‹ Œuvres de Bourdaloue (volume 5)Chapitre 328 sur 352 · SUR LES CONVERSATIONS AVEC LE PROCHAIN · texte numérisé non relu

SUR LES CONVERSATIONS AVEC LE PROCHAIN

larder, et quels égards elles doivent avoir à la painteté de leur profession; il y fait une réflexion particulière , et tout libertin , tout déréglé qu*il est, il exige de leur part une régularité et une circonspection qu'il porte même quelquefois jusqu'au scrupule.

Ainsi dans les entretiens d'un religieux , le monde veut voir de la gravité, du recueillement, de la modération, de la discrétion , de la sagesse ; et s'il en rencontre quelqu'un où il remarque tous ces caractères, c'est de celui-là qu'il s'édiGe et en celuilà qu'il se conGe. Tout autre ne lui est bon que pour l'amusement. On peut dire même qu'il n'est presque bon à rien autre chose dans l'intérieur d'une communauté : on le laisse parler et discourir tant qu'il lui platt, et comme il lui plaît; mais ses discours, souvent sans ordre et sans règle, font peu d'impression, et l'on n*y donne qu'une attention trèslégère.

Selon la maxime ordinaire, la bouche parle de Tabondance du cœur; et c'est encore une vérité, que le cœur se répand par la bouche. De là donc on peut conclure d'une personne religieuse trop vive et trop mondaine dans ses façons de parler, qu'elle est déjà fort dissipée au dedans d'elle-même , et que dans la suite elle ne fera que se dissiper toujours davantage. Une âme recueillie, et qui porte partout la présence et la vue de Dieu , ne s'abandonne point de la sorte à ses vivacités naturelles. Elle est honnête et affable, mais sans s*épancher tant au dehors, ni entrer en de si grandes agitations : elle n'est ni sauvage ni mélancolique; mais au milieu de sa joie, et dans les démonstrations qu'elle en donne , elle ne perd rien de tout le sérieux qui la doit tempérer : elle ne demeure point dans un triste et morne silence , mais elle ne cherche point aussi à tenir seule la conversation , ni à maîtriser tous ceux avec qui elle traite : elle dit simplement ce qu'elle pense , et laisse à chacun le loisir de s'expliquer à son tour, n'interrompant jamais , et toujours plus prête à écouter qu'à se faire entendre. Qu'on éviterait de fautes dans la société, si l'on se formait sur ce modèle, et si l'on ne s'écartait jamais du respect chrétien et religieux qu'on se doit les uns aux autres!

Secoh D POINT. Conversations solides et utiles. Ce n'est pas à dire qu'elles doivent toujours rouler sur des matières spirituelles et de pure piété : cela serait à souhaiter parmi des religieux ; mais , après tout , comme la religion accorde quelques heures ^'entretien pour récréer l'esprit et pour le relâcher, elle donne là-dessus un peu plus de liberté , et ne défend point de mêler dans la conversation des sujets moins relevés et moins importants : c'est une tolérance raisonnable et très-convenable.

Mais ce qui ne conviendrait en aucune sorte, ce serait , V qu'entre des personnes religieuses on ne s'entretînt ordinairement que de bagatelles et qu'on employât des temps considérables en de puérils et de vains discours ; 2* qu'on ne parlât que des affaires du monde , et de ce qui s'y passe ; qu'on n$ s'assemblât que pour contenter sur cela sa curiosité, et pour entendre le récit de tous les bruits qui courent et de toutes les nouvelles qui se répandent; 30 qu'aux heures mêmes où le silence est ordonné, on se réunît plusieurs ensemble, en des lieux particuliers et contre la règle, pour se rapporter mutuellement tout ce qui se fait dans une communauté , et pour en raisonner fort inutilement; 4^ que dans toutes ces conversations soit particulières , soit publiques , on ne dît pas peut-être un mot de Dieu ni qui pût porter à Dieu ; mais qu'on n'y débitât que des maximes toutes conformes à l'esprit du monde et à ses sentiments; 5^ qu'on laissât tomber l'entretien dès que quelqu'un commencerait à le tourner sur les choses du ciel , et à y jeter quelques paroles d'édiGcation ; qu'on en conçût du dédain , et qu'on en témoignât du dégoût et de l'ennui. Voilà, encore une fois, ce qui ne peut s'accorder avec la sainteté de l'état religieux.

Quand , après une conversation où Ton ne s'est rempli l'esprit que d'idées frivoles , on se trouve devant Dieu et dans la prière, sans goût, sans onction, sans attention , y a-t-il lieu d'en être surpris ? Une bonne réflexion qu'on eût entendue dans un entretien plus solide eût nourri l'âme, et eût allumé toute sa ferveur ; car souvent il n'en faut pas davantage. Ces deux disciples à qui Jésus-Christ ressuscité se joignit sur le chemin d'Emmaûs se sentaient tout brûlants de zèle, pendant qu'il conversait avec eux et qu'il leur expliquait &es divines Écritures. Mais que remporte-t-on de la plupart des conversations ? un cœur vide, une imagination égarée, beaucoup d'indifférence et de sécheresse dans le service de Dieu. Il n'y a que trop de personnes religieuses qui pourraient en rendre témoignage.

Ce qui paraît encore plus à déplorer, c'est que des religieux aient quelquefois de longs entretiens, même avec des séculiers, sans jamais leur rien dire des vérités du christianisme , ni qui regarde le salut. On craint de les rebuter par ces sortes de discours, et qu'ils n'en fussent bientôt fatigués. Il est vrai qu'il y faut de la prudence, et qu'on ne doit pas faire de la conversation une prédication perpétuelle. Mais d'ailleurs trois choses sont certaines, f Les séculiers ne se rebutent point si aisément qu'on le pense, de ce que leur dit une personne religieuse pour les édlGer et leur inspirer des sentiments chrétiens. Si c'était un homme engagé comme eux dans le monde qui leur tînt de pareils discours, peut-être en seraienMls étonnés et en feraient-ils quelques raille-

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