CHAPITRE V
l’eirope a l’origine de la régence.
L'Angleterre. — George» l«r. — Slaohope. — Robert Walpole. — Le* wbigs. — Accusation contre le comlc d'Oxfbrd.— Fuite du duc d’Ormond.— De Bolmgbroke.— I.’ Espagne. — Philippe V. — Albéroni. — La princesse de» Ursiiis. — Sa disgrâce. — La reitie. — Politique de l'Espagne. — L'Empire. — Charles VI. — Le prince Eugène. — Les Ottomans. — Russie. — Suède. — Danemark. — Prusse. — Hollande. — Portugal. — Savoie. — Les princes d'Allemagne.
L’Europe sortait de la violente crise de guerre terminée par le traite d’Utrccht ; il y avait celte fatigue des batailles qui accompagne la longue lutte des peuples ; on souhaitait le maintien de la paix , et néanmoins il y avait dans la situation de tous les cabinets quelque chose d’exceptionnel, de désordonné, qui compliquait les négociations diplomatiques. Georges 1er venait d’être appelé par les whigs au gouvernement de l’Angleterre, conformément au bill pour la succession protestante (3). Georges- Louis, électeur de Hanovre, était déjà avancé dans
alors h Versailles entrèrent péle-mèlc, el M. le duc d’Orléans, en les présentant au roi, lui dit : u Sire, voilà les seigneurs et les principaux de votre cour qui viennent faire la révérence à Votre Majesté, et l'assurer de leur» profonds respects. » (Ad ann. 1715.)
(3) Dépêches de Ccllamare, septembre 1715.
(3) Voyez Louis XIP.
la vie ; il avail atteint sa cinquante-quatrième année quand il toucha le sol de l’Angleterre (1) ; c’était une tète froide , allemande , avec cette conviction profonde que lorsqu'on naît d’une révolution, il n'est pas nécessaire de se poser comme roi national, mais seulement comme souverain du parti qui vous a fait triompher ; circonstance qui explique la puissance des whigs sous le roi Georges. Dès que l’évêque de Westminster eut sacré l’électeur de Hanovre, ce prince se mit entièrement è la disposition des whigs, prêt à servir leurs passions et leurs intérêts (2); la guerre contre les tories fut hautement décidée dans le conseil.
Les deux chefs du parti whig étaient alors lord Stanhope et sir Robert Walpole ; Marlborough devenait vieux , maladif; il ne pouvait prendre directement les affaires politiques, et d’ailleurs ses récentes négociations avec Jacques III avaient jeté quelques soupçons sur la sincérité de sa conduite. Jacques, comte de Stanhope, issu d’une ancienne famille du Notlingham, avail commencé sa vie active auprès de son père, l’ami, le confident de Guillaume Il I et son ambassadeur en Espagne ; Stanhope passa son enfance dans les villes de la Castille et de l’Andalousie (3), que son père parcourait militairement. 11 vit la France, l'Italie, l’AHemagne ; et à dix-huit ans il vint combattre en Flandre à côté de Guillaume III , qui l'éleva au grade de colonel sur le champ de bataille. Comme en Angleterre toutes les existences se lient au parlement, Stanhope représenta le bourg de Cockermouth; à vingt-deux ans, il fut appelé, avec le titre de brigadier, à l’armée anglo-allemande que le comte de Peterborough commandait en Espagne ; il devint majorgénéral, et fut fait prisonnier par Vendôme à Brihuega. La vie de Stanhope fut toujours mélangée de batailles et de parlement; on le vit l’un des membres les plus opposés à l'administration du comte d’Oxfbrd ; il avait voté contre la paix d’Utrecht et le tchism bill , l’acte important du ministère Bolingbrokc. Lord Stanhope, siégeant parmi les whigs les plus éclairés , s’était naturellement jeté dans le parti hanovrien de Georges Ier, qui le nomma secrétaire d'État, membre du conseil privé; Stanhope était une des intelligences politiques les plus avancées, avec des idées de pouvoir tenaces et fortes ; il avait connu Philippe d’Orléans à Paris, et l’abbé Dubois fut l'intermédiaire du prince et du comte de Stanhope sur toutes les combinaisons qui liaient
(1) Il était né à O nabruck. le 38 mai 1600.
(2) u Je n'ai jamais abandonné mes amis, >» écrivait George# 1«» à son frère Frocit-Auguite.
(3j II était ne en 1G75.
(4) L'abbé Vertot en a profité pour ses R évolutions romaines , lom. ni. Hooko les a publiées août ce litre :
l’avenir du duc d’Orléans aux whigs d’Angleterre Le noble lord était l’homme politique le plus érudit de son siècle ; l'éducation classique était un des principes de force et de puissance dans le parlement; Stanhope avait traduit des fragments d'Homère , et publié des observations sur le sénat romain d'une science très-remarquable (4).
Le chevalier Robert Walpole était né au sein d’une de ces familles de gentilshommes campagnards, race antique et paisible, la plupart d’origine normande en Angleterre ; son enfance se passa dans ces actives chasses au renard du Christmas , alors que la neige étend son linceul tout blanc sur la terre noire et forte du comté de Norfolk (5): Walpole, destiné à l’état ecclésiastique comme cadet de famille, reprit la vie civile avec l’aînesse: il fut bientôt élu au parlement par le bourg de King’s-Lynn , et s’assit parmi les whigs: son action politique dès lors se lia tout entière au triomphe des principes de l’école de 1088: ami de Marlborough, confident même de ses exactions dans l'armée de Flandre , W alpole en partagea la disgrâce ; il fut poursuivi par les tories avec un acharnement qui tenait à la vieille haine des partis; on l’accusa de concussion ; Walpole fut jeté à la Tour; les whigs le considérèrent comme une victime, et de lâ sa fortune sous Georges Ie'; car alors un mouvement réactionnaire violent se manifestait dans les communes contre les tories. Bolingbroke avait fui sur le continent ; le duc d’Ormond était déjà dans la cour de Saint-Germain , et le comte d’Oxford subissait une accusation solennelle pour haute trahison. Ce mouvement se faisait en dehors du peuple d’Angleterre ; les tories, comme la majorité de la nation, soutenaient l’Église établie contre les partisans des sectes dissidentes, et la multitude était pour eux. Mais en temps de parti il ne s'agit pas des masses , celles-ci se meuvent dans des conditions tout à fait passives et étrangères à la puissance qui gouverne ; le pouvoir né d’un parti n’a d’autre peuple que ce parti ; il ne voit rien au dehors. Il y eut donc des confiscations, des actes arbitraires , et cela en vertu des principes et des mots de liberté qu’invoquaient les whigs ; l’Angleterre effervescente devait déborder dans les relations extérieures , ou par l’intrigue, ou par la guerre.
L’Espagne venait d’être pacifiée sous le sceptre de Philippe V ; les dernières villes révoltées en Catalogne s’étaient soumises. Il n’y avait même plus en Castille de parti allemand ; l’Empire pouvait bien
Observations sur te sénat romain, ln-8», ann. 1758.
(5) Il était né le 96 août 1076; od ne taurail trop coniulter sur Walpole ('excellent ouvrage sous ce litre : Memoirs of the tife and administration of sir Rob. ff’ al pôle, earl of Oxford; with original correspondance and authentic Papers, never before published; ano. 1798,3 vol. io-4-..
entretenir à grands frai# quelque# agents dan# la Catalogne ou dan# le royaume de Valence, mai# le peuple n’était plu# pour la domination germanique; il avait perdu dan# la lutte ses fueroa et ses liberté# municipales; mécontent sans doute, il n’aurait pas néanmoins pri# les arme# pour s’engager de nouveau dans une guerre qui lui avait coûté trop cher; il se résignait sous le nouveau gouvernement de Philippe V. Ce prince inquiet, ennuyé d’une souveraineté triste et monotone, avait perdu sa femme née du sang de Savoie ; les mœurs irréprochables de Philippe , ses principes religieux exaltés ne lui permettaient pas de se jeter dans les dissipations mondaines sous le ciel brûlant de l'Espagne; il souhaita donc une seconde femme. Plusieurs lui furent proposées , et son choix se fixa sur Élisabeth Farnèse , princesse de Parme, qui fut proclamée reine des Espagnes sous l’influence d'Albéroni (1). L’abbé Jules Albéroni était fils d'un pauvre paysan des environs de Parme ; l'Église fut toujours le principe de toute égalité; elle choisit petits et grands sans distinction. Albéroni avait été longtemps clerc son* neur de cloches dans la cathédrale de Parme : ce gracieux enfant de chœur, avec sa petite robe écarlate, son surplis blanc comme neige, cet enfant si doux , si bon , à l’oreille musicale , devint chanoine et chapelain de levêque de Saint-Donnin ; le jeune abbé s’attacha constamment à la fortune du prélat, qui vint plus d’une fois au camp du duc de Vendôme. Albéroni connut là ce prince qui avait sauvé l’Espagne; il conquit sa confiance, non par des complaisances ignobles dont il fout laisser le récit aux mauvaises chroniques, mais par celte supériorité d’un esprit fin et vif, qui saisissait les points divers des questions politiques : c’est une plaie infligée aux hommes supérieurs, que les petites gens qui les entourent pour exercer sur eux un espionnage historique qu’ils lèguent ensuite à la postérité dans de méchants mémoires. Albéroni fut désigné par son souverain comme ambassadeur extraordinaire à Madrid; il y négocia le mariage de Philippe V avec Élisabeth Farnèse (2) .
En accomplissant l'œuvre de ce mariage , Albéroni rendait non-seulement un service à son prince, mais il grandissait son crédit à la cour de Philippe V; il était en lutte politique avec la princesse des Ursins qui dominait encore la vieille cour. La jeune reine d’Espagne était sous l’influence d’Albéroni, et le premier acte de cette impérieuse souveraine fut de
(1) Tous ces événements sont parfaitement racontés dans lot Memorios de! marchese de San- Felipe et le Diario d’Vbilla, ad ann. 1714-1710.
(ij Albéroni était né le 30 mars !Ô54. Tout ce qu’on a écrit snr lui est faux, et emprunté 4 son prétendu Testament politique, ouvrage de Roussel , et à la vie apo-
briser la favorite. Dans le temps d’hiver, au milieu d'une nuit glaciale, elle lui ordonna de quitter les terres d’Espagne, et la princesse des Ursins repassa les Pyrénées pour ne plus revoir le théâtre de son active politique (3). Albéroni revint à Madrid toutpuissant, et entra immédiatement dans le conseil de Castille , qu’il devait par la suite diriger comme premier ministre; Albéroni était un esprit éminent, un caractère habile et fort ; sa face spirituelle avait quelque chose emprunté tout à la fois à la race guelfe ou germanique, et à la race gibeline ou italique, comme on en retrouve encore des types dans le Milanais et le duché de Parme ; Albéroni cooquit bientôt un grand ascendant, parce qu’il répondait aux deux vastes idées de la monarchie espagnole : le recouvrement des possessions d’Italie et l’appel de Philippe V à la couronne de France, questions immenses dans la situation.
Les stipulations du traité d’Utrecht avaient placé sous le sceptre de l’empereur d’Allemagne le Milanais, Naples, la Sardaigne et les côtes de Toscane, qui étaient dans les grands fiefs de la monarchie espagnole; la Sicile, par le traité d’Utrecht, fut cédée au duc de Savoie qui avait établi ses lois et son gouvernement dans cette belle possession, au milieu des terres féodales et des hauts barons de Syracuse ou de Calane (4). Cette cession de territoire n’était pas de nature à plaire au cabinet de Madrid, il ne l'avait jamais absolument ratifiée; sou arrière-pensée était de le recouvrer tôt ou tard par la conquête ou les négociations diplomatiques; le mariage avec la maison de Parme avait cette tendance, et la politique d’Albéroni ne fut si dominante, si populaire à Madrid que parce qu’elle se donna ce but à réaliser. Il y a toujours une cause à la puissance morale qu’exerce un homme sur la direction d’un gouvernement. Ensuite la question de France préoccupait Albéroni ; le conseil de Castille ne voulait point admettre la renonciation de la branche d’Espagne comme définitive. Les jurisconsultes soutenaient que, dans la question successorale pour une couronne, il ne pouvait y avoir de renonciation absolue ; d’où il résultait que le roi d'Espagne Philippe V devait être appelé soit à la régence, soit même à la royauté de France, en préférence sur le duc d’Orléans. Ainsi , par instinct, l’Espagne revenait à la grande pensée de Philippe II au seizième siècle, c’est-à-dire à l'action de la cour de Madrid sur le Louvre et les Tuileries. Louis XIV
cryphe d'Albéroni , ann. 1719. Ceci a été le principe «tes nombreuses erreurs biographiques sur le Mazarin de l'Espagne.
(3) Correspondance de ta princesse des Ursins, ad ann. 1715.
(4) Voir le traité d'Uirecbl, dan» Louis XI F'.
LjOi
avait fait île l'Espagne une auxiliaire de la France ; la politique d’Albéroni tendait au résultat opposé , c'est-à-dire à faire de l’héritage de Henri IV un fleuron nouveau pour la couronne de Castille (I).
En face de cette action occulte de l'Espagne se trouvait d'abord l’empire d’Allemagne; Charles VI, proclamé , comme archiduc, roi d’Espagne avant le traité d’Utrecht, portait le sceptre «l’or; il avait reçu le titre de roi de Hongrie à Près bourg, et il avait placé sur sa tète, à Milan, la couronne de fer des rois de Lombardie. Si l’empereur ratifiait le traité de Rastadt, conclu entre le maréchal de Villars et le prince Eugène, il conservait l’espoir de recouvrer la souveraineté de l’Espagne, comme Philippe V celle de l’Italie: il n’y avait pas de part et d’autre une renonciation sincère. I)e là cette tendance de Charles VI à sc lier avec l’Angleterre et la Hollande pour obtenir une certaine position diplomatique dans la marche des événements. L’Empire, au reste, était vivement agité par une nouvelle irruption des Ottomans: Venise, menacée, avait fait un appel à l'empereur: la diète convoquait toute la noblesse allemande sous le prince Eugène, relie belle renommée militaire. La bataille sc préparait sanglante : Achinet III annonçait qu'il ferait parquer ses chevaux lartares sur la place de Saint- Marc à Venise, que les tours de Vienne verraient nue fois encore l'irruption des Ottomans , et que leurs damas recourbés brilleraient au feu du soleil du Praler. Celte guerre des Ottomans absorbait les forces et l'attention de l’Empire : tout était suspendu: le cabinet de Madrid, qui savait ces embarras, voulait en profiter pour le triomphe de sa souveraineté en Italie: on en méditait déjà toutes les phases, lorsque les victoires du prince Eugène contre les Turcs tinrent arrêter les premiers mouvements de l'ambition d’Albéroni.
" Le czar Pierre accomplissait son œuvre magnifique de civilisation et de gouvernement : à Pultawa il avait vaincu Charles XII , mais la puissance de l’empire ottoman menaçait alors la Russie comme elle enlaçait de cimeterres étincelants la Hongrie et l'Allemagne. Aux bords du Prulh, l’armée russe, affaiblie par les maladies, n'avait pu résister au grand vizir Ballagi Méhémct : Catherine , la forte
(1) Me mon us du I)n / inccnte BacàUary Sana, murdusse de Sun-Felipe, lom. tu.
(2) Le Mercure commence à parler des événement» de la Russie cl do la vie de Pierre ; le exar vint à Paris deux an» après. [F oyez au ihapitrc xiv.)
(3; A la fui du règne de Louis XIV, il fui mis en question dan» le conseil des affaire» é Iran gères de remplacer les subsides payes à la Suède par des subsides à la Russie ; la négociai ion s’étall entamée à La Haye par M. dcChJlcauncuf; après la paix d'Utrrcht, Louis XIV avait compris que le seul
czarine. avait sollicité la paix, qui fut conclue moyennant la cession d’Azof et quelques corruptions habilement semées sous la tente. Le czar Pierre jeta ses armées dans la Finlande, conquise en une seule campagne : la pensée de la Russie était toujours de s’assurer des débouchés sur la mer Baltique et la mer Noire ; elle avait besoin de ces vastes issues pour respirer à l’aise. Pierre lw civilisait violemment la vieille Russie ; partout se développait l'éducation militaire et civile ; on creusait des canaux ; l'administration demi-asiatique s'imprégnait des mœurs de l’Europe (2). La Russie était trop occupée d’clle-mèmc pour agir dans scs rapports à l'extérieur; un État ne prend une certaine importance diplomatique qu'alors qu’il s'est constitué en nation avec son unité (3).
Les folies militaires de Charles XII avaient fait perdre à la Suède ce noble rôle de médiatrice qu'elle avait constamment tenu pendant le seizième et le dix-septième siècle. Tout État qui sort de scs limites naturelles y est forcément ramené par une réaction inévitable; quelle grandeur n’avait pas la Suède lorsqu’elle était consultée sur les principes du droit des gens à l’époque des Grotius et des Puffendorff! Mais Charles XII avait débordé sur la Pologne et la Russie; à Pultawa , l'étoile du roi de Suède s'était éclipsée ; le voilà jeté dans la Turquie excitant la guerre; puis, fou d’entèteraenl et degloire, se faisant prendre d’assaut par les janissaires au milieu de l’incendie de son palais à Bender. Charles XII ne revoit la Suède que pour recommencer les batailles; les rois de Prusse et de Danemark envahissent la Poméranie, Charles XII vient défendre ses possessions menacées. La France suivait les efforts de la Suède avec une satisfaction secrète ; elle avait régulièrement payé des subsides à celte puissance, et un des derniers actes de l’administration financière de Louis XIV avait été précisément l’envoi d’une somme d’argent à Stockholm pour continuer la guerre contre la Prusse et le Danemark, intimement liés au système de la révolution de 1688 et aux idées des whigs (4).
Le Danemark avait pour roi Frédéric IV. philosophe , ainsi qu'on le disait déjà ; il avait parcouru naguère, comme prince royal, les diverses cours
moyen de balancer l'action de l'Angleterre dans Ica questions diplomatiques, était de bâter une alliance avec la Russie : depuis, celle politique est devenue une vérité usuelle de» négociations. {Fuyez correspondance do r.bâleauocuf, aon.1714.)
( 4 ) Les gazettes deflollandeet d'Angleterre, anu. 1713- 1717, parlent eu termes de moquerie de tout ce qui touche Charles XII. Il faut sc rappeler que le roi de Suède avait promis des secours à Jacques III, cl plus tard il entra dan» la ligue espagnob: contre Georges 1».
>gle
PHILIPPE D'ORLEANS. — 171 i.
«le l'Europe (1). Celait alors une certaine habitude adoptée parmi les princes du Nord que de visiter la France surtout; tous cherchaient à s'instruire; le centre de la civilisation se trouvait à Paris; le siège du bon goût était Versailles. Telle était la haute opinion qu’on se faisait de la cour de Louis XIV et des gentilshommes qui la composaient; elle rehaussait la fierté du vieux roi au milieu même des malheurs de la monarchie, et voilà pourquoi il n'en avait jamais désespéré. Frédéric venait de conclure un traité d’alliance offensive et défensive contre la Suède avec la Pologne et la Prusse. La Pologne, sous Frédéric-Auguste de Saxe, était trop agitée pour entrer dans un système de guerre extérieure ; le parti de Stanislas Leczinski , de la glorieuse race de Sohieski , n’était point éteint encore ; la fidélité de ce prince à Charles XII malheureux avait jeté sur son caractère un intérêt dramatique; la coalition l’avait partout poursuivi. Frédéric- Auguste était tout à la fois l'allié de l’Empire, de la Prusse et du Danemark ; ses forces étaient à la disposition des alliés contre la France. Quant à la Prusse, elle avait pour roi Frédéric-Guillaume II, prince dur et bizarre qui enrégimenta sa nation ; la royauté «le la maison de Brandebourg était toute récente, elle se liait aux intérêts du protestantisme et à la révolutiou de 1688 ; la Prusse, constituée comme elle l’était, pays sans commerce encore, devait naturellement devenir une puissance à subsides , et se placer à la suite d’un grand mouvement militaire.
La Hollande s’unissait intimement aux intérêts des whigs en Angleterre. Depuis le traité d’Utrecht, les états généraux s’étaient organisés dans un vaste système défensif contre la France , et de là ce traité de barrières qui avait autorisé la Hollande à garder garnison dans plusieurs places «les Pays-Bas cédées à l’Empire. Les marchands de La Haye et d’Amsterdam avaient souvenir de ces nobles gentilshommes qui menacèrent leurs riches comptoirs , leur hôtel de ville pavé de ducats , aux jours de jeunesse et de victoires sous Louis XIV ; les états généraux avaient stipulé «pi’une frontière puissamment fortifiée leur serait confiée pour la surveillance de tous les mouvements de la France. Ce système se liait dans la pensée des alliés à la démolition de Dunkerque et à l’organisation militaire des Bays-Bas autrichiens. Désormais l'Angleterre, la Hollande et l’Empire devaient s’unir militairement contre la France (i) , conséquence naturelle de l’avénement de Georges Ier et des whigs. Seulement , comme à toutes les époques où il y a fatigue de guerre, on n’agissait que par les négociations , la Hollande
(!) Le prince de Danemark vint en France ver» l'année J MO.
| avait fait trop de sacrifices pour qu’elle voulût les i renouveler encore ; on se trouvait dans une situa- I lion hostile sans batailles , ce qui arrive souvent I dans les rapports diplomatiques de gouvernements à gouvernements.
Quelques Etats de second ordre gravitaient naturellement autour des grandes puissances. A l'extrémité méridionale de l’Europe, le Portugal d’abord, ce pays à l’air si doux , à la population si agitée ; Jean V avait soutenu les alliés dans les guerres de la coalition contre Philippe V ; la bataille «l’Almanza avait abattu sa puissance aux derniers temps de la campagne ; le Portugal signa la paix à Utrccht. Le roi Jean, quoique lié par intérêt à l’Angleterre, garda depuis une exacte neutralité ; il craignait de se compromettre dans de nouvelles guerres. Il n’y avait entre la Grande-Bretagne et Jean V que ces rapports de commerce , cet échange des excellents vins de Porto contre le blé, «lont le Portugal manquait entièrement. Cette alliance était naturelle pour le Portugal ; car, à l’époque de la puissance espagnole, qui pouvait soutenir l'intégralité de cet Etat, si ce n’est l'Angleterre ? La situation de la Savoie était à peu près la même à l'égard de la France : Victor- Amédéc avait également traité à Utrccht ; on lui avait restitué ses anciennes possessions ; il avait reçu une portion de territoire , même sur le littoral du Milanais ; l'écusson de Sicile se mêlait à ses armes avec la souveraineté réelle de cette Ile magnifique. Le duc de Savoie s’était fait couronner roi à Païenne ; le traité d’Ulrechl avait constitué une certaine force à celle puissance de la Savoie , afin de servir de barrière à l'Italie ; le Piémont , avec ses montagnes de granit, ne pouvait èlre franchi qu’à travers mille périls de guerre. On déposait les clefs de l'Halie en des mains habiles ; toutes les puissances caressaient Victor-Amédéc , et ce fut un des États intermédiaires qui conquit le plus de force par suite du traité d’Ulrecht. En vertu de ce traité , et d«f la convention de Rastadt , la maison de Bavière avait été restaurée dans ses possessions germaniques ; Maximilien-Emmanuel conserva des intimités politiques avec la France , et en reçut «les subsides ; il était tout occupé à organiser une brave armée allemande poursc jeter en Hongrie à l’encontre des Turcs qui débordaient. A scs côtés la Saxe devenait un État redoutable par l’élévation du duc Frédéric- Auguste à la royauté de Pologne , tandis que le duc de Wurtemberg, Éberhard-Louis, feld-maréchal «les armées de l’empereur, prince militaire et processif , passait sa vie aux batailles ou en instance devant le Saint-Empire.
(î) Je dirai plu» tard l'histoire détaillée de celte triple alliance, f'oxez cliap. xi.
Ainsi , en suirant l'aspect général de l’Europe , il n’y avait, à vrai dire, que deux systèmes en présence : la vieille et grande alliance conçue par Louis XIV entre la France et l'Espagne contre l’Angleterre, l’Empire, la Hollande et les principes de la révolution de 1688, haute idée diplomatique dont Torcy s’était fait l’expression et le représentant. Le second système, au contraire , était un changement dans l'oeuvre politique du grand roi ; on voulait se rapprocher de l’Angleterre, des whigs et de l’Empire contre la puissance ascendante de l'Espagne. Entre ces deux systèmes la diplomatie devait se décider ; l’abbé Dubois devint l’expression de l'alliance anglaise. Tous les autres intérêts furent désormais des accessoires , qui gravitaient autour de ces deux idées fondamentales ; les puissances tic second ordre entraient dans ces mêmes combinaisons , et restaient comme auxiliaires des cabinets de premier ordre dans le mouvement européen !