PREMIÈRE PARTIE
Oui, chrétiens, c'était depuis la naissance du monde où Thomme rebelle et criminel osa se révolter contre Tordre de son créateur et de son Dieu : c'était , dis-je , depuis ce premier péché que la justice du ciel attendait une victime capable de l'apaiser , et demandait un sacrifice digne de la majesté du Seigneur violée et outragée. Ce n'est pas que dans le cours de tant de siècles écoulés depuis cette chute fatale à toute la nature humaine, les hommes n'eussent offert à Dieu des hosties, et qu'ils ne lui eussent présenté divers sacrifices pour reconnaître sa souveraine grandeur et pour l'honorer; mais ces hosties n'étaient ou que des fruits de la terre, ou que de vils animaux; et de tels sacrifices ne pouvaient être proportionnés à la dignité du Maître dont il s'agissait de réparer Thonneur et de venger les intérêts. Il n'y avait donc qu'une personne divine, il n'y avait que le sang d'un Dieu qui pût effacer pleinement et laver l'offense faite à un Dieu. Or, voilà ce qui s'accomplit au Calvaire, et c'est là que cette justice si rigoureuse et si inflexible dans la défense de ses droits , trouve enfin toute la satisfaction qu'elle avait si longtemps exigée sans la recevoir, et qui lui était due par tant de titres.
Car quelle victime lui est immolée sur l'autel de la croix? Un Homme-Dieu, le Fils éternel de Dieu, égal à son Père, et possédant comme lui toute la plé-
nitude de la divinité : In ipso inhabUat omnis ple^ nitudo divinitatis. {Coloss,, 2.) Dès le moment de son incarnation, il avait déjà commencé ce grand sa* crifice, puisqu'il n'était descendu sur la terre qu'en qualité de victime, et qu'il ne s'était revêtu d'un corps mortel que pour en faire hommage au Créateur de l'univers, et pour le lui offrir en holocauste. Dans le temple de Jérusalem, il avait continué et comme perfectionné oe même sacrifice, lorsqu'il voulut être porté solennellement entre les bras de Siméon, et présenté par les mains de Marie. Mais tout cela n'était encore que le sacrifice du matin , et nous voici présentement au sacrifice du soir; à ce sacrifice où la victime doit être consumée tout entière; à ce sacrifice où tendaient depuis trente-trois ans toutes les vues , toutes les démarches , toutes les actions du Rédempteur des hommes ; à ce sacrifice par où toute la gloire du Seigneur devait être réparée et tous les droits de sa justice rétablis.
Mais, que dis-je, et quelle dette le soumettait à cette inexorable justice , cet agneau de Dieu , cet agneau sans tache .^ de quelle offense pouvait-il être coupable, et qu'avait-il fait qui lui attirât la colère d*en haut, et qui rex|>osât à un tel opprobre et à une telle mort.^ Ah! chrétiens auditeurs , c'est un mystère que vous ne pouvez ignorer, et c'est sur ce fondement qu'est établie et que roule toute la religion. Vous savez que de lui-même et de sa nature, ce Sauveur du monde est la sainteté par excellence ; que dans le céleste séjour et dans les splendeurs éternelles, il reçoit les adorations de tous les esprits bienheureux , et en fait toute la félicité ; que même dans cette terre d'exil où il a paru , et que dans cette vallée de larmes où il a voulu converser avec nous, il ne connut jamais le mal que pour le combattre et pour le détruire; enfin, que c'est à lui que fut rendu plus d'une fois cet éclatant témoignage, qui retentit le long du Jourdain, et qui se fit entendre sur le Thabor : Voilà mon Fils bienaimé , l'objet de mes complaisances : hic est Filins meusdilectus in quo mihi benecomplacui, (M atth., 27. ) Vous en êtes instruits , et ce sont autant d'ar ticles de votre créance. Mais ce que vous enseigne aussi la même foi que vous professez , c'est que , pour l'expiation du péché , ce Sauveur, si saint en lui-même, a pris toutefois la forme de pécheur; c'est que n'ayant jamais commis de péché, et étant incapable d'en commettre, il a néanmoins voulu porter sur son corps tous nos péchés : Quipeccata nostra ipse pertutit incorpore suo (PETB.,2);que son Père l'en a chargé , et qu'il en a été tout couvert : Posuit in eo iniquitatem omnium noxtrum. (IsAi., 63.) Tellement que nous le pourrions comparer à cette nuée qui conduisait les Israélites dans le désert et qui, toute lumineuse d'une part, était de l'autre toute ténébreuse. Or, c'est justement
SUR LE CRUCIFIEMENT ET LA MORT DE JÉSUS-CHRIST
sous cet aspect si difforme et si affreux, que le ciel aujourd'hui le considère, et c*est sous celte lèpre du péché que la justice de Dieu l'envisage comme un objet digne de toutes ses vengeances. Voilà pourquoi elle s'arme contre lui , pourquoi elle le poursuit leglaive à la main , pourquoi elle prononce l'arrêt de sa mort.
Comment donc , aQn de vous tracer encore de tout ceci une figure plus naturelle et plus propre , comment paratt-il au Calvaire? Représentez- vous , mes chers auditeurs , cette malheureuse victime dont parlait saint Paul aux Hébreux, sur laquelle on mettait toutes les iniquités du peuple pour les expier, et qu'on jetait hors du camp pour la brûler. Ainsi Dieu Tavait ordonné dans l'ancienne loi : et qu'était-ce là, dit l'apôtre, qu'une image sensible de ce qui devait s'accomplir dans la personne de Jésus-Christ? On le conduit hors de la ville, on le fait monter au Calvaire : c'est le dernier théâtre où il va paraître, et c'est là que l'attend la divine justice à qui il s'est rendu responsable, et qu'elle vient ordonner de son supplice et l'exécuter par les mains des bourreaux qu'elle a choisis pour ses ministres. Car souffrez, mes frères, que je vous fasse part d'une pensée qui me touche , et qui doit vous remplir comme moi d'une horreur toute religieuse. Quand Dieu chassa le premier homme du paradis terrestre où il avait péché , l'ange du Seigneur se fit voir armé de l'épée, et ferma pour jamais l'entrée de ce jardin de délices. Ce fut encore par le ministère de l'ange exterminateur que Dieu frappa l'armée de Sennachérib , et que pour le salut de son peuple il fit éclater contre ce prince orgueilleux toute sa puissance. Mais quand pour le salut du monde entier, il est question de consommer le sacrifice de ce divin Médiateur, sur qui sont tombés tous les péchés des hommes et qui les doit effacer de son sang, je m'imagine que la suprême et souveraine justice descend elle-même , et que , sans se montrer, elle préside à tout ce qui se passe dans cette sanglante et terrible exécution.
Non , chrétiens , ne croyons pas que ce soit seulement Ici la fureur des Juifs qui agisse, ni la cruauté des soldats : c'est la justice de Dieu. C'est elle, prenez garde, c'est elle qui veut que ce Dieu-Homme soit encore une fois dépouillé de ses habits, et qu'il ne lui reste pas même une robe qui le couvre : pourquoi ? afin que par ce dépouillement total et cette extrême pauvreté, il porte la peine de toutes ks injustices où nous a engagés et où nous engage tous les jours une envie démesurée d'avoir, un attachement excessif aux biens de la vie. C'est elle qui veut qu'on l'étende sur la croix, et qu'en l'y étendant on lui disloque tous les membres ; que pour l'y attacher, on se serve, non de liens, mais de clous, qu'on lui en perce les pieds et les mains, et
qu'on les y enfonce avec violence : pourquoi ? afin que dans sa chair il expie tous les dérèglements de la nôtre; tant de sensualités, tant de commerces criminels , tant de sales plaisirs , tant d'excès et d'abominations. C'est elle qui veut qu'il obéisse à d'infimes bourreaux , que sans résister uA moment ni prononcer une parole , livré à leur pouvoir et soumis à leurs ordres, il se laisse remuer, traîner, tourmenter selon qu'il leur plaît : pourquoi ? afin que par une telle soumission il répare cette fatale désobéissance de nos premiers parents qui nous a tous perdus , et que ce soit encore le châtiment de tant de transgressions de la loi du Seigneur, qui nous sont particulières et personnelles , de tant de résistances à ses adorables volontés , de tant de révoltes intérieures dans les afOictions qu'il nous envoie, et de tant de murmures et de plaintes. C'est elle qui veut qu'il soit placé au milieu de deux voleurs et crucifié avec eux ; que dans cet état ou l'élève , on le fasse voir, on l'expose aux yeux de Jérusalem, et que le ciel et la terre soient témoins de sa honte : pourquoi ? afin que cette ignominie publique soit la juste punition de toutes les enflures de notre cœur, de toutes ses complaisan* ces et ses vanités, de tous ses projets ambitieux et de tout son orgueil.
N'est-ce pas assez , justice de mon Dieu , et n'étes-vous pas enfin satisfaite? Sur quelle partie de ce corps sacré frapperez-vous encore, qui ne soit déjà toute couverte de plaies? Voyez et considérez : voyez ces yeux tout éteints , cette bouche toute livide, ce visage tout meurtri, ce sein tout déchiré et tout ouvert par le nombre des blessure qu'il a reçues : voyez ces pieds, ces mains , changés en des sources de sang. Quels nouveaux opprobres a-t*il à essuyer? Le voilà comme abîmé, comme anéanti dans la confusion : il en est rassasié, selon l'expression de votre prophète , et , si je l'ose dire , il en est comme enivré. Il n'importe : cette implacable justice a néanmoins toujours le bras levé , et ne le retirera point que sa victime n'ait été détruite : Sed acihuc manus ejus extenla. ( IsAi., 5. )
C'est donc elle , suivez-moi , c'est elle qui veut qu'on s'assemble autour de ce Dieu souffrant , et que bien loin de le plaindre , on vienne insulter à ses souffrances; qu*on lui reproche qu'il ne peut se sauver lui-même, après avoir sauvé les autres; qu'on le traite de profanateur et de destructeur du temple; qu'on blasphème son saint nom, et qu'on profère contre lui mille anathèmes : pourquoi? parct que c'est à lui d'acquitter par là tant de discours injurieux , tant de railleries malignes et piquantes , tant de paroles outrageantes , de paroles licencieuses et dissolues, de paroles impies et scan* daleuses , que nous met dans la bouche et contre le prochain , et contre Dieu même , ou la médisance »
SUR LE CRUCIFIEMENT ET LA MORT DE JÉSUS-CHRIST
ou ranimositë et la colère, ou le libertinage et rirréligion : Sed adhuc manus ejus extenta, Cest elle qui veut que dans la soif qui le presse, et que lui cause Textrémité de sa faiblesse et le dernier épuisement où il est réduit, on ne lui présente à boire que du vinaigre et du fiel : pourquoi ? parce que c^est dans Faigreur et Famertume de ce breuvage que doivent être lavées, si je puis m' exprimer de la sorte, les grossières débauches et les intempérances de tant de mondains , leur avidité insatiable, leurs délicatesses infinies à flatter leur goût et à contenter tous leurs appétits : Sed adhuc manvs ejus exienta. Cest elle qui veut que dans un accablement si général toute ressource lui manque , même de la part de son Père : qu'il en soit comme abandonné; qu'il n'en reçoive nul secours , nul appui sensible; que plus rigoureusement traité qu'il ne le fut au jardin , où le ciel au moins parut s'intéresser en sa faveur, et prit soin , par le ministère d'un ange, de le conforter, il soit désormais destitué de tout soutien; c'est-à-dire, que son humanité soit délaissée de sa divinité , et que livrée à elle-même, elle tombe dans la plus pro^ fonde et la plus mortelle désolation : pourquoi? parce qu'il ne peut mieux satisfaire que par cet abandonnement , pour toutes les fausses joies du monde dont nous sommes si enchantés , pour toutes les vaines consolations que nous cherchons dans les créatures, pour la confiance trompeuse que nous y avons, pour l'indigne préférence que nous leur donnons, et le prodigieux oubli de Dieu où nous vivons. Que puis-je encore ajouter ? Sed adhuc manus ejus exienta; c'est elle qui , sans se relâcher jusques au dernier souffle de vie qui lui reste, veut enfin qu'il expire entre les bras de la croix, et qu'avec ce grand cri qu'il pousse vers le ciel, il achève de rendre l'âme, et mette le sceau à l'œuvre de notre rédemption : pourquoi , parce que c'est par cette mort temporelle d'un Dieu, que nous devons être délivrés d'une mort éternelle : Jésus autem, emissa voce magna, expiravit, (Mabc, 15.)
Quelle terreur, chrétiens, et quefle consternation ! la seule frayeur de ce lugubre spectacle et d'un tel acte de justice sur une personne divine ne dutelle pas suffire pour ébranler toute la nature et la déconcerter? aussi la terre en trembla, le voile du temple se déchira, le soleH s'éclipsa , les pierres se fendirent, et les tombeaux en furent ouverts. Or, si cet effroi a pu se communiquer aux êtres mêmes inanimés , et agir sur eux , comment doit-il se faire sentir à nous , et quels effets doit-il produire dans nos cœurs?
Car, quoique le plus essentiel et le premier de tous les motifs qui doive nous attacher à Dieu et à la pratique de nos obligations, soit la reconnaissance
I et l'amour, toutefois une crainte chrétienne de la justice de Dieu, des vengeances de Dieu et de ses redoutables châtiments, n'a rien que de louable, rien que de saint et de salutaire. Jésus-Christ luimême, dans son Évangile, en a fait la matière de ses plus fortes instructions, et il y a employé les expressions les plus vives et les menaces les plus effrayantes. Ce n'était pas seulement au peuple qu'il les faisait entendre, ni aux pécheurs engagés dans le monde, mais à ses disciples et à ses apôtres, parce que cette crainte des jugements du Seigneur convient à tous les états du christianisme et à tous les degrés de perfection.
Je ne puis donc rien faire de plus important pour votre salut, que de la réveiller dans vos âmes, et de vous apprendre à tirer de la croix du Sauveur et de sa mort que nous méditons et que nous pleurons, une des conséquences les plus natureUes et les plus solides , quoique la moins ordinaire et la moins connue, savoir que c'est une chose souverainement à craindre, de tomber dans les mains du Dieu vivant : Horrendum est incidere in manus Dei viventis. {Hebr.^ 10.) Je dis, conséquence la moins ordinaire et la moins connue. £n effet, nous sommes accoutumés à ne considérer le mystère d'un Dieu crucifié que par ce qu'il a de consolant pour nous, et nous n'en tirons presque jamais d'autre conclusion que de nous confier en Dieu et dans l'efficace de ses mérites. Confiante, mes chers auditeurs, trop bien fondée, pour entreprendre de l'affaiblir, et espérance que je suis bien éloigné de condamner, puisque je prétends au contraire vous l'inspirer dans la suite de ce discours, et vous y affermir. Mais ce que je voudrais d'abord vous faire comprendre, et ce qui demande toute l'attention de vos esprits, c'est que ce mystère de grâce est en même temps un mystère de justice, et de la justice la plus formidable; c'est que s'il a de quoi nous encourager et nous rassurer, il n'y en a pas moins de quoi nous intimider et nous consterner : comment cela? faites-en avec moi la réflexion , et entrez dans ma pensée.
Quand le prince des apôtres, saint Pierre, écrivant aux premiers fidèles , voulait leur donner une idée de la justice de Dieu qui les retint dans le devoir, ou qui les engageât promptement à s'y remettre, si le péché les en avait écartés, il leur proposait l'exemple des anges rebelles et leur condamnation. Craignez, mes frères, disait-il, et n'oubliez jamais à quel Dieu vous avez affaire : on ne s'attaque point à lui impunément, et l'on n'échappe point au bras de sa justice et à ses coups. Il n'a pas même pardonné à ces esprits qu'il avait créés dans le ciel et enrichis des dons les plus excellents, mais dès qu'ils se sont révoltés, et dès le premier péché qu'ils ont commis, il les a liés
Stm LE CRUCIFIEMENT ET LA MORT DE JÉSUS-CHRIST.
aTec les chataes de Tenfer, il les a chassés de son royaume, et précipités dans l*abtme, pour y être éterneilement tourmentés : Deus angdis peccantUms non pepercU, sed rudenlibus infemi detractosintartarumtr€u[iditcruciandos. (2.P£T]i., 2.) Or que devons-nous donc attendre de sa colère, si nous rirritons contre nous? et puisque des anges bien supérieurs à nous, et en force , et en puissance , ne peuvent néanmoins soutenir la rigueur du jugement qu'il a porté contre eux , et qui les a rendus autant de sujets d'exécration, que deviendronsnous, fragiles créatures, qui ne sommes devant lui que de faibles roseaux qu'il peut renverser et briser du moindre souffle : Angeli fortitudine et virtute cum sint majores, non portant adversum se execrabile jtuUdumf (Id.) Tel était le raisonnement du saint apôtre : mais sans oublier en aucune sorte le respect que je dois à une si grande autorité, je ne fais point difûculté de dire que nous avons dans la mort de notre divin Maître une preuve mille fois encore plus touchante et un exemple plus convaincant. Car ce ne sont plus seulement des anges que Dieu , comme souverain , juge n'a pas épargnés, mais son propre Fils : Proprio Filio suo non pepercit. {Hom.^ 8.) D'où nous devons connaître toute la puissance de cette adorable justice, toute sa sainteté, toute sa sévérité, toute sa droiture et son inflexible équité. Remarquez, je vous prie, tous ces traits : il n'y en a pas un qui ne soit capable de nous faire trembler, pour peu que nous soyons susceptibles d'une crainte raisonnable, et sensibles à l'intérêt de notre salut.
Je dis, toute la puissance de cette justice de Dieu, puisqu'elle a étendu son pouvoir jusque sur un Homme- Dieu. Après cela, qui pourra nous arradier d'entre ses mains? qui pourra lui faire violence et l'arrêter ? que lui opposerons-nous , et qui sera en état de prendre contre elle notre défense et de nous sauver? Je dis , toute la sainteté de cette justice de Dieu, puisqu'elle n'a pu voir le péché sans le poursuivre, même dans un Homme-Dieu. Ce n*était dans oet Homme-Dieu que les péchés d'autrui ; ce n'était que des péchés dont il avait contracté la dette sans être coupable de l'offense : comment en poursuivra-t-elle les auteurs , et à quel jugement doivent-ils être réservés? Je dis, toute la sévérité de cette justice de Dieu, puisqu'il a fallu, pour l'apaiser, le sang et la mort d'un Homme- Dieu. Hommes vils et criminels, quoi qu'elle exerce sur vous de rigoureux , sera-ce assez pour elle ; et quand elle décharge sur le juste ses plus rudes fléaux, que prépare-t-elle aux pécheurs, et peuvent-ils se promettre d'être ménagés? Je dis , toute la droiture de cette justice de Dieu et son inflexible équité, puisqu'elle n'a point eu même d'égard à la
dignité d'un Homme-Dieu. Qui que nous soyons et quelque intercesseur que nous ayons auprès d'ellei en vain compterons-nous de la fléchir sans une satisfaction convenable, etespéi:erons-nous qu'elle se relâche jamais sur cela de ses prétentions.
Ah! mes frères, quelles vérités! et quand un pécheur, j'entends un de ces pécheurs obstinés qui vieillissent dans leurs désordres , et que toute l'ar* deur de notre zèle , que toutes nos remontrances et toutes nos sollicitations ne peuvent ramener de leurs voies corrompues; quand, dis-je, à la vue du crucifix, un pécheur de ce caractère vient à se retracer toutes ces idées, de quel tremblement et de quelle épouvante doit-il être saisi? car il me semble que je puis bien lui appliquer ce que saint Léon, pape, a dit des Juifs, et que la comparaison n'est que trop juste. Il nous invite à contempler Jésus- Christ sur la croix : mais du reste , mes frères, poursuit ce saint docteur, à Dieu ne plaise que nous le considérions comme les impies, figurés par ces anciens Juifs à qui Moïse disait dans le désert, et au sujet du serpent d'airain : Vous aurez sans cesse votre vie suspendue devant vos yeux ; vous la verrez , et bien loin que cet objet , si consolant pour les autres, anime votre confiance et dissipe vos craintes, vous serez toujours en la voyant, dans le même trouble, parce que vous ne croirez pas y devoir trouver votre salut : Et erit vita tua quasi pendens ante te : timebis die et nocte, et non cre^ des vit» tux, (Deut., 28.) Voilà, continue le même saint Léon , comment dans la suite des siècles les Juifs incrédules et déicides ont dû encore envisager le Messie qu'ils avaient crucifié. Il n'apercevaient en lui, et dans sa croix, que leur crime; et demeurant toujours dans leur infidélité , cette vue d'un Dieu livré à la mort devait les remplir, non point de la crainte salutaire qui part d'une vraie foi , et qui sert à nous justifier par la foi , mais de la crainte serviie et désespérante dont est agitée et cruellement tourmentée une mauvaise con science : Isti enimnihil in crucifixo Domino pras* ter facinus suum cogitare potuerunt, habetUes timorem, non quofides ve^^a justificatur , sedquo conscientia iniqua torquetur. (Léo.)
Triste image du pécheur! Qu'est-ce à ses yeux que la croix de son Sauveur et de son Dieu ? Un monument visible, mais terrible, de la justice du ciel , c'est-à-dire , d'une justice dont il dépend mille fois plus encore que ce Dieu-Homme , à qui néanmoins elle a fait sentir son pouvoir d'une manière si éclatante et par un arrêt si absolu ; d'une justice dont il aura en personne à subir lui-même le jugement , et à recevoir sa condamnation ; d'une justice qui n'oubliera rien , qui ne passera rien , qui ne lui pardonnera rien; d'une justice qu'il se rend tous les jours plus ennemie, en accumulant péchés
SUR LE CRUCIFIEMENT ET LA MORT DE JÊSUS-CHRlST.'
sur péchés, et négligeant tous les moyens de les effacer; dune justice devant laquelle tout ce que Jésus- Christ a fait et tout ce qu'il a souffert pour lui ne lui sera de nul profit , de nul avantage , de nul usage, et ne doit même servir qu'à sa réprobation, puisqu'il de s*en sert pas pour sa sanctiGcation ; par conséquent, d*une justice dont il n'a rien de moins à à craindre que la plus affreuse sentence et qu'un tourment éternel : Terribilis quxdam expectatio fudicii, (Hebr., 10.) Si toute la religion n'est pas encore éteinte dans son cœur, peut-il n'être pas effrayé de ces réflexions; et pour n'en être point ému, ne faut-il pas qu'il soit tombé dans le plus morte) endurcissement?
Tout cela, dites- vous , ne l'inquiète guère, parce qu'il n'y pense point. Il est occupé de ses affaires, entêté de sa fortune, possédé de son plaisir. Il bannit tout le reste de son esprit, et il sait bien éloigner des pensées si sérieuses , et s'en délivrer. Oui, mes frères, i( le sait bien, et il ne le sait même que trop; mais voilà justement ce que je déplore, et ce que je regarde comme le plus grand de tous les malheurs : car voilà ce qui Tentretient dans son impénitence , ce qui lui fait amasser contre lui un trésor de colère, ce qui le lui fait grossir chaque jour, jusqu'à ce qu'il en ait comblé la mesure, et que cette justice dont il ne tenait nul compte, et qui l'attendait au jour marqué, agisse cnOn, ouvre elle-même le trésor de ses vengeances, et le fasse fondre sur lui pour l'accabler.
Je dis plus , chrétiens, et s'il n'y pense point maintenant, il y pensera à la mort. Etrange renversement ! A cette dernière heure où tout l'abandonnera, où tous les secours humains lui manqueront , du moins lui deviendront inutiles; où ces prétendues divinités qu'il adorait, seront incapables de le soutenir , et où ces faux biens dont il jouissait sur la terre lui seront enlevés et lui échapperont, c'était la croix de Jésus-Christ, ou plutôt c'était Jésus-Christ lui-même attaché à la croix et y mourant, qui devait être sa ressource, son refuge, sa force, et ce sera le sujet de ses plus vives frayeurs et le comble de sa désolation. Le prêtre, pour le toucher, pour l'encourager, pour le consoler, et pour satisfaire au devoir de son ministère , lui présentera le crucifix ; il le fera souvenir que c'est son Dieu , l'auteur de son salut , qui lui tend les bras ; il l'exhortera à se tourner vers lui , et à se confier en lui : mais tandis que la parole du ministre lui frappera au dehors l'oreille sans pénétrer jusqu'au cœur , que lui dictera intérieurement sa conscience? Que lui reprochera-t-elle? Sous quel aspect lui montrera-t-elle ce Rédempteur immolé à la même justice qui le cite actuellement à son tribunal , et dont il ne peut se promettre d'être plus épargné que ne l'a été un Dieu? Quelle peinture lui iraeera-t-elle de ses désordres passés ? et malgré
toute la vertu et toute l'eifflcaoe du sang divin, quelle espérance lui donnera-t-elle pour l'avenir ? Que faîsje après tout, mes chers auditeurs, est-ce que je prétends diminuer votre confiance dans la croix du Sauveur et dans sa grâce? à Dieu ne plaise; mais je voudrais que ce fût une confiance solide, une confiance soutenue de vos œuvres et de votre corres* pondance; car il n'y en a point d'autre que celle-là qui vous puisse sauver, ni sur laquelle il y ait quelque fond à faire. Aussi est-ce pour vous l'inspirer que je vais présentement vous proposer Jésus-Christ crucifié, comme victime, non plus de la justice, mais de la miséricorde de Dieu. Ce sera la seconde partie.