ORGANISATION DE LA RÉGENCE
Hommage du régent à Loui» XV. — Voyage de la cour à Vincenoes. — Funérailles «le Louis XIV. — Premier conseil des ministre*. — Lit royal de justice. — Formation des conseils d'Étal. — Organisation de la régeoce. — Esprit du nouveau gouvernement.
Ainsi marchaient les idées avec leur irrésistible puissance ; les faits politiques se développaient dans des conditions plus régulières. La séance du
parlement était close; le duc d'Orléans, proclamé régent de France, se rendit à Versailles pour faire hommage au jeune roi de sa nouvelle dignité. Il entrait dans les projets du régent d’environner son administration d’un grand respect pour l’autorité royale; il avait besoin d’effacer les bruits déplorables qui avaient couru sur ses desseins. D'ailleurs, dans les séances du parlement , tout s’était fait avec la pensée de préserver le trône ; la force du régent devait précisément résulter de ce respect profond pour l’héritier de lu monarchie et des coutumes antiques. Il y avait quelque chose de touchant dans cette tendre sollicitude de tout cc qui environnait Louis XV; la duchesse de Ventadour était une mère, sa charge lui prescrivait de ne jamais quitter le royal enfant, dont elle élpit gouvernante; elle avait son lit à côté du sien ; son premier regard du matin était pour lui, comme sa dernière pensée du soir ; elle ne souffrait pas que personne approchât du roi sans être là présente , car c’était le droit et le devoir de sa charge ; elle était de parfaite intelligence avec le duc deVilleroy , que scs fonctions appelaient également à veiller sur l’existence et les actions du roi. Aussi les ennemis du duc d’Orléans comparaient-ils la duchesse de Ventadour à Josabet, la fidèle gardienne de Joas dans le temple , et le duc de Villeroy à Aimer, le vieux et noble capitaine de Juda (1).
Ce fut dans un simple carrosse à deux chevaux , sans gardes, que le duc d’Orléans, régent dp France, parut à la cour d’honneur de Versailles ; il monta en toute hâte l'escalier de marbre , suivi de quelques gentilshommes ; il se fit introduire auprès du jeune roi, alors aux bras de la duchesse de Ventadour; le duc d'Orléans fléchit le genou; il demanda respectueusement à cet enfant la confirmation de son litre , et le roi la lui accorda d’un gracieux sourire. Louis XV souffrait un peu d'une petite toux , il sc levait à peine de son lit ; le régent prit scs ordres pour sa résidence; Louis XIV n’avait pas voulu ({ue son jeune successeur restât dans le palais de Versailles; on sc rappelle qu’une disposition de son testament portail que le nouveau roi habiterait le château de Vincenoes ; l’air y était sain , la position fortifiée; on était près de Paris, à une portée de canon du faubourg Saint-Anloioe. Le régent dit également au roi que son parlement désirait le voir eu son lit de justice , afin qu’il coofismât, par sa présence , tout ce qui avait été déclaré et décidé; Louis XV répondit gracieusement : h qu’il étoit à la disposition de son bon oncle. » Ce fut là une séance touchante ; le régent y déploya
(I) La Grange-C.hancci ne manque pas de faire cette comparaison dans ses J’/tifippi'jut s.
une grande sensibilité , une expression de tendresse respectueuse qu’on ne peut dire (1).
A peine le roi était-il rétabli de son rhume, que Ionie sa maison se dis|>osa pour le départ; il fut résolu qu’on n’eutrerait pas à Taris; on devait prendre les roules de traverse, passer la Seine au vidage de Neuilly, gagner Saint-Denis, Menilmontant et le château de Yincennes. Le cortège fut tout royal ; les carrosses de cérémonie s’étalèrent avec leurs fleurs de lis d’or. C’était le 8 septembre, la journée était chaude et resplendissante du soleil d’automne ; les gardes du corps , les mousquetaires noirs entouraient le cortège, précédés de leurs trompettes et cymbales; les gardes françaises fermaient la haie, elles étaient si intimes avec le peuple de Taris, qui inondait la route de Vincennes pour saluer le jeune roi! Le carrosse royal était fort grand, traîne par six chevaux de race normande gris -pommelé; huit personnes s’y trouvaient réunies par les devoirs de leurs charges ; le jeune roi d'abord , sur les genoux de de V enladour, il était pâle cl avait l’air maladif; à son côté droit M. le régent, et à gauche M. le duc du Maine , surintendant de l’éducation royale : sur le devant du carrosse, M. le maréchal de Y illeroy, capitaine des gardes; à la droite du maréchal, le comte de Toulouse ; le premier gentilhomme «ie la chambre avait la gauche, et le précepteur à ses côtés. La foule était nombreuse sur toute la route, et bien qu’on eût évité Taris, la ville presque entière s’était portée pour saluer l’enfant que le vœu du peuple entourait; il fallait voir l’attendrissant spectacle de la multitude , levant les mains au ciel pour la conservation de cet enfant. Si le duc d’Orléans avait pu avoir de coupables projets , il aurait hésite devant l’exécution . car ce peuple était bien aimant, et une pensée religieuse protégeait ce frêle arbrisseau. Le cortège touchait le bois de Vincennes
(1) Mercure Je France, octobre 1715. Aussi U. le duc d’Orléans ful-il très-populaire. J’ai trouvé des vers en forme de requête présentée à Mp le duc d'Orléans par les dames harengèret.
Les barengèrr» du Pari».
Plu» maître***.'» qu«* leur» maris,
Tiennent faire la révérence Au nouveau régent de la France ;
» Philippe , grand-duc «l'Orléans ,
Qur'Dirii «ou» conserve longtemps ;
Nous ne poiivon» asscr von» dire La joie que non» avons , beau »irc.
D'apprendre que le parlement i Ayc casse le lesta ment
Qui vou» «Malt une régence Que le mérite et la naissance Vous donnent, cl que d‘un avis Vous demandions au bon saint Louis.
Il nous exauce, dont Dieu grécc ,
Et vous allée tenir la place
| lorsque la grosse cloche du château se mit en branle au beffroi pour solcnniser l’arrivée du roi
de France (2) I
Le château de Yincennes est situé dans cette plaine silencieuse où la forêt s’étend au loin ; scs fortifications et ses tours remontent au quatorzième siècle; elles avaient été agrandies et restaurées au seizième; le bois n’avait point alors été coupé; les branches éparses des arbres séculaires venaient jusqu’aux bords des fossés; une longue plaine avait été élaguée du côté de Saint-Mandé : de là on pouvait contempler les tours carrées de Y incennes, tandis que les corbeaux voltigeaient en croassant sur vos tètes. Il y avait dans celle forteresse, comme au Palais de Justice à Taris, une de ces chapelles divines que Saint Louis, le roi justicier, plaçait partout, car il tenait sa couronne et sa justice de Dieu. Un petit bâtiment plus moderne avait etc construit par les ordres de Louis XIV : on l'avait pourvu de tout ce qui était nécessaire pour le besoin du jeune Louis XV: on ne savait pas ce qu’il adviendrait : le testament avait pris toutes les précautions : en supposant la fidélité de M. le duc d'Orléans, qui pouvait répondre qu’il n'y aurait pas une guerre civile parmi les princes du sang? Qui pouvait répondre que Taris ne serait pas ensanglanté par la lutte des gentilshommes cl du peuple? Dès lors il était utile de placer le roi à Vinceuues , à l'abri de toute attaque: il serait là, comme Louis XlYr enfant à Saint- Germain , entouré de sa garde fidèle; scs loyaux gentilshommes pourraient protéger ses jours contre toute entreprise ; Vincennes n’avait pas des jardins factices et une atmosphère fangeuse comme Versailles , le souffle des vents passait à travers les vastes bois, et la saveur du thym et de l'aubépine sauvage embaumait les premiers rayons de l’aurore. Le siège du gouvernement fut donc établi à Vincennes (3).
Pc ml» ni longtemps de notre roi ;
Et vous nous donnerci la loi.
Quand lions pensons 1 vos largesses Et considérons vos promesse»,
Il semble que vous ramenés Les siècles d'or ta ut renommés.
Le duc d’Orléans en rit beaucoup.
(3) Fay. la relation du Mercure de France , octobre 1715.
(9) A peine arrivé à Viucennes, le roi y reçut les hommages de toute la magistrature; voici le discours prononcé par M. de Saint-Fort, avocat gcuéral, en septembre 1715, lorsque le grand conseil alla rendre ses devoirs au roi A Vincennes : u Sire, nous nous présentons au trône de Votre Majesté pour y renouveler le scrnicnldc notre fidélité; nous espérons revoir en vous la sagesse de Msr le dauphin votre Itère, la mansuétude de votre aïeul, et la gloire du feu roi votre bisaïeul, à qui vous succédez. Les exemples du prince récent rauimeol déjà leurs cendres, la sagesse formera votre cœur, et Dieu fera le reste. »
PHILIPPE D’ORLEANS. - 171ÎK
Tandis que le jeune roi choisissait là sa résidence, un convoi «le mort s’acheminait vers Saint-Denis; Louis XIV, par son testament, avait légué son cœur à l'église des' Jésuites, comme son père Louis Xlll ; ses entrailles appartenaient à Notre-Dame , la cathédrale de Paris : beau symbole que ce dépôt de mort dans la grande ville du roi ; le monarque était inhérent au peuple et s'identifiait à sa vie municipale. Le convoi Funéraire de Louis XIV marcha vers Saint-Denis; la pompe ne Fut point magnifique, la multitude n’avait rien de sombre; tout même respirait un air de fête et «le plaisir. Une gazette hollandaise rapporte qu’on buvait et mangeait sur la route de Saint-Denis (1); la multitude est ainsi faite; elle aime la puissance dans la poussière, elle se complaît à contempler la grandeur abaissée ; comme elle n’est pas capable de s’élever à la hauteur d’un système, elle éprouve le soulagement matériel que le passage d’un règne à un autre permet d’opérer; il se trouve presque toujours qu’elle se prend de fureur contre les puissantes tètes qui tombent. Jamais peut-être il n’y eut plus de vers , de couplets et de satires contre la personne et le gouvernement d’un roi; on se fait une déplorable idée de la nature humaine en relisant ces diatribes sur un cercueil ; cette nuée de pauvres poètes qui s’attache à une grande renommée pour l’ablmer , est le triste apanage de toutes les époques. Il y a toujours «les lâches qui se rient de la puissance tombée ; alors on se montre ingrat , parjure , oublieux ; la médiocrité, les petites passions, la lie des mauvaises inspirations huntalner s’agite autour de la mort , comme les oiseaux de proie près d’un cadavre ; ces esprits, qui n’ont pu s’élever jusqu’aux
ft) Gazette de leyde, octobre 1715.
(2) J'ai recueilli comme de tristes monuments de* passions politiques le* éplgramroes qui furent faites contre Louis XIV. Il est donc mort, ce grand Bourbon ,
Regretté de la Xalntenoa ,
De Leteltler et de Fagon I Vous, seaaujeta, la larme à l’œil.
Regardez ce prince au cercueil ,
Rt de sa mort portez le deuil ,
Il nous laisse A tous en mourant De quoi pleurer amèrement ,
Puisqu'il nous laisse sans argent:
Son , Louis «Citait pas si dur qu'il |p parnl ,
Son t ripas nous le Justifle , fuisqu'aussl bien que le Vessie,
Il est mort pour notre salut.
Enfin l'homme Immortel est mort ;
Malgré sa superbe devise,