‹ Œuvres de BourdaloueChapitre 115 sur 124 · POUR LE JOUR DE LA COMMÉMORATION DES MORTS · texte numérisé non relu

POUR LE JOUR DE LA COMMÉMORATION DES MORTS

Sujet Je vous dis en vérité' que l'heure est venue, et c'est celle-ci, où les morts enten dront la voix du Fils de Dieu , et où ceux qui l'entendront vivront.

Cette voix du Fils de Dieu, c'est la voix de son sang, qui, dans le sacrifice de l'autel , a été aujourd'hui offert à Dieu pour les morts ; il s'est fait entendre à ces àmea que la justice de Dieu retient dans le purgatoire , et il leur a annoncé l'heureuse nouvelle de leur délivrance.

Division. Ne pas secourir les âmes du Purgatoire , parce qu'on n'est pas persuadé des peines qu'elles y souffrent , ni qu'il y ait un purgatoire , c'est une conduite aussi déraisonnable qu'elle est pleine d'erreur : première partie. Etre persuadé des peines que souiïrent les âmes du purgatoire, et ne pas travailler à les secourir, c'est une dureté aussi criminelle qu'elle est contraire à la piété et aux lois mêmes de l'humanité : deuxième partie. Etre disposé à secourir les âmes du purgatoire, et ne se servir pour cela que de moyens inefficaces, c'est un désordre aussi commun qu'il est déplorable dans le christianisme : troisième partie.

Première partie. Ne pas secourir les âmes du purgatoire, parce qu'on n'est pas persuadé des peines qu'elles y souffrent , ni qu'il y ait un purgatoire , c'est une conduite aus:i déraisonnable qu'elle est pleine d'erreur. Telle est néanmoins la conduite des hérétiques, et de ceux qui, par libertinage, entrent sur ce point dans leurs sentiments : conduite où il est aisé de découvrir trois grands défauts.

1. Dans un doute de spéculation , ils se mettent au hasard de manquer à un des plus importants devoirs de la justice et de la charité chrétienne : car enfin les hérétiques, malgré eux , sont forcés de reconnoitre que, comme ils n'ont point d'assurance qu'il y ait un purgatoire, aussi n'ont-ils point d'assurance qu'il n'y en ait pas. Or dans un tel doute , conclure à ne point prier pour les morts , est-ce une conduite sage ? Nous qui croyons le purgatoire , nous ne sommes pas pour cela certains que ceux d'entre les morts pour qui nous prions en particulier y soient actuellement; car ils peuvent être , ou dans le ciel , ou dans l'enfer. Cependant nous prions toujours : pourquoi? parce que, comme dit saint Augustin , il vaut mieux s'exposer à faire pour ces âmes des prières superflues , que de se mettre en danger de ne pas faire pour elles des prières nécessaires. Ainsi devroient raisonner les hérétiques.

2. Ils ne prient pas pour les morts , parce qu'ils ne croient pas le purgatoire : mais, tout au contraire , ils devroient croire le purgatoire, parce qu'il est évident et incontestable qu'il faut prier pour les morts. Rien de plus solidement établi par l'autorité de l'Ecriture, par celle des anciens conciles et des Pères , par toute la tradition , que la prière pour les morts. Or, s'il faut prier pour les morts, il y a donc un purgatoire. Mais pour ne vouloir pas tirer cette conséquence, les hérétiques nient le principe, et, pour le nier, ils rejettent des livres de l'Ecriture très-authentiques, et ne défèrent ni aux conciles, ni aux Pères, ni à la tradition.

:{. De ce qui est incertain touchant le purgatoire, ils se font un préjugé contre le purgatoire même. Par exemple , ce qui les choque , ce sont certaines peintures sensibles et affreuses qu'on nous en fait. Mais moi , si j'étois à leur place, je me dirois à moi-même : Je ne sais point expressément ni où souiïrent les âmes des morts que Dieu purifie, ni ce qu'elles souiïrent , ni comment elles souiïrent ; mais 'ans exnminer toutes ces circonstances , qui ne sont point essentielles , il me suffit de .savoir quelles souiïrent , qu'il est juste qu'elles souiïrent, et que je puis les soulager dans leurs souffrances. Quel bonheur pour nous, fidèles catholiques, d'être les: enfants d'une Eglise qui ne nous abandonne, ni pendant notre vie, ni après notre mort !

Deuxième partie. Etre persuadé des peines que souiïrent les âmes du purgatoire, et ne pas travailler à les secourir , c'est une dureté aussi criminelle qu'elle est contraireà la piété et aux lois mêmes de l'humanité; elle blesse trois intérêts différents» 1° l'intérêt de Dieu ; 2° l'intérêt de nos frères; 3° notre propre intérêt.

1. L'intérêt de Dieu : car, délivrer une âme du purgatoire, c'est procurer un accroissement de gloire à Dieu; c'est autant glorifier Dieu qu'on le glorifie par la conversion des infidèles ; c'est le glorifier comme Jésus-Christ le glorifia lorsqu'il descendit dans les limbes pour en tirer les âmes des anciens patriarches ; c'est, pour ainsi dire , tirer Dieu lui-même d'un état violent où il se trouve , obligé qu'il est de punir des âmes qui lui sont chères, et qu'il voudroit rassembler dans son sein.

2. L'intérêt de nos frères : ils soulFrent , et ce sont nos proches, nos parents , nos amis.

3. Notre propre intérêt; autant d'àmes que nous délivrons , ce sont autant de prolecteurs que nous avons dans le ciel. Mais si nous abandonnons ces âmes, Dieu permettra que nous soyons nous-mêmes un jour délaissés.

Troisième partie. Etre disposé à secourir les âmes du purgatoire , et ne se servir pour cela que de moyens inefficaces , c'est un désordre aussi commun qu'il est déplorable dans le christianisme. On ne laisse pas d'avoir pour les morts quelque piété; mais, 1° piété stérile et infructueuse; 2° piété d'ostentation et de faste; 3° piété toute païenne; 4° piété qui , quoique chrétienne , ne produit que des œuvres mortes et sans mérite.

1. Piété stérile et infructueuse. Beaucoup de larmes et peu de prières : c'est même sur d'autres qu'on se décharge absolument du soin de prier.

2. Piété d'ostentation et de faste. On ne pense qu'à l'extérieur des devoirs funèbres, aux cérémonies d'un deuil , etc.

3. Piété toute païenne. Elle n'a que la chair et le sang pour objet , sans agir dans les vues de la foi.

4. Piété qui , quoique chrétienne , ne produit que des œuvres mortes et sans mérite. On prie, mais sans être en grâce avec Dieu. Tout ce que nous faisons alors sont des œuvres mortes pour nous-mêmes : faut-il s'étonner qu'elles le soient encore plus pour les autres? Exceptons néanmoins de celte règle le sacrifice de la messe, indulgence pour les morts qu'on peut gagner par la communion , après s'être purifié par le sacrement de la pénitence.

four l'ouverture du jubilé.

Sujet. Nous vous exhortons à ne pas recevoir en vain la grâce de Dieu ; car Pieu nous dit lui-même dans l'Ecriture : Je vous ai exauce' au temps favorable , et je vous ai aidé au jour du salut. Or voici maintenant ce temps favorable , voici ce* jours de salut.

Ce temps favorable pour nous, c'est ce temps d'indulgence et de Jubilé.

Division. Ce que c'est que la grâce du Jubilé; première partie : ce qui est nécessaire pour avoir part à la grâce du Jubilé; deuxième partie : ce que doit opérer dans nous la grâce du Jubilé : troisième partie.

Première partie. Qu'est-ce que la grâce du Jubilé? C'est proprement la rémission de la peine temporelle qui reste à subir au pécheur après que son péché lui est pardonne. 11 faut distinguer deux choses dans le péché, la coulpe et la peine. La coulpe ne peut être remise que par le sacrement de pénitence , ou par la contrition parfaite; mais, par une grâce spéciale, Dieu remet la peine en vertu de l'indulgence et du Jubilé.

En vain les hérétiques prétendent que Dieu ne remet jamais la coulpe ou l'offense, sans remettre la peine; et que Jésus-Christ ayant satisfait pleinement pour nous, toute autre satisfaction seroit inutile , et diminueroit même Je mérite du sacrifice de la croix: car , 1° il ne faut que l'exemple de Moïse et de David pour nous convaincre que Dieu , en pardonnant même le péché , se réserve encore le droit de punir temporellement le pécheur ; 2° il est évident , par le témoignage de saint Paul , que nos satisfactions doivent être jointes à celles de Jésus-Christ : Adimpleo ea ^uœ désuni passionum 'hriati, in came meâ.

Tenons-nous-en donc toujours à la même proposition , que Dieu , par l'indulgence et le Jubilé, nous remet la peine temporelle qui étoit due à nos péchés, et dont l'exacte mesure n'eût pu sans cela être remplie que par nos satisfactions. Ainsi l'Eglise catholique l'a - l - elle entendu, expliquant celte promesse faite à saint Pierre: 2oi<; ce qun voua délierez sur la terre sera délié dans le ciel. Pouvoir dont saint Paul

et les évoques des premiers siècles ont usé; pouvoir par où les indulgences se sont établies et perpétuées dans le monde clirétien. 11 est vrai qu'il a pu se glisser 9or cela des abus dans le christianisme : mais outre que l'Eglise les a corrigés , l'abus même ilt- indulgences est une preuve de leur vérité et de leur sainteté; car, selon Tcrtullicn, on n'abuse qus de ce qui est bon , et on ne profane que ce qui est saint.

Slais en quoi le Jubilé est-il dilïérent de ces autres indulgences que nous appelons plénières? l° Cesl une indulgence beaucoup plus solennelle; 2° c'est une indulgence beaucoup plus privilégiée; 3° c'est une indulgence beaucoup plus sûre. Rccevons-la donc avec respect, avec reeoanoissanuc cl action de grâces, et avec toute l'obéissance de la foi.

Deuxième partie. Quelles dispositions sont nécessaires pour avoir part à l'indulgence du Jubilé? l°Etre en élat de grâce, voilà la disposition habituelle; 2° accomplir les œuvres prescrites par la bulle, voilà la disposition actuelle.

1. Etre en état de grâce : car l'indulgence est une faveur qui ne s'accorde qu'aux Justes et aux amis de Dieu : d'où suivent trois conséquences : la première, qu'il faut donc renoncer à tout péché ; la seconde , qu'il suffit donc d'avoir la conscience chargée d'un seul péché mortel pour être incapable de gagner l'indulgence du Jubilé, et qu'il suffit même d'élre coupable d'un seul péché véniel qu'on ne déteste pas, pour ne la pouvoir gagner dans toute son étendue; la troisième , qu'il faut donc être vraiment contrit et pénitent. De là jugeons combien il y en aura peu qui participeront à cette grâce du Jubilé.

De là même concluons encore qu'il n'est donc pas vrai que l'indulgence, et par conséquent le Jubilé , anéantisse la pénitence , ainsi que les hérétiques nous l'ont reproché, ni que ce soit même un relâchement de la pénitence; puisque le Jubilé uppose la pénitence et ce qu'il y a de plus difficile dans la pénitence , qui est la conversion du cœur : et puisque c'est au même temps le motif le plus engageant pour exciter les pécheurs à faire de dignes fruits de pénitence. C'est au contraire dans la doctrine des hérétiques que l'on découvre le relâchement visible et l'anéantissement de la pénitence : car n'est-ce pas l'anéantir que de In réduire à un simple acte de foi , et de la dépouiller, comme ont fait les auteurs du schisme, de toutes les œuvres humiliantes, laborieuses et pénibles?

2. Accomplir les œuvres prescrites par la bulle, qui sont, 1° la confession , 2° l'aumône , 3° le jeûne , 4° la visite des églises , 5° les prières ordonnées , 6° la communion. Admirons la bonté de notre Dieu, qui veut bien , à de telles conditions, se relâcher de tous ses droits.

Troisième partie. Que doit opérer en nous la grâce du Jubilé? le renouvellement intérieur de nos personnes : renouvellement qui ne doit consister ni en de vains projets , ni en des idées vagues , mais dans une réformation entière de nos mœurs. Sans cela le Jubilé n'est qu'une pure cérémonie : et que sera-ce en effet autre chose pour tant de chrétiens? on les verra tels après le Jubilé qu'ils étoient auparavant.

Mais tous les temps ne sont-ils pas bons pour travailler à ce renouvellement de nous-mêmes? Oui ; mais le temps du Jubilé y est spécialement propre; car l° le Jubilé est l'engagement le plus naturel à ce renouvellement de vie; 2° le Jubilé est le moyen le plus efficace de ce renouvellement de vie; 3° le Jubilé est l'occasion la plus avantageuse pour ce renouvellement de vie.

Travaillons donc sans différer au parfait renouvellement et au changement intérieur de nos âmes; et qu'il ne nous arrive pas , comme à l'infortunée Jérusalem , d'ajouter à nos autres désordres celui de ne pas connoitre le temps où Dieu nous visite , et par-là de mettre le comble à notre réprobation.

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