PREMIÈRE PARTIE
yuelque parfaites en elles-mêmes que soient les autres vertus , et quelque mérite d'ailleurs qu'elles puissent avoir, c'est l'humilité, dit saint Augustin , qui , de la part de l'homme, doit être la première et essentielle disposition aux communications de Dieu. Et la raison qu'en apporte ce saint docteur me paroît aussi convaincante qu'elle est naturelle : parce qu'il est évident, ajoute-t-il , que, pour recevoir les grâces et les faveurs de Dieu, il faut au moins être vide de soimême; Dieu, tout Dieu qu'il est, si j'ose m'exprimer de la sorte, ne trouvant plus de place dans un cœur plein de lui-même , c'est-à-dire dans un cœur infecté de l'amour et de la vaine estime de soi-même. Or l'effet propre de l'humilité est de faire en nous ce vide mystérieux et salutaire , qui consiste dans l'oubli de nous-mêmes , dans le détachement de nous-mêmes , dans le renoncement à nous-mêmes ; et par conséquent , c'est l'humilité qui nous rend capables de posséder Dieu , d'être des vases d'élection propres à contenir les dons de Dieu ; en un mot , de servir de sujets aux épanchements ineffables des grâces et de l'esprit de Dieu : principe sur lequel est fondé le mystère de ce jour. Car voici , mes chers auditeurs , l'application que j'en fais. Dieu vouloit se communiquer à l'homme , mais d'une manière étonnante, et qui devoit même surpasser l'intelligence de l'homme; savoir, par la voie incompréhensible de l'incarnation de son Verbe. Parlons plus simplement et plus clairement. Dieu vouloit que ce Verbe, que ce Fils du Très-Haut vînt au monde revêtu de notre chair; qu'il fût homme comme nous, et, à l'exclusion du péché, parfaitement semblable à nous. Pour cela, il cherchoit une vierge qui pût, en qualité de mère , coopérer à l'accomplissement de ce grand dessein ; une vierge selon son cœur, et en qui il trouvât ce fonds d'humilité indispensablement requis pour en faire le temple vivant où devoit habiter neuf mois entiers la plénitude de la Divinité. Au mo ment qu'il fallut venir à l'exécution de l'ouvrage qu'il s'étoit proposé, il jeta les yeux sur Marie; et Marie seule, entre les femmes, lui parut dans l'état de cette humilité parfaite qu'il demandoit. C'est pour cela, dit saint Augustin, qu'il la choisit préférable ment à toutes les autres, et qu'il l'honora de la plus éminente de toutes les grâces, qui étoit celle de concevoir un Dieu , parce qu'elle étoit , sans contestation et sans exception, la plus humble des servantes de Dieu. Voilà, dis-je, en deux mots, le mystère que nous célébrons. Mais , pour votre édification et pour la mienne, permettez-moi de vous le développer.
.Non, Chrétiens, quand Dieu choisit Marie pour l'élever à la maternité divine, il ne considéra en elle ni la grandeur de sa naissance, ni
les talents de son esprit, ni les perfections de son corps, ni tous les autres avantages dont il l'avoit, comme créateur, si libéralement pourvue. II est vrai, Marie, même selon le monde, étoit la plus accomplie de toutes les créatures. Issue de David et de tant d'autres rois qu'elle comptoit parmi ses ancêtres, elle avoit hérité de toute leur gloire : douée des qualités naturelles qu'elle avoit reçues de Dieu elle étoit, comme parle saint Bernard, le chef-d'œuvre de tous les siècles, et nulle des filles d'Israël ne lui fut jamais comparable dans le merveilleux assemblage de ces grâces extérieures et éclatantes dont elle se trouvoit enrichie; car c'est d'elle, à la lettre, qu'on pouvoit bien dire : Multœ filiœ congregaverunt divitias; tu supergressa es universas l. Mais rien de tout cela précisément n'engagea Dieu au choix qu'il fît d'elle pour être la mère du Messie, et pour donner au monde le Rédempteur. Je dis plus, et ceci est encore plus digne de vos réflexions. Ce qui décida en faveur de Marie, ce qui détermina Dieu à lui donner la préférence de cette auguste maternité, ce ne fut pas même absolument ni en général le mérite de sa sainteté. Je m'explique. Marie , pour être mère de Dieu, devoit être sainte; mais toute espèce de sainteté n'auroit pas suffi : il falloit pour cela une sainteté d'un caractère particulier, qui disposât Marie à être la mère d'un Dieu incarné , c'est-à-dire la mère d'un Dieu qui s'anéantissoit en devenant son' fils et se faisant homme. Or ce caractère ne pouvoit être que l'humilité; et si l'humilité n'avoit pas été la vertu prédominante de cette vierge, quand elle eût eu d'ailleurs tous les mérites et toute la sainteté des anges, Dieu ne l'auroit pas choisie. Par où donc , entre toutes les vierges, se distingua-t-elle devant ce Dieu de majesté? C'est elle-même qui nous l'apprend : par la connoissance qu'elle eut de sa bassesse , et par l'aveu qu'elle en fit : or cet aveu de sa bassesse ne fut qu'une expression vive et affectueuse de l'humilité de son cœur, Quia respexit humilitatern ancillœ suœ-. Oui, dit-elle dans ce sacré cantique, qui, selon la pensée de saint Ambroise, fut comme l'extase de son humilité, mais de son humilité glorifiée , on m'appellera bienheureuse, et je la suis en effet; car le Tout-Puissant a fait en moi de grandes choses : et pourquoi les a-t-il faites? parce qu'il n'a pas dédaigné la bassesse de sa servante, et qu'il a eu égard au sentiment qu'elle en avoit : Ecce enim ex hoc 3. Cela seul m'a attiré non-seulement ses bénédictions et ses grâces, mais sa personne et sa divinité même; et je veux bien le publier hautement, afin que toutes les âmes justes, profitant de la confession que j'en fais, sachent qu'il n'y a que 1 humilité à qui Dieu se communique, ni qui puisse l'approcher de nous et nous approcher de lui. Il ne faut pas s'étonner, Chré-
» Prov., 39. —* Luc : — •» Ibid.
tiens, que Dieu en use de la sorte à l'égard de Marie. Car, comme raisonne saint Bernard, un Dieu qui lui-môme étoit sur le point de s'humilier jusqu'à l'excès, en se revotant de notre chair, devoit avoir des complaisances infinies pour l'humilité : puisque, dans l'état môme de sa gloire, il a tant d'égard pour cette vertu , et que, par la seule raison qu'il est grand , toutes ses inclinations sont pour les petits ec pour les humbles. Quoniam excelsus Dominus , et humilia respicit1; que falloit-il attendre de lui dans la disposition prochaine où il se trouvoit de devenir un Dieu humble, sinon qu'il se fît encore un honneur d'être conçu par la plus humble de toutes les créatures, et qu'agissant conséquemment, il voulût entrer dans le monde par l'humilité, qui fut son principal et son souverain attrait?
Mais enfin qu'y eut-il donc de si singulier et de si rare dans l'humilité de Marie, et en quoi l'humilité de Marie lui parut-elle alors si digne de lui ? Ah ! Chrétiens , Dieu trouva dans Marie une humilité qui ne s'étoit jamais vue sur la terre, et qui ne s'y verra jamais, je veux dire une humilité jointe à la plénitude du mérite; première circonstance : car être humble sans mérite, dit saint Chrysostome, c'est une nécessité -, être humble avec quelque mérite, c'est une louange; mais être humble dans l'actuelle possession de tous les mérites, c'est un miracle, et il falloit ce miracle pour l'incarnation. Or c'est ce miracle qui paroit visiblement dans la personne de Marie. Car prenez garde, s'il vous plaît, on la salue comme pleine de grâce, Ave , gratiâ pîena %• et elle proteste qu'elle est la servante du Seigneur : Ecce ancilla Domini*. Si elle n'eût été que servante, ou si elle n'eût été que pleine de grâce, el|e n'auroit jamais été mère de Dieu; c'est l'excellente réflexion de saint Chrysostome ; mais parce qu'elle est l'un et l'autre tout ensemble; parce qu'étant pleine de grâce, elle ne laisse pas de s'appeler l'humble servante du Seigneur, par un effet de Topération divine, de servante elle devient mère. Voici quelque chose de plus : une humilité dans le comble de l'honneur; autre circonstance. Etre humble, poursuit saint Chrysostome, dans l'humiliation, être humble dans l'obscurité d'une condition vile et abjecte, ce n'est tout au plus qu'une vertu commune et populaire; mais être humble, commo la été Marie, dans le plus haut degré d'élévation, c'est une vertu héroïque, et par où Marie mérita l'admiration, non pas simplement des hommes et des anges, mais, pour ainsi dire, de Dieu même. Car pourquoi ne parlerois-je pas ainsi, et pourquoi craindrois-je de dire que celui qui admira la foi du centenier et de la femme chananéenne dut encore bien plus admirer l'humilité de cette vierge? Entrons dans le détail. Un ange est député à Marie : tout ange qu'il est, il ne lui
i Pialm. 137. — *Luc, t.— i Ibid.
parle qu'avec respect. Il lui déclare qu'elle est bénie entre toutes les femmes, qu'elle a trouvé grâce aux yeux du Seigneur, quelle concevra un fils à qui elle donnera le nom de Jésus , qu'elle sera remplie du Saint-Esprit, que le fruit qui naîtra d'elle sera saint par excellence, qu'il sera Fils de Dieu, qu'il rétablira le trône de David, qu'il régnera éternellement , et que c'est par elle enfin que tout cela doit être fait. Que pouvoit-on lui annoncer de plus grand? quel droit ne sembloit-elle pas alors avoir de se former de hautes idées d'ellemême, surtout lorsqu'elle savoit que ce n'étoit point là des flatteries, puisqu'elle recevoit tous ces éloges et de la bouche d'un ange et de la part de Dieu? Cependant, Chrétiens , à tous ces éloges elle ne fait qu'une seule réponse; mais elle la fait avec autant de sincérité qu'une âme vaine et peu solide auroit pu la faire avec dissimulation et avec affectation : Ecce ancilla Domini : Je suis, dit-elle, la servante du Seigneur. Vous me parlez d'être sa mère, et ce seroit pour moi un titre de supériorité : mais je m'en tiens à celui de ma dépendance, à celui de l'entière soumission et de la servitude que je lui ai vouée, et dont je ne me départirai jamais : Ecce ancilla.
Or voilà, mes chers auditeurs, encore une fois , ce qui ravit le ciel. Voilà ( souffrez que je m'explique ainsi ) ce qui achève de déterminer le Verbe de Dieu à sortir du sein de son Père , et à descendre du trône de sa gloire jusque dans la profondeur de notre néant. Car c'est bien ici que s'est vérifiée la parole du Prophète royal, qu'un abîme attire un autre abîme : Abyssus abyssum invocat '. Tandis que Marie s'humilie devant Dieu , le Verbe de Dieu s'anéantit en elle : cet abîme de l'humilité d'une vierge attire un second abîme encore plus grand , qui est celui de l'anéantissement d'un Dieu. Car c'est le terme, et le terme unique par où saint Paul a cru pouvoir dignement exprimer le mystère d'un Dieu-Homme : Qui cùm in forma Dei esset, exinanivit semelipsum , formant servi accipiens* : Ce Jésus -Christ que je vous prêche , disoit-il aux Corinthiens , est celui qui , étant Dieu , et n'estimant point que ce fût pour lui une usurpation d'être égal à Dieu , s'est anéanti lui-même, prenant la forme de serviteur, et se rendant semblable aux hommes. En effet , qu'un Dieu se fasse homme, c'est, par rapport à Dieu , ce qui surpasse tous les degrés d'abaissement que notre imagination se figure , et qu'elle peut se figurer II faut , pour aller jusque-là , que la révélation divine vienne à son secours, et que, fortifiée des plus vives lumières de la foi, elle nous élève audessus de nous - mêmes , pour nous faire comprendre ce que c'est qu'un Dieu dans cet état. Or comment le comprenons - nous? Par ce seul mot , qui signifie plus que tout ce que les théologiens et les Pères
i Psalm. 41.— s Philip., 2.
se sont efforcés de nous en dire ; aussi est-ce le Saint-Esprit qui Ta dicté : il s'est fait homme , c'est-à-dire , de Dieu qu'il étoit , sans préjudice de la souveraineté de son être , il s'est réduit à une espèce de néant : Exinanivit semetipsum \
C'est donc de ce néant divin , pour parler ainsi, que nous avons été formés ; et c'est par la vertu miraculeuse de cet anéantissement d'un Dieu , que nous sommes, vous et moi, tout ce que nous sommes dans l'ordre de la grâce. Comme le premier néant, que j'appelle le néant de la création , a été le principe et l'origine de tous les êtres qui sont dans la nature , il a fallu que de ce second néant , qui est le néant de l'humiliation et de l'incarnation du Verbe , Dieu tirât tous les êtres qui sont de Tordre surnaturel , c'est-à-dire toutes les grâces , toutes les vertus, tous les mérites, toutes les lumières, toutes les inspirations, tous les dons célestes qui doivent contribuer au salut et à la justification des hommes. C'est sur ce néant d'un Dieu fait chair que la miséricorde a travaillé pour faire des Saints , des prédestinés , des élus , comme la toute -puissance avoit travaillé sur le premier néant pour créer des cieux et des astres. Sans cela nous serions demeurés dans le néant éternel de notre misère et de notre péché : il n'y avoit qu'un Dieu qui pût nous en faire sortir, et il n'a point trouvé d'autre moyen que l'anéantissement de son adorable personne : Exinanivit semetipsum. Anéantissement de mon Dieu, s'écrie saint Bernard, plus avantageux pour moi que sa grandeur même et que sa puissance même ; ou plutôt, anéantissement de mon Dieu, sans lequel sa puissance et sa grandeur même n'auroient eu rien d'avantageux pour moi ! anéantissement plus fécond, plus riche, plus abondant que les trésors même de Dieu, puisque tous les trésors de la bonté et de la charité de Dieu y sont renfermés , et que de là me sont venus tous les biens que j'ai reçus de Dieu et que j'en recevrai jamais ! anéantissement en vertu duquel je subsiste, et auquel je suis redevable de tout mon bonheur! anéantissement qui , me représentant mon Dieu dans cet abîme d'humiliation où je le contemple aujourd'hui, me le rend encore plus admirable et plus aimable que lorsque je le considérais dans la splendeur des Saints , et dans le centre glorieux de sa pure divinité : Quanlù pro me vilior, ianto mihi carior ~ ! Telles étoient les pensées le saint Bernard en vue de ce mystère, qu'il méditoit et dont il étoit pénétré.
Mais allons plus ava»t , et pour nous rendre ce mystère encore plus utile , faisons un retour sur nous-mêmes. Entrons dans les sentiments de Jésus-Christ, entrons dans ceux de Marie : je veux dire, mettonsnous , selon la maxime du grand Apôtre, dans les mêmes dispositions
i Philip., 2. — » Bern.
où se trouvèrent Jésus-Christ et Marie au moment de l'incarnation : Hoc enim sentite in vobis, quod et in Christo Jesu1. Car voici, mes chers auditeurs, ce que le mystère de l'incarnation nous prêche, l'esprit d'humilité, la pratique de l'humilité, l'étude et la science éminente de l'humilité, le mérite de l'humilité. Les païens, disoit saint Jérôme, n'ont été humbles et n'ont pu l'être que par raison: mais pour nous, qui sommes fidèles , nous devons l'être et par raison et par religion. Les Juifs n'avoient besoin d'humilité que pour obéil à un Dieu qui leur paroissoit toujours grand , et devant qui ils dévoient trembler; mais en qualité de chrétiens, nous avons ! esoin d'humilité pour servir un Dieu qui s'est fait petit, et à qui nous devons nous conformer. Comme l'abîme de l'humilité de Marie a attiré un second abîme , qui est celui des humiliations du Fils de Dieu , il faut que celui des humiliations du Fils de Dieu en attire un troisième dans nous , et qu'en nous sanctifiant par l'exercice de l'humilité chrétienne, nous joignions l'anéantissement volontaire de nousmêmes à cet anéantissement prodigieux du Verbe; afin que de l'un et de l'autre il se fasse un tout, sans lequel la foi nous enseigne qu'il n'y a point de salut pour nous , puisqu'il est de la foi que l'anéantissement du Verbe incarné relève le mérite du nôtre , et que le nôtre doit être l'effet et comme le supplément et la consommation de celui du Verbe incarné. Parlons sans figure, et réduisons ceci à des termes plus simples.
On vous a cent fois entretenus des désordres de l'orgueil , de cette passion malheureuse que l'on peut bien appeler le péché originel de l'homme , puisqu'au moins en a-t-elle été la cause , et qu'elle est encore aujourd'hui le principe le plus général de tous les dérèglements du monde : on vous en a fait des discours entiers, et peut-être plus d'une fois avez-vous été convaincus que de s'en laisser dominer, c'étoit une des marques les plus visibles d'un sens réprouvé. Mais , Chrétiens , on ne vous en a rien dit d'essentiel , si vous le comparez à ce que je vous en dis aujourd'hui. Oubliez donc tous les autres motifs dont on s'est servi pour vous donner horreur de ce péché : comptez ?our rien tout ce qu'on vous a fait entendre de l'injustice de l'orgueil, Je son indignité , de sa vanité, de ses extravagances pitoyables , de ses honteux emportements, de ses aveuglements grossiers, de ses insupportables présomptions, de ses ridicules fiertés, de ses basses et odieuses jalousies. C'étoient des raisons fortes et pressantes, mais encore trop humaines : il en falloit une prise de la sainteté même du christianisme, et dont nous ne pussions nous défendre sans renoncer à notre foi. Or cette raison étoit attachée à l'auguste mystère de fin-
• Philip., 2.
carnation. Car un Dieu tel qu'on nous le propose dans le mystère de ce jour, un Dieu volontairement et par enoix revêtu de la l'orme de serviteur, un Dieu, pour sauver et pour réformer l'homme, couvert les misères de l'homme ; un Dieu fait chair, pour guérir, dit saint Augustin, les enflures criminelles de notre esprit, c'est ce qui confondra éternellement le vice que je combats , ce qui le confondra sans réplique, ce qui le confondra dans tous les états du christianisme, ce qui le confondra en nous convaincant d'une contradiction presque Russi incompréhensible que le mystère même qui l'a fait naître. Car la plus monstrueuse contradiction, n'est-ce pas d'invoquer ce Dieu Sauveur, que nous savons ne nous appartenir comme Sauveur que par son humilité; et, en l'invoquant, d'être actuellement possédés d'un secret orgueil ; de lui rendre grâce de s'être abaissé pour nous , et de ne penser qu'à nous élever nous-mêmes ; d'établir toute notre confiance sur ce qu'il s'est anéanti pour nous racheter, et de ne travailler qu'à devenir quelque chose ; et , s'il étoit possible , toute chose selon le monde? n'est-ce pas là, dis-je, insulter en quelque manière à son incarnation divine?
Il faut être humbles , Chrétiens. Je ne vous dis point que sans cela il ne peut y avoir de solide vertu ; je ne vous dis point que l'humilité est, de l'aveu du monde même, le fondement du véritable mérite; je ne vous dis point que si vous n'êtes humbles , c'est en vain même que vous espérez de parvenir à cette prétendue gloire mondaine que vous cherchez; je ne vous dis point que sans l'humilité vous ne trouverez jamais la paix ni le repos de vos âmes ; autant vous en diroit un philosophe; et quelque convaincante sur ce point que fût sa morale, je doute qu'on y déférât beaucoup : mais je vous dis qu'il faut être humble pour être chrétien, et que sans l'humilité il n'y a ni religion, ni christianisme, puisque , sans l'humilité, il n'y auroit pas même eu d'incarnation, ni d'Homme- Dieu. S'il vous reste encore de la foi, pouvez- vous n'être pas touchés de cette vérité? Je sais néanmoins que cette vérité, tout édifiante qu'elle est, ne sera pas du goût de ceux qui m'écoutent; et je sais , quoique avec douleur, que l'humilité que je prêche ici est cette sagesse cachée que saint Paul a cru bien définir, quand il a dit que c'étoit celle que nul des princes de ce monde n'avoit connue : Sapientiam in myslerio , quœ absc^ndita est, quam nemo principum hujus sœculi cognovit \ iMais c'est pour cela même que je vous la prêche , afin que, malgré le dieu du siècle, elle soit hautement révélée là où elle est plus grossièrement ignorée et plus ouvertement combattue; afin qu'il ne soit plus vrai que nul des princes du monde ne l'a connue ; afin que , jusque dans la cour, elle
i t Cor., 2.
reçoive un témoignage ou qui sanctifie ceux qui la croient, ou qui serve à justifier Dieu contre ceux qui ne la croient pas : car, de l'une ou de l'autre manière, il faut, Chrétiens, que cette sagesse triomphe de vos erreurs. Et je vous rends grâce, ô mon Dieu , de ce qu'il y a encore des âmes dans qui elle en triomphe pleinement; de ce qug votre main n'est pas raccourcie; de ce que, parmi les grands à qui je parle, il se trouve encore des humbles de cœur à qui vous découvrez vos voies : ce sont vos élus , Seigneur, et à vous seul en appartient le discernement. S'ils sont en petit nombre , c'est cette profondeur de vos conseils que nous révérons : mais , quoi qu'il en soit , j'ai toujours droit de me consoler aujourd'hui de ce que la proposition de votre apôtre n'est plus si absolue ni si générale, et tout indigne que je suis de mon ministère, j'ai le bonheur de prêcher avec plus d'avantage que lui cette sagesse de vos humiliations, puisque je la prêche devant des puissants du siècle , non - seulement qui la connoissent, mais qui l'adorent, et qui conviennent avec moi de l'obligation indispensable où ils sont de la pratiquer.
Vous me direz , Chrétiens : Mais peut-on être humble et grand tout à la fois ? car voilà le prétexte que l'esprit du monde a opposé de tout temps à cette vérité. Et moi je vous réponds : En peut - on douter, après la preuve authentique et le modèle admirable que Dieu nous en a donné dans l'incarnation de son Fils? Vous me demandez si l'on peut être humble et grand tout à la fois : et le Fils de Dieu a bien pu devenir humble en demeurant Dieu; et Marie a bien pu être la plus humble de toutes les créatures en devenant la mère d'un Dieu. Quoi donc! reprend saint Chrysostome , les grandeurs humaines ont-elles quelque chose de plus éclatant que la maternité de Dieu , et que la divinité même? et puisque la divinité et la maternité de Dieu se sont si bien accordées avec l'humilité dans Jésus -Christ et dans Marie, oserons-nous dire qu'il y ait rien de grand sur la terre avec quoi l'humilité puisse être incompatible? Oui, Chrétiens, on peut être grand et humble tout ensemble, c'est-à-dire on peut être humble dans la grandeur, comme on peut être superbe dans la bassesse. On ne peut pas être humble et ambitionner d'être grand , et se plaire à être grand, et faire toutes choses pour être grand; mais on peut être humble et être grand , parce qu'on peut être grand par Tordre de Dieu, et que l'ordre de Dieu n'a rien qui ne contribue à maintenir l'humilité. Et voilà, mes chers auditeurs, ce qoe j'appelle la grâce de votre état. Vous qui tenez dans le monde des rangs honorables, et que la Providence a élevés au-dessus du commun des hommes, voilà , si vous voulez le reconnoilre , l'avantage que vous possédez , de trouver dans l'humilité que ce mystère vous inspire dequoi sanc-
lifier votre condition, et de trouver dans votre condition de quoi rendre votre humilité plus sainte et plus précieuse devant Dieu ; voilà en quoi Dieu vous a privilégiés , de vous avoir donné le moyen d'être 'îumbles avec mérite, et d'être grands sans risque et sans péril. Con-
evez bien , s'il vous plaît , ce secret de sa miséricorde. Si Dieu vous »voit laissés dans la corruption du péché , livrés à vos propres désirs, cette grandeur dont vous êtes revêtus seroit une grandeur funeste qui vous perdroit, qui vous aveugleroit, qui seroit pour vous une source de crimes , et qui n'aboutiroit enfin qu'à votre damnation : ou si, par un changement d'état, Dieu, au contraire, vous avoit fait naître dans la poussière et dans les plus viles conditions du monde, l'humilité dont vous auriez fait profession n'eût été souvent qu'une humilité naturelle, qu'une impuissance de vous élevé" plus haut, ou même qu'une bassesse de cœur indigne du nom d'humilité. Qu'a fait Dieu ? Par une providence toute singulière , il vous a préservés de ces deux écueils : il vous a donné de la naissance , des emplois , des rangs, afin que si vous étiez humbles et chrétiens, vous le fussiez par vertu ; et il vous a pourvus de l'humilité chrétienne , afin que cette naissance, ces emplois, ces rangs ne dégénérassent point dans une grandeur profane, et abominable à ses yeux. La grandeur toute seule auroit dû vous faire trembler : l'humilité toute seule, dans le sens que je viens de le dire , n'auroit pas pu vous assurer : l'une vous auroit exposés à des tentations presque invincibles ; l'autre , sous l'apparence même du bien , auroit été douteuse et équivoque. L'alliance des deux est ce qui doit faire votre consolation : car l'humilité , à l'épreuve de la grandeur , est le plus infaillible ouvrage de la grâce, et le mérite le plus pur sur lequel vous puissiez compter ; et la grandeur, sanctifiée par l'humilité , non-seulement n'est plus un piège , mais devient elle-même salutaire. Quel hommage , Chrétiens , n'en pouvez-vous pas faire à Dieu ? à combien de saintes œuvres ne peut-elle pas vous servir pour les intérêts de Dieu? dans quelle nécessité ne vous met-elle pas d'être sur la terre, chacun à proportion de votre pouvoir, les ministres et les hommes de Dieu? Cette grandeur soumise à Dieu, employée pour Dieu, anéantie par l'humilité de la religion en présence de Dieu , quel tribut de gloire ne lui rap- ^orte-t-elle pas, et quelle facilité ne vous donne-t-elle pas à vous-
•nêmes, sans cesser d'être tout ce que vous êtes, d'être encore des .Saints? Il est vrai, disoit saint Pierre, notre Dieu est un juge équitable, qui ne regarde point la qualité, et qui ne fait nulle différence des conditions des hommes : Non est personarum acceptor Deus *. Mais il faut pourtant convenir que , agissant même en juge équitable
i Jet., 10.
Dieu se tient en quelque sorte plus honoré de la piété des grands que de celle des hommes du commun : pourquoi? parce que la piété dans les grands, pour être sincère et véritable, suppose un plus grand fonds d'humilité. Or Dieu , à proprement parler , ne nous considère que par le plus ou le moins d'humilité qui est en nous ; et si nos vertus , par rapport à nous , ont devant lui quelque distinction , c'est uniquement par-là qu'il les mesure ; c'est pour cela même aussi, ous disois-je il y a quelque temps, que Dieu vous a faits ce que vous êtes, et c'est enfin ce qui vous doit faire aimer l'humilité. Non, vous ne la devez point regarder comme une vertu odieuse qui vous dispute vos droits et vos rangs , mais comme une vertu précieuse qui sanctifie la grandeur même , et qui la rend méritoire devant Dieu, et plus vénérable devant les hommes. Sainte humilité, c'est vous qui avez conçu le Verbe de Dieu , ou plutôt c'est par vous que Marie l'a conçu dans son sein , et que nous le devons concevoir dans nousmêmes. Voyons encore comment Marie contribue par sa virginité à cette divine conception : c'est la seconde partie.