‹ Œuvres de BourdaloueChapitre 49 sur 124 · DEUXIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE

Une des choses que Salomon demandoit autrefois à Dieu , et qu'il envisageoit comme le comble de ses désirs , étoit que la sagesse , dont il se formoit de si magnifiques idées , l'accompagnât , l'éclairàt, l'as-

sistàt et le dirigeât dans les importantes fonctions du ministère dont la Providence l'avoit chargé, en l'élevant sur le trône : Da mihit Domine, sedium tuarum assistricem sapienliam * : Donnez -la-moi , Seigneur, disoit-il à Dieu, cette sagesse qui est assise avec vous, et qui ne vous quitte jamais. Comme vous l'avez employée dans tous vos ouvrages, qu'elle me conduise dans toutes mes entreprises; comme vous l'appelez à tous vos conseils, qu elle soit la règle des miens; comme par elle vous gouvernez le monde, que je gouverne par elle votre peuple : Mille illam de cœlis Sanctis fuis* : Envoyez-la de votre sanctuaire, qui est le ciel : et pourquoi ? Ut mecum sit et mecum laboret 3 : Afin qu'elle soit avec moi , et qu Vile travaille avec moi ; afin que je me serve d'elle pour m'acquitter fidèlement, exactement, irréprochablement de mes devoirs; car elle a. poursuivoit-il, l'intelligence et la science de toutes choses; et si je puis l'obtenir de vous, elle réglera tout le cours de ma vie, elle rendra mes œuvres parfaites , et je serai digne du trône de mon père. Ainsi ce grand roi parloit-il de la sagesse; or ce qu'il disoit de la sagesse , les Saints l'ont pensé de la religion, qui leur a tenu lieu de sagesse, et qui est en effet la véritable et l'éminente sagesse des élus de Dieu. Chacun d'eux, dans son état, a regardé sa religion comme la source pure des vraies lumières d'où dépendoit, selon le monde môme, sa perfection ; chacun d'eux a été persuadé que, par rapport au monde même, il ne réussiroit jamais dans sa conduite, et n'arriveroit jamais à cette perfection qu'autant qu'il s'attacheroit aux inviolables maximes de sa religion; chacun d'eux, comme Salomon, a dit mille fois à Dieu, dans le secret de son cœur : Donnez-la-moi, Seigneur, cette religion, afin qu'elle travaille avec moi, quelle converse avec moi, qu'elle ordonne avec moi , qu'elle juge avec moi , qu'elle fasse tout avec moi, et que je ne fasse rien sans elle; parce que je sais qu'agissant par elle, je serai, selon vous et selon le monde, un homme accompli : Ut mecum sit et mecum laboret. Ainsi tous, par une heureuse expérience, ont-ils reconnu que la profession qu ils faisoient de pratiquer la loi de Dieu leur étoit encore un puissant moyen pour marcher sûrement dpns les voies du monde, pour ne pas raindre la censure du monde, pour mériter l'approbation et l'estime du monde, pour arriver à cette exacte et irrépréhensible probité qu'exige le monde ; ainsi se sont-ils servis de leur religion pour sanctifie.' leur condition, c'està-dire pour éviter les désordres à quoi leur condition étoit sujette, et pour accomplir les devoirs dont leur condition étoit chargée : deux choses qui, selon le prophète, comprennent toute la justice; deux choses qui vous justifieront, non-seul. ment l'utilité, mais la

i Sap., 9. — s Ibid. — 3 ibid.

DE TOUS LES SAhNTS. k26l

nécessité de la religion : seconde idée que je vais vous donner de la sainteté et de la science des élus de Dieu.

Ils se sont servis de leur religion pour éviter les désordres de leur condition : règle divine qu'ils se sont d'abord proposée, et qu'ils ont toujours eue devant les yeux. Car la science du monde leur avoit appris ( excellente remarque de saint Bernard), la science du monde leur avoit appris qu'il y a dans chaque condition certains désordres essentiels que la religion seule peut corriger, certains péchés dominants dont la religion seule peut préserver, certaines tentations délicates que la religion seule est capable de surmonter, certains abus autorisés, certains scandales au-dessus desquels la religion seule a la force de s'élever : voilà ce que savoient les Saints ; mais aussi étoientils bien assurés qu'avec le secours de la religion il n'y avoit dans leur condition, ni désordres, ni péché, ni tentation, ni scandale, ni abus, dont il ne leur fût aisé de se garantir; et c'est, dit saint Bernard, l'avantage inestimable que ces glorieux prédestinés ont tiré de la religion chrétienne. De là vient que les honneurs du siècle ne les ont point enflés ni éblouis, que l'abondance des biens de la terre ne les a point corrompus, qu'ils n'ont point abusé de l'autorité, qu'ils ne se sont point méconnus dans la prospérité, qu'ils ont été grands sans orgueil, puissants sans violence , riches sans injustice , sans dureté, sans luxe , sans prodigalité : pourquoi? parce qu'en toutes choses ils conformoient leur condition à leur religion , et faisoient de leur religion la mesure et la règle de leur condition : or cette unique règle leur suffisoit pour en exclure tous les vices, et tout ce qui pouvoit s'y glisser de corruption et de licence. S'ils s'étoient livrés indépendamment de cette règle à leur condition , dans quels abîmes ne se roient-ils pas tombés? à quels excès l'ambition n'auroit-elle pas porté les uns , et jusqu'à quel point la cupidité n'auroit-elle pas aveuglé les autres? Pour soutenir ces conditions où ils se voyoient élevés, que ne se seroient-ils pas cru permis? et dans le pouvoir de tout faire, quels maux impunément et sans scrupule n'auroient-ils pas faits? par combien d'usurpations et d'attentats les forts n'auroient-ils pas opprimé les foibles? c'est ce que la politique du monde leur conseilloit, mais de quoi la religion de Jésus-Christ leur a donné une sainte horreur. Instruits et conduits par cette religion, plus ils ont été forts selon le monde, plus ils ont tremblé dans la vue des jugements de Dieu. N'ignorant pas que le plus fort, dans le cours des choses humaines, est ordinairement le plus injuste, ou du moins le plus exposé au danger de l'être; plus ils ont été forts, plus ils ont conçu qu'ils dévoient être modérés, humains, charitables; plus ils se sont tenus obligés à être en garde contre eux-mêmes. Or, dans cet esprit, pour-

suit saint Bernard , ils ont maintenu leur rang avec modestie, leurs droits avec désintéressement, leur réputation et leur gloire avec humilité. C'est ainsi que la religion a été pour eux un préservatif souverain contre tous les désordres de leur condition. Sans cela les grands, à l'exemple des nations, selon la parole du Sauveur du monde , auroient prétendu dominer avec fierté et avec hauteur 5 mais parce que leur religion réprimoit cet esprit de domination , bien loin d'être fiers et hautains , ils ne se sont regardés , en qualité de maîtres , que comme des hommes établis pour servir les autres , que comme des sujets attachés à des ministères qui les engageoient, non-seulement à travailler, mais à s'immoler pour les autres : sans cela les riches n'auroient cherché à jouir de leurs biens que pour satisfaire leurs passions, que pour contenter leurs désirs , que pour mener une vie molle et voluptueuse, qui bientôt les eût portés à une vie libertine et dissolue; mais leur religion les a réduits à n'user point autrement de ces biens que selon les maximes de l'esprit de Dieu ; je veux dire, à en user comme n'en usant pas , à les posséder comme ne les possédant pas, à se souvenir toujours qu'ils n'en étoient que les simples économes, dispensateurs du superflu, et comptables à Dieu du nécessaire. Maximes que les Saints ont inviolablement suivies ; et c'est ce qui a rempli le ciel de ces riches pauvres de cœur, que le Fils de Dieu canonise aujourd'hui si hautement, Beati pauperes spiriiu 1: de ces riches qui dans l'opulence ont eu tout le mérite de l'indigence ; de ces riches miséricordieux qui sont dans le sein d'Abraham aussi comblés de gloire que Lazare; ils ont fait de la religion qu'ils professoient le correctif de leur condition.

De là vient que les plus dangereuses tentations ne les ont point ébranlés, et qu'ils ont été à l'épreuve de tout ce que l'enfer et le monde ont eu pour eux de plus à craindre; de là vient, disoit l'Apôtre en parlant des Saints de l'ancienne loi, qu'ils n'ont cédé ni à la rigueur des prisons, ni à la violence du feu , ni au tranchant des épées : et moi je dis, en parlant des Saints de la loi de grâce, qui sont vos modèles, et qui ont tenu dans le monde les places que vous y occupez : De là vient que ni l'envie de s'enrichir, ni le désir de se pousser, ni la vue de se conserver, ni la crainte de se perdre, ni la faveur des hommes, ni leur disgrâce , ni leurs menaces, ni leurs promesses, ni leur mépris , ni leur estime , qui sont proprement ces tentations délicates auxquelles vos conditions sont exposées, que rien, dis-je, de tout cela n'a jamais eu la force de les pervertir : pourquoi ? parce qu'ils ont opposé à tout cela ces saintes armes, Armaturam Dei*, ces armes de justice que leur fournissoit leur religion, et qui les

l Matth., 5. — î Ephes., 6.

rendoient invincibles. En effet, sans la religion ils auroient succombé en mille rencontres aux plus déréglées et aux plus honteuses passions-, leur raison , en je ne sais combien de pas glissants , auroit été trop foible pour les retenir; combattus par ces tentations, d'autant plus dangereuses qu'elles sont plus humaines, ils auroient été hommes comme les autres, emportés, intéressés, vicieux, scandaleux comme les autres. Qui les a fait triompher du monde? Je vous l'ai dit, les armes de la foi, dont ils se sont servis; car, dans les engagements où ils étoient, il n'y avoit, dit le bien-aimé disciple, que la foi et la religion qui leur pût faire remporter de telles victoires sur le monde : Et hœc est Victoria quœ vincit mundum, fides nostra '. Leurs conditions étoient rectifiées, purifiées, sanctifiées par leur religion : et voilà, dit saint Chrysostome, ce que les païens mêmes ont admiré et révéré dans eux ; voilà par où le christianisme s'est acquis tant d'honneur et tant de crédit; et voilà par où sa sainteté s'est répandue , nonseulement dans les cloîtres et les monastères, mais dans les professions les plus profanes par elles-mêmes et les plus mondaines; partout les chrétiens étoient distingués, et dans tous les états de la vie on les discernoit par l'innocence de leurs mœurs et par l'intégrité de leur conduite ; on ne voyoit point parmi eux de scélérats , de fourbes , de traîtres : c'est ce qu'avançoit hardiment Tertullien dans son Apologétique. S'ils étoient cités devant les tribunaux des juges, on ne les accusoit que d'être chrétiens ; leur seule religion faisoit leur crime, et ce prétendu crime, dont ils se glorifioient, les affranchissoit de tous les autres. Qui m'empêche de les imiter? ne fais-je pas profession de la même religion qu'eux? pourquoi n'en ferois-je pas le même usage? Pourvu du même remède, savoir, des lumières et des grâces de ma religion, quelle excuse puis-je avoir quand je me laisse aller aux désordres de ma condition ? Ayant en main les mêmes armes , et de plus leur exemple devant les yeux , à qui m'en dois-je prendre qu'à moi-même , si je suis vaincu?

Mais ces bienheureux ont encore passé plus avant. Dans le dessein de se sanctifier par leur religion , ils s'en sont servis non-seulement pour se préserver des dérèglements de leur condition, mais pour en remplir toutes les obligations ; autre effet de leur sagesse , et de cette science des Saints que Dieu leur avoit donnée : Dédit illi scientiam Sanctorum : car il y a dans chaque condition certains devoirs fâcheux, onéreux , mortifiants , contraires à la nature , dont il est presque impossible de s'acquitter sans le secours de la religion ; et les Saints Jenoient pour constant que la religion seule pouvoit être en eux une disposition générale et efficace à l'accomplissement de ces devoirs.

' « Joan., 5.

En effet, sans la religion, les Saints, pour n'être pas esclaves des devoirs de leur condition, auroient su, aussi bien que les autres, n'en prendre que l'honorable et le commode , et en laisser le difficile et le pénible : le monde accoutumé à ce partage , quoique scandaleux et Injuste, à peine s'en seroit-il scandalisé. Sans la religion, les Saints n'auroient pas manqué de prétextes pour secouer le joug de tout ce qui eût gêné leur liberté , de tout ce qui eût blessé leur amour-propre, de tout ce qu'il y eût eu dans leur condition de dégoûtant, de rebutant, d'humiliant, d'assujettissant : le moi. Je sur tout cela leur eût fait grâce : et quand ils auroient eu le cœur assez droit pour compter tout cela parmi leurs obligations, jamais leur attention et leur exactitude n'eût répondu à cette multiplicité de devoirs attachés à leur état. Mais parce qu'ils agissoient par le mouvement et par l'esprit de leur religion, ils les ont embrassés et accomplis tous. C'està-dire, écoutez le dénombrement qu'en faisoit saint Àmbroise dans ses Offices, et reconnoissez ce que c'est que la sainteté; c'est-à-dire, parce que les Saints agissoient par l'esprit de leur religion, ils ont rendu à chacun ce qui lui appartenoit; ils ont honoré les grands, supporté les foibles, servi leurs amis, pardonné à leurs ennemis, assisté ceux qui se trouvoient dans ie besoin, veillé sur ceux que Dieu avoit confies à leurs soins , entretenu la paix et la société parmi ceux avec qui ils étoient obligés de vivre, exercé la charité envers tous, parce qu'ils la dévoient à tous; soutenus de leur religion , ils ont sacrifié leur repos, leur santé, leur vie, aux ministères dont ils étoient chargés , aux emplois contraignants et fatigants où ils se trouvoient engagés, aux travaux qu'ils ont eu à porter, aux dangers qu'ils ont dû courir : mus par ce principe de religion, ils n'ont eu égard ni à leur agrandissement selon le monde, ni à leur établissement, ni au désir de plaire, dès que la conscience, la probité, la vérité y pouvoient être en quelque sorte intéressées : avec cela, ils ont eu aux dépens deux-mêmes une fermeté inflexible, une constance inébranlable, une bonne foi hors de tout soupçon, une équité que rien n'a jamais pu corrompre. Parce qu'ils faisoient entrer leur religion dans tout ce qui étoit de leur condition, souples et dociles sous la main de Dieu, contents d'être ce que Dieu vouloit qu'ils fussent, et rien davantage, ils sont demeurés dans l'état que la Providence leur avoit marqué, sans former de nouveaux projets pour se pousser, pour s'avancer, pour s'enrichir-, sans entreprendre de supplanter personne, ni de s'élever sur la ruine de personne, prévenants, officieux, libéraux, toujours prêts à rendre le bien pour le mal. Car voilà ce qu'il leur falloit pour être dans leurs conditions des hommes parfaits : or dites-moi, pouvoient-ils l'être de la sorte sans leur religion? Ce n'est

pas encore assez : le grand usage qu'ils ont fait de cette religion a été de s'en servir pour sanctifier tous ces devoirs , pour les rapporter à Dieu, pour les remplir dune manière digne de Dieu, pour s'en acquitter en chrétiens, et par-là se distinguer des mondains qui en accomplissent peut-être une partie, mais souvent par vanité, et toujours inutilement pour le salut.

Ah ! mon Dieu , que vous êtes admirable dans vos Saints, et que la Science de vos Saints est profonde et sublime ! que David avoit bien raison de s'écrier : Mirabilis facta est scientia tua ex me,- confortata est, et non potero ad eam 1 : Cette science, Seigneur, que vous avez enseignée à vos élus , et qui les a faits ce qu'ils sont , me paroît plus merveilleuse que tous les ouvrages de votre puissance : elle est infiniment au-dessus de moi , et sans votre grâce je n'y pourrois jamais atteindre. Quelle perfection ne verroit-on pas dans le monde, si le monde étoit gouverné selon cette science des Saints ? A quoi pensent les enfants des hommes quand ils la négligent , et à quoi s'occupentils, quand, au mépris de cette science, ils cherchent le mensonge et la vanité ? que peuvent-ils espérer de Dieu , et à quoi toutes les autres sciences sans celle-là les conduiroient-elles? Mais achevons, et voici le dernier caractère de la science des Saints, c'est que par le retour le plus heureux, en se servant de leur religion pour sanctifier leur condition , ils ont profité de leur condition pour se perfectionner dans leur religion : encore un moment d'attention pour cette troisième partie.

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