CHAPITRE VI
MOUVEMENT DE LA PHILOSOPHIE, DF. LA LITTÉRATURE ET DES IDÉES POLITIQUES.
Décadence du système de Descartes. — Philosophie de Newton. — Leibnitz. — Bayle. — Batoage. — Van-Dale. — Critique historique. — Frérel. — Fourmont. — Vertol.
— Historiens de provinces. — École royale et oohiliaire.
— Boulaiovilliers. — Épicurisme. — Arouet. — Chaulicu.
— Le âage. — Théâtre de la Foire. — Situation littéraire d'après le Mercure galant . — Crébillon. — Le Journal de Trévoux. — Esprit politique. — Barbeyrac. — Premières études de Secondai de Montesquieu.
Le dix-septième siècle avait vécu sous l’influence des solennelles idées de Descartes. La philosophie cartésienne se mêlait à la croyance ; elle s’éloignait du sensualisme vide et désolant de l’école de Locke. Le moi intime, les idées innées étaient en opposition avec cette école matérialiste qui rattachait tout aux sensations : en parlant de la conscience et du moi f unité profoude et mystérieuse, on arrivait à
(t) f'oy. les diverses éditions de ses Lettres, édit, de M. de Montmerqué.
(9i Il était né le jour de Noël 1043.
(3) Les plus précieux détails sur la vie et les ouvrages de Newton se trouvent dans un ouvrage anglais sous ce litre : Collection s contalnlng authcntic Memoir* of tir Isaac
l’idée de Dieu , ail spiritualisme d'une révélation . aux conceptions religieuses les plus hautes , les plus méditatives. De là cet enthousiasme pour l’école cartésienne dans un pays de croyances, au milieu d’une génération pieuse ; c'était une fureur que les discussions philosophiques de Descaries . et l’on se rappelle combien M“* de Sévigné aimait à disserter sur les molécules et les idées innées, sur les difficultés les plus ardues de l'école carlésienne (1). Descaries avait servi de point de départ à la philosophie des prédicateurs chrétiens ; il avait dominé l’enseignement religieux pendant un demi siècle; llourdaloiie , Bossuet, Fléchier, suivaient tous les principes de l’école cartésienne ; ils en faisaient la base de l’éducation catholique.
Mais, à la fin de cette période, il s’éleva une intelligence puissante, un «le ces hommes rares jetés au monde pour le conduire et l'entraîner dans des voies nouvelles : Isaar Newton appartenait à la race écossaise du comté de Lincoln (S); élevé à l’université de Cambridge, il s’était adonné à toutes les sciences mathématiques avec celte énergie de volonté , cette persévérance de travail qui seules créent les grandes études ; ses premières œuvres furent géométriques , ses investigations profondes s'élevèrent à l’astronomie , et une pomme détachée d'un arbre qui roula sur le sol, lui révéla les éternelles lois de la pesanteur : les calculs d’attraction du soleil, de la terre et des astres se développèrent ensuite à son esprit. Puis vint la belle théorie de la décomposition de la lumière et des effets de l’optique , vaste développement du phénomène produit par la réflexion dégagée de toute hypothèse (3); mais, dans l'ensemble de ces immenses découvertes, on aperçoit la tendance de Newton pour la religion naturelle, pour un système séparé de tout culte, de toute pensée de révélation. Le philosophe appliqua sa théorie à l'histoire et à la chronologie ; ce fut la méthode du doute dans sa plus grande extension, la négation de tous les faits antiques; Newton bouleversa la chronologie avec une hardiesse peu commune (4); et c’est ce qui explique l’enthousiasme qu’excitèrent les doctrines de Newton parmi celte petite secte de philosophes qui apparaissait au commencement du dix-huitième siècle; on se mit à analyser ses doctrines; elles devinrent une des préoccupations de l’enfance d’Arouet, elles travaux de sa jeune vie s’appliquaient déjà à traduire les théories de l’optique et de la pesanteur. Au dix-
Newton , now first published f rom t/ie original mtt. in lhe possession of lhe earl of Portsmoulh. Londres, 1806.
(4j Cet ouvrage a été publié par l'abbé Conti, avec une réfutation de Fréret. M. Dauoou en a donné une analyse exacte.
huitième siècle , Newton remplaça la popularité de Descartes ; dès ce moment la croyance fut considérée comme une puérilité , et l’on relégua le spiritualisme dans les superstitions d'une époque religieuse et finie.
Leibnitz, aussi puissant de pensée que Newton , n'avait point aussi vivement secoué les doctrines religieuses et le spiritualisme de Descartes (1) ; il y avait dans l'immense professeur de f.eipsick une universalité de sciences positives qui le préservait des théories trop absolues de l'école inventive. Le danger des esprits supérieurs , c'est de sc laisser dominer par la théorie ; ils ont l'orgueil de créer un monde comme Dieu, et d'expliquer les impénétrables mystères qui nous pressent de leurs doutes. La philosophie de Leibnitz avait établi un mélange entre le sensualisme et les idées innées; il marchait aussi loin que New ton en géométrie et en physique, mais en histoire il restait dans la condition des faits positifs et de l'étude rationnelle. Leibnitz publiait des travaux d’érudition compilée (2); il ne voulait pas se jeter dans le monde infini des théories, dans l'idéalisme entraînant d’un système; il était pour l’école luthérienne ce que Descartes avait été pour le catholicisme, une espèce de milieu entre la raison et la foi. Leibnitz n'eut donc pas en France la popularité de Newton; il est rare que les esprits qui ne poussent pas une théorie jusqu’à l’extrême dominent une époque; les générations veulent marcher par des illuminations soudaines qui les saisissent plus encore qu'elles ne les enseignent. Leibnitz restait trop dans les conditions de la foi chrétienne pour que la philosophie du dix-huitième siècle l'adoptât; elle était plus à l’aise avec Newton, et voilà pourquoi Voltaire et la marquise du Châtelet sc mirent à traduire et à expliquer le système de Newton ; Voltaire dédaigna celui de Leibnitz ; le philosophe allemand n’allait pas assez droit à l'examen libre et à la religion naturelle. Leibnitz croyait.
Toutefois, l’homme le plus influent sur le dixhuitième siècle fut incontestablement Bayle. La génération philosophique en France n’était pas trèsérudite; elle avait celte éducation superficielle qui ne s'arrête à rien , et marche si légèrement sur l’arbre de la science, que les rameaux n’en plient pas. Les philosophes trouvèrent ilonc dans Bayle une érudition profonde, une critique hardie, pleine de citations, et puisée aux sources mêmes. Combien
(I) Leibnitz était né plus de trois années après Newton, le 3 juillet 1640.
(3) Tels sont lus Scriptor. rerum Brunsivicens. 1707- 171 1, cl le Codex Jurls gentium diplomtilicus,»nn. 1603.
(3) Van-Dale était né à Harlem, le 8 novembre 1038. Il csPEricue.
la science du réfugié ne dut-elle pas servir la paresse spirituelle des écrivains philosophiques ! on n’avait besoin, pour ainsi dire, que de jeter quelques fleurs sut; des travaux savants et approfondis ; on s’appropriait la science du Dictionnaire critique , les dissertations développées du journal de Bayle et de Basnage, les nouvelles de la république des lettres. On ne peut dire combien d’emprunts furent faits à ces deux érudits, Bayle et Basnage : la science d’Arouel fut puisée, pour la géométrie et la philosophie, dans les grands travaux de Newton , pour l'histoire et la chronologie, dans Bayle surtout. Arouet n’inventa rien, mais il rhabilla tout avec sou admirable esprit et sa grâce de formes ; il n’y eut pas d’époque qui inventa moins que le dix-huitième siècle, elle emprunta tout aux étrangers. A côté de Bayle, de Basnage, et plus hardi qu’eux tous, il faut placer Van-Pale et son savant travail sur les oracles. Van-Pale appartenait à l’école socinieiine et anlilrinilaire : sa critique moqueuse niait tous les oracles; aussi bien ceux du paganisme que les révélations chrétiennes: Van-Pale pénétrait dans toutes les initiations des mystères aux quatre premiers siècles de la prédication évangélique; il visitait les antres de Mithra ; il révélait les sacrifices du laurobolc et du cyrobole, imitation des formes chrétiennes. Jamais une si patiente érudition n’avait travaillé au profit du doute: il expliquait tout par des causes naturelles , ou par les fraudes de la superstition (3).
Cet esprit de critique et d’examen avait retenti en France : une école historique était née avec l’ardente mission d’éclaircir les faits de la chronologie : Newton avait ouvert la route, car il n’arait rien respecté, ni la vieille histoire de Grèce, ni l’antiquité égyptienne, ni les traditions des brahmes qui se perdent dans la nuit des âges. Bayle avait attaqué plus fièrement encore les dates et les faits ; le doute fut le premier principe posé par son école ; et en France parut Frère t, le chronologiste le plus ferme, le plus sûr dans les voies infinies de l’histoire. Nicolas Frérct était né à la fin du dix-septième siècle; sa jeunesse s’était passée dans les solides études des idiomes antiques ; il n’était point publiquement impie, antichrelien , il respectait les traditions sacrées ; mais l’esprit d’investigation et de doute ne savait pas s’arrêter. Les travaux de Fréret pouvaient servir de point de départ a des investigations plus hardies et moins respectueuses devant
appartenait aux anabaptiiîes ; son immense travail, Tort rare aujourd'hui, et que je me iu;s procuré, porte co titre : f>e oraculis veterum ethnicorum dissertât ione J dure. Amsterdam, ann. 1063, in-3°. Il en existe aussi une édition in-4<\ 1700.
le dogme calholiquc. Fréret avait des idées étroites, de petites préventions, mais un amour incessant de recherches, une érudition puissante (1).
Les travaux de Fourmont avaient la même destinée; le savant orientaliste n'avait aucun dessein d’attaquer le système chrétien , mais Fourmont s’était occupé de la Chine , de ses mœurs , de sa chronologie mystérieuse et de son histoire (2) ; il avait défendu son antiquité fantastique ; dès lors la philosophie du dix-huitième siècle s’empara de ses recherches ; il n’y eut d’enthousiasme que pour la Chine : on fit de l’érudition facile , des dissertations développées. Chaque époque a sa manie ; on ne prit plus d’autre point de comparaison que Confucius, d’autres philosophes que les lettrés chinois. Tout se portait vers l’étude des langues orientales; les missionnaires avaient ouvert l'immense carrière des « découvertes. Les érudits ne se bornaient pas à rester sur leurs chaises paresseuses, ils voyageaient, écoutaient, apprenaient, depuis Chardin, le marchand du roi , l'intrépide voyageur qui avait fait si bien connaître la Perse , les merveilles d’ispahan , ses ponts gigantesques , ses bazars et ses quartiers immenses (5), jusqu’à Galland, l’inimitable traducteur des Mille et une IS’uits , ces fleurs orientales recueillies à Bagdad , Alep , sous le vent chaud et embaume des jardins de roses, de pêchers, de citronniers et de pistachiers.
L’érudition critique n’absorbait point le domaine de la science : on écrivait aussi des récits ou des thèmes historiques dans une langue plus élégante et plus compassée. L’abbé de Vertot avait mis à la mode la formule des conjurations , cadre puéril, étude où l’on entassait les hommes et les faits avec de fausses couleurs. 11 n’est pas un esprit médiocre qui ne se complaise avec ces formes demi-dramatiques qui ne sont ni l’histoire ni le roman ; l’abbé de Vertot est un des hommes qui firent le plus de mal à la chaste pensée historique ; il lui ôta sa vérité , sa grandeur, il l’habilla de ses petites idées, de sa déclamation d'antithèse. La conjuration de Catilina par Sallusle, et la conjuration de Venise de Saint- Réal, sont le fond commun que Vertot rhabille pour l’usage du temps où il écrit. Combien n'estelle pas préférable la grande et simple érudition
(1) Fréret me parait l'homme considérable de l'érudition dialectique du dix huitième siècle ; les mémoires de l'ancienne Académie des inscriptions sontrcmplisdeies travaux ; l'édition que M. de Septchéues a donnée des œuvres complètes de Fréret est essentiellement défectueuse.
(2) Fourmont était né en 1683; ses travaux sur la langue chinoise sont immenses ; il a été le guide de ses bien faibles élèves en France.
(3) Chardin, le naïf Chardin, a défrayé en Franc* tous les pauvres orientalistes de nos jours (j'en excepte M. de
des bénédictins! de ce dom Vaisselle surtout, qui alors publiait son premier et beau volume de 17/r>toire du Languedoc ! C’est là une œuvre magnifique! que la science est étroite aujourd’hui, quand on la compare à ces hommes de patience et de vie monastique ! V Histoire du iMnguedoc vivra aussi longtemps que la province même dont elle a éternisé les annales. Lorsque les siècles auront réduit en poussière le Cirque, la Maison-Carrée, les magnifiques ponts romains qui décorent encore Nîmes , Arles et le Gardon , l’histoire de dora Vaisselle demeurera pour nous retracer le souvenir des générations municipales du midi de la France ; ce livre fut un monument de granit que le génie de ces pauvres religieux éleva! Alors chaque province avait son historien dans les modestes retraites des monastères; dom Plancher rédigeait les Annales de Bourgogne, dom Maurice celles de Bretagne. Parlerai-je de Ruffy, l’annaliste de Marseille? Ruffy n’était point d’un ordre religieux , mais il s’était fait une silencieuse solitude sous les bois de pins qui couronnent la ville municipale ; /-/est au doux et triste bruissement de la pinède que Ruffy écrivait les fastes de Marseille, depuis que Lazare et Marthe avaient évangélisé au pied de la montagne druidique , jusqu’à la belle histoire de Casaulx et des braves échevins qui défendirent la ville contre le traître Libertal et les soldats de Henri IV. Que dire encore du Gal/ia christiana , ce vaste recueil sur toutes les églises chrétiennes si intimement unies aux libertés communales de la France? La Gaule chrétienne , beau titre d’un livre tout national; car qui était plus uni au peuple de France que son Église, ses cathédrales , ses évêchés , vieux comme le sol et la civilisation {i)l
Au milieu de l’école des novateurs historiques, il s’était produit le naïf et poétique travail d’un brave et digne gentilhomme; quand tout attaquait et démolissait l’antique société , le comte de Boulainvilliers s’était fait le champion du système féodal contre la monarchie absolue et la tendance du pouvoir moderne. Rien n’est plus iiigrat que la génération qui vient après une autre génération ; elle se croit plus parfaite , elle traite avec mépris les races qui ne sont plus, comme si la marche du monde
Sacy;, qui ont prétendu t’occuper de la Perte; après l’érudition travailleuse, est arrivée l'érudition commode. Chaque époque a ion ligne; des nobles esprits visent à la postérité, d'autres au chauffage et à l'éclairage dans de douces bibliothèques.
(4) Ce beau livre n’est pas terminé. Il y a des sociétés pour l'histoire de France, et je ne sais quelles autres associations retentissantes ; que produisent-elles ? hélas ! l’esprit des fortes étudos est éteint ! un autre esprit a succédé.
n était pas inflexible dans un centre donné ; aux plaies d’un État social ont succédé d’autres plaies, aux servitudes d'autres servitudes , à la glcbe de l'homme d’armes les glèbes de la manufacture ; la vie n’est*elle pas toujours un grand désespoir que l’on secoue par l'étourdissement et l’ivresse des passions, quand la foi religieuse ne console pas l’âme attristée? Le comte de Roulainvilliers avait entrepris de prouver que le moyen âge était un système social tout entier, et non point un désordre; il relevait la loyauté de ces rapports de foi et hommage, de protection et de services, depuis le roi jusqu’au dernier vavasseur. 11 faisait voir que l’honneur avait son type dans le blason sans tache ; que le respect de la femme, l’exaltation de l’amour, le dévouement s’étaient maintenus dans la société par la juridiction féodale; il attaquait comme félons et couards les (ils d’avocats et de juristes qui, sous le roi des clercs Charles V, avaient mêlé leur subtilité l»avarde à la simplicité brève et hautaine de l’école des gentilshommes. Boulainvilliers se laissait entraîner par son chaleureux enthousiasme pour le vieux temps; mais ce qu’il y avait de vrai dans sa chevaleresque théorie, c’est que tout système social a sa pensée et son motif, il n’y a rien de précisément absurde ; tout est en rapport avec le besoin de chaque époque ; le pouvoir matériel de la féodalité était en face du pouvoir moral île l’Église, et ce fut cette iucessanle lutte qui constitua le moyeu âge. Dans la marche des siècles , prenez la situation la plus extraordinaire, elle a toujours tendance à se régulariser, à se pondérer; chaque État social a sa cause (1).
Ces protestations des vieux temps n’étaient pas écoulées : quand une certaine tendance domine une génération , c'est en vain que quelques voix isolées veulent l’arrêter dans sa marche; le dix-huitième siècle s’ouvrait sous les entraînements du sensualisme; on s’enivrait de tous les plaisirs; la vie se partageait dans la dissipation du cœur et de la table, spirituelle et délicieusement agitée. Les premières poésies d’Arouet ne sont qu’un gracieux libertinage, avec cet esprit fin, pénétrant, celte grâce parfaite qui caractérisent les poésies légères du dixhuitième siècle ; tantôt c’est à la princesse de Conti qu’Arouel adresse scs tendres épilres, tantôt à la duchesse du Maine, et à côte de ces noms viennent se grouper ceux de quelques actrices de l’opéra et
(1) Boulainvilliers, l’une des plus forle« capacités du diisopüème siècle, était né le 11 octobre 1038. Son histoire de l’ancien gouvernement de la Fiance, réfutée par Montesquieu, et ses recherches historiques sur les états généraux sont des ouvrages d’une grande supériorité, f'oy. l’édition de La Haye, ann. 1727, 3 vol. io-8<>.
(3) C'est au grand-prieur de Vendôme que Voltaire, pres-
de la Comédie-Française ; Arouct est jeune , ardent, et dans ce corps maladif et faible , il y a encore tendance à épuiser la coupe de la vie (S). Cliaulieu chante Sylvie, les bosquets de roses, les berceaux de lilas qui ombragent sa table où pétillent le vin d’Aï et la clairetle mousseuse; l'abbé de Cliaulieu veut être gai, c’est son rôle , et il y a souvent bien de la tristesse dans ce* âmes qui s’agitent beaucoup pour produire quelques sons d'une bruyante joie. Fontenello vit avec eux ; c'est l’homme d’esprit égoïste , il passe à travers les temps sans penser à autre chose qu’à lui ; quelle flétrissure appliquée à cette âme ! Foulcnelle se vantait de n’avoir jamais ri ni pleuré dans sa vie ; c’est le plus épouvantable jugement que l’on puisse porter sur le cœur d’un homme : celui qui ne rit et ne pleure jamais est sans entrailles , c’est l'égoïsme qui se traîne et vit sans émotion pendant cent ans.
II était né alors une littérature également moqueuse , qui s’attachait aux vices de l'état social. Chaque temps a ses censeurs , chaque classe un satirique, qui s’en prend à elle; Molière avait peint le ridicule de son époque, noblesse, bourgeoisie et basoche; Le Sage reproduisit, dans ses inimitables tableaux, les mœurs et les habitudes dcsflnanciers; Turcarct est le symbole de ce* traitants , qui commençaient à imposer leur domiualion aux derniers jours de Louis XIV (3); et la régence lui offrit un vaste champ ; son G il B/as de Santillane , cet admirable roman , ne fut-il pas la vivante image de cette société décousue , sans mœurs, sans délicatesse, de ce mélange de tromperies , de libertinage, de désordre, de nobles et de valets , de fous et de sots , qui tous s’agitent bruyamment au milieu d’une génération en décadence? Le Théâtre de la Foire mit en scène ces romans de mœurs ; ce fut là qu’on tourna tout en ridicule , et sous les noms vulgaires d’ Arlequin empereur, de Colombine, de Polichinelle ou de Paillasse on reproduisit les personnages les plus saillants d'une époque désordonnée. Les noms de Le Sage et d’Alexis Piron se rattachent au Théâtre de la Foire; Alexis Piron , la triste cl sale expression d’un temps où la bonne compagnie ellemême s’abaissait tant qu’elle pouvait, comme si elle était pressée de proclamer l’égalité dans les mauvaises mœurs , afin de justifier ceux qui plus tard placèrent cette égalité dans les conditions politiques!
que enfani, fait déjà sa confidence d'impiété; c'est à lui qu'il écrit en 1715, de chez M. de Caumartiu,ccs jolis vers :
Tout simplement doue je vous dis,
Que dans ccs Jours de Dieu bénis.
Où tout mollir, où tout cagol mange
Harengs saurCs et salsifis, etc.
(3) Tuixarel fut joué en 1709; Gif B/as parut en 1715.
PHILIPPE I)‘ORJ.ÉANS. — 171&»
Çuond on veut un peu connaître l'esprit et le î mouvement littéraire de ce siècle, il faut parcourir ] la Gazette de France et le Mercure galant , les f journaux en faveur auprès du grand monde d’alors; dans ces publications périodiques, il n’est question que de quelques nouvelles de cour., de quelques récits de luttai Ile, de dissertations crudités, puis mille avengjrta galantes viennent égayer les longues moirées du château ou de la cour; ces journaux sont censurés par de graves magistrats, et il s’y manifeste un esprit et un goût de moeurs dissolues, une tendance aux contes érotiques; les plus mauvais livres sont souvent faits sous la censure. La Gazette et le Mercure galant n’ont rien de saisissant ni de remarquable ; ils s’occupaient de pièces de théâtre , dp celle scène où dominait Créhülon avec les premières et noires émotions du théâtre anglais ; l’Angleterre commençait à être un sujet d’études et de méditations. La Grande-Bretagne profita toujours de l’engouement qui nous saisit à certains intervalles, pour ses coutumes-, scs lois, sa littérature et son industrie. La presse }>criodiquc fut un emprunt à l’Angleterre, mais l’esprit de critique philosophique, érudit , ne vint j qu’avec les gazettes hollandais» ; les Nouvelles de la république des lettres de Bayle furent également le type suivi dans quelques-uns des journaux de France qui s’occupaient de hautes et fortes éludes. Le journal de Trévoux fut la plus remarquable production d’examen et de sérieuses controverses; il était l’œuvre des jésuites: de France ; le beau dictionnaire de Trévoux restera comme un modèle de recherches et d’érudition littéraire. Ce journal de Trévoux devint la terreur du parti philosophique âu^iiix-huilicmc siècle ; il fait la contre-partie des travaux de Bayle et de l’école hollandaise ; la presse religfcùse eut dès lors son organe : clic s’en sert avec une" certaine hauteur d’esprit et de science. Lorsqu’on parcourt les recueils de ce temps , on est frapjvc du caractère grave et sagement mesuré de la critique des jésuites de Trévoux ; leur renommée s’étendit parce qu’il y avait une érudition véritable , et le beau dictionnaire qu'ils ont légué fut la première base du travail confus et systématique de l’Encyclopédie (1).
Dans cet actif mouvement de l’esprit, il était difficile que les questions politiques ne prissent pas «l’importance; à mesure qu’on louchait de plus près les points de philosophie et de sociabilité, on devait . par la force même des choses , aborder les
(1) Le Journal de Trévoux devient lièi-rare; l’édition de 17-10 cvl la plus complète.
[% Eatheyrac était fils de Charles, docteur en médecine à Montpellier; il a traduit de Noodi te Pouvoir des souverains et de ta liberté de conscience , Amsterdam 1714;
| questions de gouvernement. En Hollande . en An- | gleterre , une multitude de pamphlets avaient été publiés sur la souveraineté ou les droits du peuple envers les gouvernements et des gouvernements entre eux. Le droit des gens ou international avait éveillé tour à tour la sollicitude de Grotius et de Puffendorff; leurs livres avaient occupé pendant un siècle l’aUenlion de l'Europe savante. Barbey rac dépassa tous les publicistes dans ses théories hardies; Jean Barbeyrac était Français, né même en Languedoc , comme le désigne son nom d’origine méridionale; ardent calviniste, il avait quitté la France par suite de la révocation de l’édit de Nantes ; il fut fait professeur dé droit des gens à Berlin. C’est là qu’a près d’immenses travaux , Barbeyrac publia , dans son style sec et de réfugié , ses commentaires sur les devoirs de l’homme et du citoyen ; Barbeyrac fit connaître en français tous les ouvrages de l'école anglaise ou hollandaise sur la liberté de conscience, sur le droit des citoyens , sur l’indépendance des nations , sur les questions de neutralité et de pavillon qui se disputaient le monde diplomatique. Ces idées se répandaient dans le parlement, parmi les hommes d'études fortes et scientifiques (£).
Ainsi la même influence que Newton , Leibnitz, Bayle, Basnage exercèrent sur le développement des idées philosophiques et critiques en France, les grands traités de Puffendorff, de Noodt, de Grotius, de Cumberland, traduits et popularisés par Barbey rac, l’exercèrent également sur l’école politique. Le chef de celte école politique en France, alors jeune homme, paraissait destiné à grandir les questions de gouvernement et de sociabilité. A quelques lieues de Bordeaux, dans une situation pittoresque, sc trouve un manoir demi-féodal qui a échappe au marteau iconoclaste; il a nom la Rrède; celle seigneurie avait passé à la famille Secondât, qui possédait la belle terre baronnie de Montesquieu. Si vous pénétrez dans ce manoir, vous trouvez encore une chambre modeste et nue ; un fauteuil eu velours d'Ulrecht, fatigue par le temps, est placé en face de Faire d’un de ccs grands foyers du moyen âge où tuule une famille s’abritait , lorsque les contes de fées el les légendes étaient récités au sifflement de la brise d'hiver; un des coins do ccl àtre est usé par le frottement d’un pied machinalement agité, quand la pensée s’élevait dans les immenses régions de l’histoire et de la politique ; l’homme extraordinaire qui peuplait cette demeure de scs vastes
fie Grotius te Traité du droit de ta guerre el de ta paix, Amsterdam J724; «te Gronovius, Discours sur la toi rayais r ilùil. 1751; «le Puffendorff, Traité du droit de ta nature et des gens, avec dos note*. Tou* tes autres ouvrage* lent diplom j tiques.
travaux était le petit-fils du baron de Montesquieu , président au parlement de Bordeaux. Charles de Secondât , baron de la Brède et de Montesquieu , avait alors vingt-six ans; avec cette ardeur de la science qui ne s’arrête devant aucun obstacle, il étudiait le droit public, la jurisprudence, l'histoire ; il aimait à visiter Athènes et Rome dans ces beaux livres de l’antiquité qui nous reproduisent leurs temples, leurs cirques, leurs magnificences, le laticlave traînant sous les portiques de marbre ; Montesquieu , jeune homme, avait rêvé mille ouvrages, comme il arrive toujours aux imaginations neuves et fortes qui cherchent l’œuvre à laquelle Dieu les appelle. Lejeune conseiller n’avait rien encore publié ; il faisait , défaisait ses plans de religion , de politique avec un incessant besoin de produire, jusqu’aux Lettres persanes , qui furent le spirituel pamphlet de son temps ; elles préludèrent à Y Esprit des Lois ; Montesquieu devint bientôt le chef d'une des grandes écoles politiques qui se disputèrent le dix-huitième siècle.
Il y eut plusieurs de ces écoles en effet: 1° l'école anglaise et de la pondération des pouvoirs, dont Montesquieu fut le chef en France, sorte d emprunt à la révolution de 1G88 ; 2° l'école fédérative, dont le type se trouve dans tous les pamphlets de la Hollande; 5° l'école républicaine municipale, qui part de Bodin pour aboutir à Genève et à Rousseau ; 4° l'école philosophique de Newton et du droit naturel de Hobbes; »° l'école épicurienne, adoptant le sensualisme le plus complet, mettant à la portée des esprits français les dissertations trop élevées des étrangers ou des réfugiés. C'est dans ce chaos de doctrines que le dix-huitième siècle devait s’agiter sous la main impuissante des gouvernements!