‹ Œuvres de BourdaloueChapitre 48 sur 124 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

Quelque impénétrable que soit le mystère de la prédestination des Saints , Dieu nous a révélé , Chrétiens , et il nous est aisé de connoitre les voies qu'il leur a marquées et qu'ils ont suivies, pour arriver à l'heureux terme de leur prédestination. Or une des premières règles qu'ils crurent pour cela devoir observer , ce fut de ne point chercher la sainteté hors de leur condition; et cette règle a été si sûre pour eux , qu'il n'y a point eu de condition dans le monde , où , avec le secours des grâces communes, ils n'aient en effet pratiqué toute la sainteté du christianisme. Ils y ont si bien réussi , qu'éclairés et conduits par l'Esprit de Dieu, ils sont parvenus à cette sainteté du christianisme dans les conditions du monde qui y sembloient les plus opposées. Je dis plus : ils ont eu même le bonheur d'acquérir , par la pénitence, cette sainteté du christianisme dans les conditions où l'esprit corrompu du' monde les avoit malheureusement engagés , mais dont l'engagement, quoique malheureux, étoit un lien que la loi de Dieu ne leur permettoit plus désormais de rompre. Parlons encore plus clairement : en observant cette règle, ils ont été Saints chacun dans leur condition -, ils ont été Saints dans toutes sortes de conditions; ils ont été non-seulement Saints, mais héroïquement Saints dans les plus dangereuses conditions ; et ce qui fait voir toute la force de la grâce , par le moyen de la pénitence , ils ont été Saints jusque dans des conditions où , sans avoir consulté Dieu , ils étoient entrés par le seul mouvement de leurs passions. Quel fonds d'instruction pour vous et pour moi, et quel fonds même de consolation pour ceux de mes auditeurs qui , touchés aujourd'hui d'un saint remords , auroient devant Dieu à se reprocher de n'avoir point eu d'autres vues que celles du monde , dans le choix qu'ils ont fait de leur état! Voilà en quoi je prétends qu'a consisté une partie de la science des prédestinés et des élus de Dieu. En voilà le principe général que je vais développer . et où nous découvrirons la première source de leur sanctification . qui doit être le modèle de la nôtre. Ecoutez-moi.

Ces Saints, (Jmil nous honorons la mémoire, n'ont point cherché la sainteté ailleurs que dans la condition où l'ordre de la Providence les attachoit : c'est sur quoi a roulé toute leur conduite; et c'est l'excellente morale que le grand Apôtre leur avoit enseignée, quand il disoit aux Corinthiens : Unuaquisque in qua vocatione vocatus est , in ta permaneat apud Deum*, Que chacun travaille à se sanctifier

« 1 Cor., 7.

dans l'état et selon l'état où il se trouvoit lorsqu'il a reçu la lumière de l'Evangile et qu'il a embrassé la foi. Prenez garde , s'il vous plaît : saint Paul parloit à de nouveaux chrétiens; et ces nouveaux chrétiens , avant que de l'être, avoient eu dans le monde leurs qualités, leurs rangs, leurs emplois. Or il n'exigeoit point d'eus qu'en conséquence de ce qu'ils étoient chrétiens , ils se dépouillassent de tout cela; mais il leur déclaroit l'obligation qu'ils s'étoient eux-mêmes imposée , d'allier tout cela avec la profession du christianisme. Pour montrer, dit saint Chrysostome, que le christianisme n'étoit point une secte dont les maximes allassent à troubler, ni à confondre l'ordre des états et des conditions , il vouloit que ceux qui se convertissoient au christianisme, sans changer de conditions et d'états, fussent toujours ce qu'ils étoient, et fissent dans le monde la même figure qu'ils y faisoient avant leur conversion. Mais, du reste, il vouloit qu'ils fussent pour Dieu , et selon Dieu , ce qu'ils n'avoient été jusqu'alors que pour le monde et selon le monde. Car c'est ainsi que ce passage doit être entendu : Unusquisque in quâ vocatione vocatus est, in eâ permaneat apud Deum : Que chacun de vous serve Dieu dans la place où il étoit quand Dieu , par sa miséricorde , l'a appelé. Par où l'Apôtre corrigeoit les fausses idées que les Juifs et les Gentils se formoient de notre religion , par où il leur faisoit comprendre que la loi chrétienne étoit , non-seulement une loi sainte et divine, mais dans sa police extérieure parfaitement conforme au bon sens et à la raison; par où, selon la remarque de saint Chrysostome, il faisoit goûter aux fidèles les avantages et la douceur de leur vocation, qui consistoit , non pas à détruire, mais à perfectionner le monde : Unusquisque in quâ vocatione vocatus est : Que chacun , dans l'état où Dieu l'a pris, s'étudie à être chrétien. Et voilà justement , mes chers auditeurs , ce qu'ont fait les Saints : disons mieux, voilà ce qui a fait les Saints, et en particulier ces premiers Saints de l'Eglise de Jésus-Christ. C'étaient des hommes comme nous; mais , selon le plan que nous en a tracé l'Apôtre, des hommes qui , saws se dégrader, sans se déplacer, sans se déranger, ont trouvé le moyen de se sanctifier; des hommes qui, pour ainsi parler, ont enté le christianisme sur le monde; des hommes qui , selon la diversité des conditions où il plu à Dieu de les choisir , ont accordé la sainteté chrétienne , les uns avec la grandeur, les autres avec l'humiliation, les uns avec l'opulence, et les autres avec la misère; ceux-là avec la sagesse , et ceux-ci avec l'ignorance : car il y en a eu d'autant do caractères différents que je vous en marque , et que vous en pouvez concevoir : pourquoi? parce que Dieu , qui les disposoit pour la construction et l'édification du corps mystique de Jésus-Christ, dont ils

dévoient êtres les membres , leur inspiroit à tous une sainteté proportionnée à leur état: et parce qu'en effet le premier mouvement de la grâce qui agissoit en eux étoit de les porter à être Saints, chacun de la manière qui leur convenoit dans leur état. Voilà, dis-je, ce qui a formé les Saints, et ce que je dois m'appliquer à moi-môme, si je veux être Saint comme eux. Or comment pourrois-je ne le pas vouloir? Quand je n'aurois point d'autre vue que celle de mon intérêt propre , la foi ne m'apprend-elle pas qu'il est pour moi d'une nécessité indispensable que je sois Saint, si je prétends être sauvé; et ne me dit-elle pas qu'il n'y a de prédestinés dans le ciel que ceux qui ont été Saints sur la terre? Ordre divin que je dois adorer, et dont rien ne me peut dispenser.

Mais donnons plus d'étendue et plus de jour à cette vérité. Il y a eu des Saints dans toutes les conditions du monde; et, malgré l'iniquité du siècle , qui ne prévaudra jamais contre les desseins de Dieu , «'est dans les conditions du monde qui sembloient les plus opposées à la sainteté , que Dieu , par une providence singulière , a suscité les plus grands Saints ; entre ceux que nous invoquons , et dont l'Eglise célèbre aujourd'hui la fête , combien nous en propose-t-elle qui se sont sanctifiés à la cour, c'est-à-dire au milieu des plus dangereux écueils, et, si je l'ose dire, comme dans le centre de la corruption du monde? Combien qui , dans la profession des armes , ont été des modèles de piété , et qui , dans la licence de la guerre , ont conservé et même acquis toute la perfection de l'esprit chrétien? Combien qui ont allié la sainteté et la royauté, et qui , sur le trône , où tant d'autres se sont perdus , ont fait éclater les vertus les plus consommées , sans en excepter l'humilité la plus profonde, et la plus rigoureuse .austérité ! Etre Saint dans la vie licencieuse et tumultueuse d'une milice profane , être Saint parmi les dangers et les tentations de la cour, être Saint et être roi , ce sont des miracles que la grâce de Jésus-Christ a rendus possibles , et même qu'elle a rendus communs ; je n'ai donc pas raison , qui que je sois , et quelque risque que je puisse courir dans le monde, si j'y suis par l'ordre de Dieu ,de prétendre qu'il ne m'est pas possible d'accorder ma condition avec la sainteté de ma religion ; erreur : parler ainsi, c'est imputer à Dieu les désordres de ma vie, puisque Dieu est l'auteur de ma condition ; c'est vouloir rendre sa providence responsable , non-seulement des périls à quoi je me trouve exposé , mais des crimes que je commets, et dont je dois répondre à sa justice; c'est lui attribuer malignement et présomptueusement ce que je dois me reprocher continuellement et humblement : erreur vaine, que l'exemple des Saints confond, puisque, entre ces bienheureux qui jouissent maintenant de la

gloire, il y en a, et même un grand nombre, qui ont été dans le monde de même condition que moi , qui ont vécu dans les mêmes engagements que moi, qui ont eu les mêmes écueils à éviter, les mêmes tentations à combattre, les mêmes difficultés à surmonter que moi; mais qui , raisonnant mieux que moi, ont, au milieu de tout cela, Irouvé heureusement la sainteté. Or pourquoi ne pourrois-je pas ce qu'ils ont pu , et pourquoi ne ferois-je pas ce qu'ils ont fait? Ce fut l'argument invincible qui convertit saint Augustin : argument plein de consolation pour les âmes droites qui cherchent sincèrement Dieu; mais affligeant et désolant pour les âmes lâches, beaucoup plus pour les âmes libertines, qui cherchent des excuses dans leurs péchés, et qui voudraient les rejeter sur leur condition et sur Dieu même.

De là que s'ensuit-il? Qu'il faut donc imiter les Saints, et m'en tenir comme les Saints à la maxime contraire; qu'il faut, convaincu par leur exemple, me dire à moi-même : Non, ma condition et ma religion n'ont rien d'incompatible; je puis être dans le monde tout ce que j'y suis, et être solidement chrétien : c'est le fondement que je dois poser, et sur lequel je dois régler toute ma conduite; car tandis qu'il me reste sur cela le moindre doute, semblable au roseau agité du vent , je ne me détermine à rien ; tandis que je me figure dans ma condition des impossibilités , ou morales, ou absolues, de pratiquer ma religion , je ne prends nulle mesure , et je ne fais nul effort pour vaincre ma lâcheté : au contraire , la pensée que je le puis, et que ma condition n'y est point un obstacle, c'est ce qui m'encourage et qui m'anime, ce qui me donne de la confiance, ce qui me fait prendre des résolutions généreuses , ce qui me rend capable de les soutenir et de les exécuter, ce qui m'affermit dans les dispositions chrétiennes où je dois vivre pour opérer mon salut avec zèle et avec ferveur : je le puis, et, si j'y manque, ma condition ne sera jamais une légitime excuse, ni même un prétexte apparent pour me justifier devant Dieu : voilà ce qui me fait agir. La vue que Dieu réprouvera ce prétexte, et qu'il tournera contre moi cette excuse frivole, quand il m'opposera dans son jugement cette nuée de témoins dont parle saint Paul, cette multitude de Saints qui se sont trouvés en ma place , et qui ont fait dans le monde ce que sans sujet et en vain je m'imagine n'y pouvoir faire : voilà ce qui réveille ma foi ; sans cela je demeure comme assoupi, me plaignant inutilement de ma condition, et toujours infidèle à ma religion, que je me représente comme impraticable, afin de pouvoir plus impunément la négliger : par conséquent , il faut, avant toutes choses, que je croie l'alliance des deux aussi évidemment possible qu'elle est essentiellement nécessaire pour mon salut éternel; or c'est ce que

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l'exemple des Saints me fait sensiblement c.onnoître : mais n'en demeurons pas là.

On se prévient d'une autre erreur, et c'est l'illusion où donnent la plupart des hommes , et qui n'est propre qu'à entretenir leur relâchement et qu'à fomenter leur impénitence, savoir, qu'on seroit bien plus à Dieu, qu'on y pourroit plus être, si l'on étoit dans une condition moins exposée et plus dégagée des embarras du monde 5 illusion dont la sage conduite des élus de Dieu doit encore nous détromper. Car , comme raisonne saint Bernard , cette, condition dont je me fais un plan chimérique, et qui me paroît plus avantageuse pour le salut que la mienne , n'étant point celle où Dieu m'a destiné, elle ne peut avoir pour moi les avantages que je m'y propose : quelque sainte qu'elle soit en elle-même, Dieu a eu d'autres vues sur moi ; et la condition où je suis, quoique moins retirée et plus dissipée, est celle qu'il a plu à la Providence de me marquer. C'est donc dans celle-ci et pour celle-ci que Dieu m'a préparé des grâces , et par conséquent c'est uniquement dans celle-ci que je puis espérer d'être plus à Dieu, plus occupé de mon salut , plus détaché du monde et de moi-même , plus chrétien et plus parfait , puisqu'il m'est évident que je ne puis rien être de tout cela qu'en vertu des grâces qui m'ont été préparées , et dans l'état pour lequel elles m'ont été préparées. Ainsi l'estimoient les Saints , et par-là ils sont parvenus à ces divers degrés de sainteté qui les distinguent dans la hiérarchie céleste. Leur grande science, dit saint Chrysostome, a été de ne point séparer leur condition de leur religion ; voilà ce qui les a fixés , ce qui a produit dans l'Eglise des Saints de tous genres et de tous états ; de saints rois aussi bien que de saints religieux, de saints magistrats aussi bien que de saints évêques, des Saints dans le mariage aussi bien que dans le célibat. Je ne dis point ceci pour condamner ces changements de condition que Dieu , par sa miséricorde , inspire quelquefois à ses élus , quand il veut les attirer à lui et les séparer du monde : malheur à moi si je combattois en eux l'œuvre de Dieu ! ils renoncent alors à des conditions auxquelles il leur est libre de renoncer, et ils n'y renoncent que pour renoncer plus parfaitement à eux-mêmes. Mais ce que je condamne, ce sont les inquiétudes, les inconstances de certains chrétiens, qui, séduits par leur propre sens, semblent ne désirer une condition meilleure pour le salut , que pour se dégoûter de celle où est attaché leur salut; qui, sous apparence d'un prétendu bien , voudroient toujours être ce qu'ils ne sont pas, et ne s'appliquent jamais à être chrétiennement ce qu'ils sont ; dont toutes les bonnes intentions se réduisent à de vains projets qu'ils font d'une vie plus régulière, s'ils étaient dans des états où ils ne peuvent être et où jamais ils ne se-

rnnt, pendant qu'ils oublient ce que Dieu leur demande actuellement dans celui où il les a placés : conduite pitoyable et bien opposée à la conduite et à la science des Saints.

Car j'ai ajouté (ce qui d'abord a pu vous surprendre, mais qui doit être pour vous une importante leçon et une solide consolation ), j'ai ajouté et j'ajoute, que les Saints, par le secours de la pénitence, avoient su même accorder leur religion avec des conditions où Dieu ne les avoit point appelés, et où l'esprit du monde les avoit malheureusement engagés. Et, en effet, après avoir eu le malheur d'y être entrés témérairement et contre l'ordre de Dieu, ils ne se sont pas pour cela abandonnés à de funestes désespoirs. Qu'ont-ils fait? Supposé l'engagement qui leur rendoit ces conditions désormais nécessaires, se confiant en Dieu, ils ont cherché dans leur religion une ressource à leur malheur ; ils ont réparé par la pénitence le crime de leur imprudence : c'est-à-dire, engagés sans la vocation de Dieu dans des mariages d'intérêt , de passion , d'ambition , ils en ont fait de saints mariages , par la grâce de leur conversion : engagés dans le sacerdoce par des vues purement humaines , à force de gémir et de pleurer, ils n'ont pas laissé d'honorer leur profession par la douleur qu'ils ont eue de lavoir une fois déshonorée , et par l'obligation encore plus étroite qu'ils se sont imposée d'y vivre pour cela même plus saintement, plus exemplairement, plus austèrement. Combien dillustres exemples ces bienheureux ne pourroient - ils pas m'en fournir, et combien de ceux qui m'écoutent pourroient profiter de ces exemples ? Les Saints ont fait pénitence de leurs conditions , mais dans leurs conditions mêmes : voilà ce que leur a appris la science des Saints ; et à quoi tient-il , mes chers auditeurs , que nous ne le sachions comme eux ? Il est vrai, ce merveilleux accord de leur condition avec leur religion leur a coûté ; il a fallu pour cela s'assujettir et se contraindre ; mais en peut-il trop coûter pour acquérir une science si salutaire, et ne sommes-nous pas assez heureux si, marchant sur leurs pas, et suivant leurs voies , nous trouvons le secret de conserver dans le monde l'esprit de Dieu ? Cependant voyons le fruit que les Saints ont tiré de cette alliance : car après vous avoir montré quils ont su accorder leur condition avec leur religion, j'ai à vous faire voir comment ils se sont servis de leur religion pour sanctifier leur condition : c'est le sujet de la seconde partie.

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