

engagé à me suivre, souvenez-vous que vous devez être parfait. Cette perfection , que Jésus-Christ a proposée aux chrétiens du siècle comme un conseil, est donc pour moi un commandement, que je me suis imposé. U m'était libre d'être religieux, ou de ne Tétre pas; mais du moment que je le suis, il ne m'est plus libre de renoncer à l'obligation que j'ai d'être parfait , ou du moins de vouloir sincèrement et ef^cacement le devenir. Voilà toutefois le devoir essentiel à quoi je manque , quand je suis assez lâche pour abandonner, dans la profession religieuse, le soin de ma perfection. Péché grief, puisque je deviens prévaricateur de mon état, jusqu'à sortir de mou état. Car mon état , comme religieux , est de tendre continuellement à la perfection. Dès là donc que je la néglige, et que je n'y aspire plus; dès là que je ne me soucie plus d'y parvenir, et que je n'en ai plus le zèle, outre le désordre de ma conduite envers Dieu , outre le danger que Dieu ne retire de moi ses grâces, je sors de la voie où j'étais appelé. Or, sortir de la voie que Dieu m'avait marquée c'est , dans Tordre du salut , l'égarement le plus funeste et dont les suites sont le plus à craindre.

Mais en m'éloignant ainsi de la fin pour laquelle je suis religieux , quel sujet n'ai-je pas de rougir et de trembler, quand je vois au milieu du monde des séculiers plus touchés que moi du désir de leur perfection , plus occupés que moi du soin de leur perfection, et par là même beaucoup plus parfaits dans leur condition, que moi dans la mienne? Sans parler des vertus politiques et civiles qui font le mérite des partisans du monde , et qui devraient être déjà pour moi autant de leçons , combien y a-t-il de chrétiens dans le monde plus mortifiés, plus humbles , plus charitables qu'une infinité de religieux ? quel témoignage contre moi et quelle conviction, quand Dieu, dans son jugement, me mettra ces exemples devant les yeux ! Toute comparaison à part, n'est-il pas bien honteux et bien indigne, qu*après tant d'années que je suis religieux et que je me trouve obligé par mon état à marcher dans la voie de la perfection , j'y aie fait si peu de progrès ; que je n'aie peut-être pas encore commencé, ni même sérieusement pensé à m'y avancer; que je sois peut-être aujourd'hui plus imparfait que lors que j'étais dans le monde ; que bien loin de croître en vertu dans la maison de Dieu , j'y aie peut-être toujours été eu dégénérant et en me relâchant? Estce là ce que Dieu demandait de moi.^ Est-ce là ce que je lui avais promis?

TBOisiÈiis POINT. C'est par une grâce toute spéciale qu'il a plu à Dieu de m'appeler à la perfection religieuse; c'est par une distinction et un choix dont je ne puis assez reconnaître, ni assez estimer les avantages. Il est vrai que Dieu, eu vertu de ce

choix , exige de moi plus qu'il n'exige du oommijai des chrétiens : mais en cela même quelles ont été les vues de sa providence et de sa miséricorde en« vers moi? Il a voulu que je lui fusse dévoué d'une façon plus particulière et plus intime; il a voulu me mettre au rang de ses favoris qui l'approchent de plus près , et avec qui il a de plus fréquentes et de plus abondantes communications; il a voulu, non-seulement me conserver dans une innocence plus parfaite, mais m'élever aux plus sublimes vertus, afin de me tenir plus étroitement uni à lui , et de me donner lieu d'acquérir plus de mérites devant lui; il a voulu faire éclater en moi toutes les richesses de sa grâce, et me disposer à recevoir un jour les dons les plus excellents de sa gloire; il a voulu me proposer au monde comme un modèle , et que mes entretiens, que mes actions, que toute ma vie honorât son service , édifiât le prochain , et fdt pour les chrétiens du siècle une leçon visible et présente, qui les instruisît et qui les touchât. Car tout cela est attaché à cette p^ection, qui fait la sainteté et le caractère propre de mon état.

Or, n'est-ce pas en quoi je dois admirer la bonté de Dieu, qui m'a choisi de la sorte , qui , par une prédilection toute gratuite, m'a destiné à de si; grandes choses , et m'a prévenu de telles faveurs ; i qui, pour me soutenir dans une vocation si sainte, et pour m'aider à la remplir, m'a fourni tant de moyens? Je puis donc dire, aussi bien que Moïse, ' et même avec plus de sujet que Moïse , qu'il n'en*; a pas ainsi usé à l'égard de toute nation; c'est-à-i dire, qu'entre les chrétiens mêmes , qu'entre les en*.! fants de la même Église et parmi son peuple , il m'a ! préféré à des millions d'autres qu'il a laissés et qu'il laisse encore au milieu des dangers du monde et de toute sa corruption. Qu'avais-je fait plus qu'eux avant que Dieu me retirât de ce siècle perverti , où je me trouvais exposé comme eux , et par où m'étais-je rendu plus digne d'un de ses bienfaits les plus signalés?

Après cela, que dois-je penser de moi-même, si, dans un état où je dois être singulièrement dévoué à Dieu , je m'c^BCupe de toute autre chose que de Dieu? Si, dans un état où je dois communiquer plus souvent et plus intimement avec Dieu , je me dégoûte de tous les exercices qui peuvent me porter à Dieu, et je vis dans une dissipation continuelle qui me fait perdre presque tout sentiment de Dieu? Si, bien loin de me préserver, selon mon état, des taches les plus légères, et de pratiquer toute la sainteté du christianisme dans le degré le plus éminent,jefais en mille rencontres de mortelles blessures à mon âme , ou je me jette au moins là-dessus en des embarras de conscience très-dangereux , et si je n'ai pas même le fond et l'essentiel de la piété chrétienne? Si, bien loin de m'enrichir pour le ciel ,

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