‹ Œuvres de Bourdaloue (volume 5)Chapitre 296 sur 352 · PERFECTION DE NOS ACTIONS ORDINAIRES · texte numérisé non relu

PERFECTION DE NOS ACTIONS ORDINAIRES

et cette profession , que pour y vivre et pour agir selon Tordre qui y est établi. Or, il est certain d'ailleurs que ce qui fait notre sanctification, c'est la volonté de Dieu ; que c'est cette volonté de Dieu qui donne le prix à tout ce que nous faisons ; que sans cette volonté de Dieu , nos plus grandes actions ne sont rien, et qu'avec cette volonté de Dieu nos moindres actions ont un mérite très-relevé. Je dois donc conclure que je ne serai parfait devant Dieu que par l'accomplissement de mes devoirs les plus communs. Qu'a fait Jésus-Christ pendant trente ans? rien de remarquable dans l'estime du monde, et rien même que de vil aux yeux des hommes ; mais parce qu'il faisait la volonté de son Père; parce qu'en toutes choses, ainsi qu'il le disait lui-même, il agissait selon le gré de son /'^re( Joan., 8), ces actions viles aux yeux des hommes étaient l'objet des complaisances de Dieu.

Quel fonds de consolation pour nous! Il n'est point nécessaire de chercher bien loin notre perfection : elle est auprès de nous et dans nous. Je trouverai la mienne dans mes obligations et dans mes exercices de chaque jour. Une perfection hors de ces exercices, et qui n'irait pas à m'acquitter de ces obligations , serait pour moi une perfection mal entendue et mal réglée , que Dieu ne reconnaîtrait point, que le monde même réprouverait, qui pourrait m'inspirer de l'orgueil , et qui m'exposerait à mille défauts. Au lieu que cette perfection d'une vie commune est approuvée deDieu et des hommes. Elle édifie , elle met la vertu en crédit , elle maintient la règle, elle n'enfle point, ni n'est point sujette à la vanité. On la croit aisée, et elle l'est dans la spéculation ; mais pour en soutenir longtemps et constamment la pratique, qu'il y a de difficultés à vaincre! qu'il y a de violences à se faire, et par là même aussi de récompenses à obtenir!

Second point. Notre perfection n'en demeure pas là ; mais à ces actions ordinaires sur quoi elle est fondée, elle doit ajouter certaines circonstances et certaines conditions nécessairement requises. C'est-à-dire > qu'il ne suffit pas de faire ce qui est de notre état, de notre vocation , de notre emploi ; mais qu'il le faut bien faire, tellement qu'on puisse dire de nous, par proportion, ce qu'on disait du Fils de Dieu : // a bien jfait toutes choses. (Màbc, 7.)

Or, bien faire toutes ses actions, c'est les faire avec exactitude , avec ferveur, avec persévérance. 1* Avec exactitude : de sorte qu'on n'en omette aucune volontairement et par sa foute, et qu'on ne retranche pas même à une seule la moindre partie de ce qui lui est assigné. Cette exactitude regarde encore l'heure, le lieu, la manière : car ne les pas faire au temps marqué, dans le lieu qui convient, de la

manière qui est prescrite, ce sont autant d'imper-* fections qui en diminuent la valeur, puisque ce sont autant de transgressions de la volonté de Dieu qui est ordonnée en tout et qui s'étend à tout, sans oublier les plus petites particularités. 2» Avec ferveur : ce n'est pas à dire avec goût , avec plaisir, avec une ardeur sensible. Quoique la ferveur soit communément accompagnée de ce goût, de ce plaisir, de cette ardeur, elle n'en est pas toutefois inséparable. On peut être très-fervent , et avoir un dégoût naturel pour ce que l'on fait, y sentir de la répugnance , et n'y trouver que de la sécheresse et de la froideur. C'est même alors que la ferveur est beaucoup plus solide et plus méritoire, quand elle nous fait agir résolument et délibérément malgré ces répugnances et ces dégoûts, malgré ces froideurs et ces sécheresses. 3» Avec persévérance : c'est pardessus tout cette persévérance qui coûte, et c'est ce qui faisait dire à saint Bernard , parlant de la vie religieuse, qu'à n'en regarder que chaque exercice en particulier et en lui-même , elle n'est pas à beaucoup près si rigoureuse que le martyre; mais qu'à les rassembler tous et à considérer leur durée, il n'y a point, selon la nature, de martyre plus inr soutenable. Aussi voiton assez de religieux dans les communautés , et même de chrétiens dans le monde, fidèles à leurs pratiques et à leurs obligations en certains temps et à certains jours , où ils sont plus touchés de Dieu : mais d'en trouver qui marchent toujours d'un pas égal , qui n'aient pas leurs vicissitudes et leurs changements, qui faissent avec la même attention et la même assiduité le lendemain ce qu'ils ont fait le jour précédent , et qui sur cela ne se relâchent ni ne se démentent jamais jusques au dernier moment de leur vie , c'est une espèce de miracle.

Voilà donc les trois règles que je dois prendre pour me diriger dans la voie de ma perfection et dans la sanctification de mes actions , exactitude , ferveur, persévérance. Mais en même temps ne sont-ce pas pour moi trois grands sujets de m'humîlier et de déplorer toutes mes infidélités? II ne faudrait pour me sanctifier que mes observances et ma règle; mais de combien d'omissions y suis-je coupable! de combien de lâchetés, d'inconstances, de variations ! Dois-je m 'étonner qu'avec tant de moyens de m'avancer, j'aie fait si peu de progrès ; ou plutôt , ne dois-je pas trembler du peu de progrès que j'ai fait avec des moyens si abondants et si présents de me perfectionner.^

TfiOisiÈME POINT. Ce n'est pas tout encore; mais il y a un dernier degré de perfection que nous devons donner à nos actions , et qui en est comme l'âme et comme la vie : c'est de les faire par un esprit intérieur et par un principe de religion. Car tout le

DU PÉCHÉ MORTEL

reste n*est que le corps de la sainteté; mais ce qui les vivifie, ce qui les anime et qui les consacre, c*est le motif qui nous conduit, et l'intention que nous nous proposons. Faire ses actions par humeur, par caprice, par inclination, par coutume, par respect humain, par ostentation, par intérêt, ce n'est pas les faire pour Dieu , ni en vue de Dieu ; et dès que Dieu n'y a point de part , quel compte nous en peut-il tenir et comment peut-il les agréer? Tout le mérite de laJUie du roi hui vient avec la grâce de Dieu du dedans et du fond de son coeur. {Ps, 44.) Quand donc je ferais les actions les plus héroïques, si Dieu n'en est pas la fin, et si je ne les fais pas pour lui plaire , comme il n'en tire nulle gloire, il les regarde d'un œil au moins indifférent, et je n'en puis retirer moi-même aucun fruit.

Vérité terrible, si je la médite bien. Car si je repasse sur toutes mes actions , et que je les examine au poids de cette balance , combien en trouverai-je sur quoi j'ai quelque sujet de compter ? II est vrai , j'agis à l'extérieur comme les autres ; je vais à la prière, au travail , à mes occupations ; j'assiste atout, et je satisfais en apparence à tout : mais du reste, sans vue de Dieu, sans retour vers Dieu; souvent avec une légèreté d'esprit et une dissipation qui m'ôte toute bonne pensée et tout bon sentiment ; souvent par une certaine habitude que j'ai contractée avec le temps, et que je suis en aveugle; tout au plus par une certaine bienséance et une raison purement naturelle ; quelquefois même par nécessité et par contrainte ; d'autres fois, et peut-être en bien des rencontres, par une vaine complaisane-e et une envie secrète de me distinguer. Or, tout cela qu'estce devant Dieu ? et n'est-ce pas de tout cela néanmoins que ma vie est composée? C'est-à-dire, que j'agis comme si je n'agissais pas ; et que tout ce que je fais ne sert pas plus à ma perfection, que si je ne faisais rien.

D'autant plus malheureux et plus condamnable, qu'il n'y a pas une si petite action que je ne pusse rapporter à Dieu , et qui , rapportée à Dieu , n'eût son mérite auprès de Dieu. Car ce que Dieu considère dans nos actions , ce n'est pas tant la substance que l'esprit, et en cela nous devons reconnaître la sagesse et la douceur de sa providence. 11 ne nous a pas donné à tous les mêmes talents , et il ne nous a pas tous mis en état de vaquer aux mêmes emplois : mais parce qu'il nous appelle tous à la perfection , il a voulu que de toutes nos actions il n'y en eût point de si obscure ni de si servile, qui ne pût être relevée par la droiture et la pureté de notre intention , et qui de la sorte ne contribuât à nous élever nous-mêmes. De là je dois bien gémir de me voir ai pauvre et si dénué des dons spirituels, après qu'il m*» été fi facile de m^enricfair, et de croître sans de nKtm mnim^ÇbÊ^ action de ma fie

me pouvait profiter : mais que sais-je s'il y en a eu une seule que Dieu ait trouvée digne de lui , et qui m'ait été de quelque utilité pour l'avancement de mon âme ? Quelle perte que je dois regretter, maif qui m'engage encore plus à redoubler mes soina, et à reveiller tout mon zèle pour la réparer I

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