‹ Œuvres de CapefigueChapitre 100 sur 165 · PAEUIÉRE ÉPOQUE DU RÈGNE DE LOUIS VII · texte numérisé non relu

PAEUIÉRE ÉPOQUE DU RÈGNE DE LOUIS VII

Sarre à Reims. — Voyage en Aquitaine. —Races méridionales. — Aliénor de Guyenne. — Fiançailles de I.otiis Vit. — Avènement à la couronne. — Guerres féodales. — Prise et dévastation de Vitry-lc-Brûlé.

Il faut maintenant vous parler de l’enfance et gestes de Louis VII de la noble lignée, et revenir

(I) Datée de Paris, 1 115. Ordonn. du Louvre, lom. ii, pag. 381.

(9) Mai 1118, ibid., tom. xv, pag. 478.

(3) Ut servi sanctcv Fossatensis ccclesiœ ad vers us omnet hommes , habeanl testificandi et bellandi ticentiam. Cod. Louy.. tom. Ie', pag. 4.

i un peu sur les temps. Quand la mort implacable eut enlevé le fils aîné dans la race de Louis le Gros, du nom de Philippe, le roi s’empressa de couronner le second des fils de son lignage, Louis, jeune 1 variel tle belles espérances. Qui peut répondre du temps dans la vie de l’homme? Or, tous les barons j s’étaient rendus, sur l’avis et semonce de leur ; suzerain, dans la belle cité de Reims; la loi féoj dale leur en faisait un devoir, et nul tenancier | n’eût manqué aux cérémonies des cours plénières i quanti ils étaient mandés pour un grand plaid. Dans ! cette circonstance surtout, le pape Innocent II,

I exilé de Rome , devait présider au sacre et cou- 1 ronnemeni de Louis VII ; sainte sanction que celte main du pape sc reposant sur le front d’un ' prince (G) !

La cérémonie du sacre eut lieu à Reims avec les pompes royales; il fallait imprimer un peu d’éclat sur l’enfance de l’héritier du suzerain, ÿn d’éviter les révoltes et séditions! Le pape visita d’abord Saint- Denis eu France pour adorer les saintes châsses; qui aurait pu ne point saluer monseigneur saint Denis? Suger a raconté lui-même toutes les pompes pontificales qui accompagnèrent la \isilc d’innocent II à son abbaye, « Le pape, dit-il , suivi de plusieurs cardinaux, sortit de grand malin de. 1’abbaye, cl se retira au prieuré de Lettrée ; là, tous se parèrent de leurs plus riches ornements, comme ils ont coutume de faire à Rome dans les grandes cérémonies; on mit sur la tète du pape un diadème composé d’une mitre couronnée par le haut d’un cercle d’or en manière de casque. Le saint père étant monté, ensuite sur une mule blanche caparaçonnée, tous les cardinaux, couverts de longs manteaux et montés sur des chevaux de couleur différente, dont toutes les housses étaient blanches, allaient devant lui deux à deux en chantant des hymnes. Les barons et d’autres feudataires de l'abbaye marchaient à pied, conduisant la mule du pape par la bride ; d’autres précédaient et jetaient quantité de pièces de monnaie pour écarter la foule. Toutes les rues étaient tendues de riches tapisseries et jonchées de verdure. Outre plusieurs batailles de chevalerie qui vinrent par honneur au-devant du pape, il y eut un concours prodigieux de peuple (7); les juifs mêmes de Paris accoururent à ce spectacle , et présentèrent ou pape le livre et la loi en un rouleau couvert d'un voile. A cet hommage le Sainl-

(4) Cod. Louv., lom. xvi, pag. 521.

(g) Lyon, 1126. Gloss, de Ducange, v« Uenrion de Pan sey, Autorité judiciaire, pag. 38, noie.

(6) Voy. dans Marlot, Bist. Rem. me trop., tous le# dé* laits sur celle cérémonie, liv. u, pag. 348.

(7) ScflxB , de fit à Ludovic. Gvoss., cap. xxi.

I‘èrc répondit par ces paroles pleines d'une tendresse compatissante : « Que le Dieu tout-puissant daigne ôter le voile qui couvre les yeux de votre cœur!» Enfin le pape arrive à la basilique des Saints-Martyrs, toute brillante de l'éclat des couronnes d’or et des pierreries beaucoup plus précieuses que l’or et l’argent. Il célébra les divins mystères avec nous, et nous immolâmes ensemble le véritable agneau pascal ; après quoi, on descendit dans le cloître tout couvert de tapis sur lesquels on avait dressé «les tables ; là , le pape et toute sa suite, couchés à l'antique, mangèrent d’abord l’agneau matériel; on s'assit, et le reste du festin, «pii fut très-splendide , se fit comme à l’ordinaire (1). » Les Chartres et diplômes ont ainsi précieusement conservé la visite du pape à Saint-Denis; cet honneur était si mémorable!

Louis le Gros salua lui-même son fils comme son seul héritier, et le fit reconnaître en ce litre par tons les comtes et féodaux de France. Louis, fils du roi , lors de son sacre , avait dix ans à peine ; élevé dans le monastère de Saint-Denis, il s’était instruit comme son père dans les arts de la grande chevalerie, qui formaient l'éducation des varlcls. On vicut «le dire que le pape Innocent II, qui alors visitait les monastères «le France, versa sur son jeune front l'huile de la sainte Ampoule, et l’enfant promit à son tour de maintenir les privilèges de l’Église et les franchises des féodaux et «lu peuple (2). Cet empressement à faire sacrer l’héritier de la couronne s’expliquait par l'esprit hautain des vassaux ; rien n’était moins ferme et constant que la coutume de l’hérédité ; il fallait faire reconnaître et saluer l’hoir présomptif du vivant de son père; autrement le pauvre orphelin pouvait être abandonné par les vassaux; les acclamations des barons devaient retentir sous les voûtes de la cathédrale pour reconnaître le successeur du roi , comme la framée des Francs, bruissant sur le champ de guerre, saluait les fils de Clovis. Louis , l'enfant du suzerain , revint en la cour plénière de Paris sous Paile de son père; il le suivit dans quelques-unes «le ses prouesses de chevalerie, et quand il fut arrivé à l’âge d'amour et de fiançailles, Louis le Gros, le roi de France, se hâta de lui choisir une femme. Quelle noble demoiselle allait-il donner à son fils, l'héritier de la couronne? Les feudataires n’avaient pas graml lignage, on était en guerre avec le comte de Champagne ; le tluché de Normamlic était en litige et exposé à mille hostilités ; la Bourgogne était

(1) Comparez Sicen, cbap. xxi, «l Bahosics continué par Pjtoi.adano. 1130-1140.

(2) Chronique de Saint-Denis , ad ann. 1 130-1135.

(3) Art de vérifier les Dates, tom. iii, in-4®.

unie par famille à In couronne , de sorte que les prohibitions de mariage empêchaient toute union du roi et d’une fille «le la féodalité «lu Nord {3). Tant de grands vassaux étaient à la croisade ! L’Angleterre et la Germanie étaient livrées à des hostilités de chevalerie interminables; les prud'hommes répétaient donc : m Quelle noble épouse choisirons-nous pour le jeune Louis , l’héritier de la couronne de France? »

La Loire séparait d’une manière inflexible la Langue «l'oc de la Langue «Poil ; il y avait au Midi le beau et puissant duché «l’Aquitaine , terre vaste, autrefois royaume sous les races franque et visigothe , cl alors encore la plus riche terre de la Gaule. Quand on avait passé Blois et Tours, en laissant le Maine el la Bretagne sur la droite, on trouvait là une population gaie, chanteuse, toujours disposée aux plaisirs; elle avait plus d'une fois excité les vi\cs plaintes des vieux chroniqueurs. Quami les Francs portaient les cheveux rasés, les Aquitains laissaient pendre leurs longues boucles noires sur les épaules; ils les parfumaient d'essences aussi odorantes que les fleurs qui s'épanouissaient sous leur soleil; ils ne portaient pas de barbe, tandis que les Francs austères la laissaient pendre longue el crépue jusque sur leurs poitrines; leurs vêtements étaient serrés de taille, courts et collants sur leurs membres , pour mieux les dessiner et les laisser paraître. Hélas! ces vêlements courts avaient fait l'indignation du moine Glahert , le cénobite «lu Parisis, lors de l’arrivée «le la reine Constance (4)! Le chroniqueur indigné loue les barons francs «le leurs longues robes; ceux-là ne se distinguaient, l'hiver «le l’été, que par les fourrures d'hermine et la dépouille «les forêts qui couvraient leurs corps. Tout était plaisant et de galante avenance parmi les méridionaux; ils venaient d’inventer les chaussures longues retroussées, nommées plus tard a In poulaine (3), tellement pointues, qu’elles s’élancaient comme «les cornes de cerf jusqu’au genou. Que dire «les femmes «lu graml fief mériilional? Elles n’avaient pas non plus ces robes pudiques et à longs plis qui tombaient jusque sur les pieds «les châtelaines de France et de Normandie , comme un souvenir des chastes druidesses de la race germanique : les femmes «lu Midi se dégageaient de taille; leurs vêlements étaient courts, leurs figures étaient au vent, cqmme le «lisent les sévères légendaires ; elles aimaient les chants des troubadours. Les châtelaines «lu .Midi présidaient aux cours plénières et aux jeux d’amour

(4) f'oir te texte de Glabcrt , tel que je l'ai cité cbap. xm de cet ouvrage.

(5) BÉscoicriss, Art de vérifier les Dates , loin, ni, règne de Louis Vit, in-4°.

chantés par les jongleurs «le la Langue d’oc (I).

Que «le belles es carbon cl es ne rayonnaient pas dans la couronne ducale d'Aquitaine ! Que «le duchés et de comtés ne relevaient-ils pas de Bordeaux sur la Garonne? Le Limousin , «l’abord avec ses vicomtes , sa cathédrale de Limoges dédiée à saint Martial, sa chevalerie brillante et courageuse avec ses cris d'armes ! !<• Queiry, «le si anliipic race, où chaque tourelle avait son seigneur, chaque manoir ses faucons et ses létriers, chaque comte mille traits d’arbalète pour tlécocher à tout venant! Parlerons-nous «lu comté «le Toulouse ou «le lu vicomté de Béziers? Puis toutes ccs cités plantureuses et brillantes , où la vigne croit avec ses pampres jaunis et déployés, quand le soleil rayonne sur les coteaux: Alby, Nismes, .Montpellier, quelles cités joyeuses , à la science gaie , «piand ou les comparait «à Orléans aux noires murailles, à Blois même, sous ces fonds de la Loire, où s’abritaient les moines de Saint-Benoil ! Au midi , le feu était à la tète et au cœur de toute la population ; nobles et troubadours disaient l’amour «les « ours plénières (ü).

Le duché d'A«piitaine était sous la suzeraineté d«* Guillaume I\, issu d’une des gramles lignées «le la race méridionale, noble homme , pieux à la fin «le ses jours , et qui avait brisé «le sa dure main , dans sa jeunesse, plus «l’une crosse épiscopale au milieu des conciles. Quand les années vinrent, et avec «‘lies le repentir, Guillaume résolut «le faire un pèlerinage à Saint-Jacques de Compostdle, lieu vénéré en Espagne comme l'était le tombeau du Christ pour les pèlerins de Jérusalem. Guillaume n’avait pas «l'enfanls milles, niais seulement deux filles : l’alnée, Aliénor, était l’héritière de son fief, car, dans les coutumes «lu Midi , femmes et filles héritaient féodalement ; la sreomle dans la lignée «le Guillaume se nommait Alix; comme Aliénor, ar- «lente et légère dans b*s tensons, dires d’amour aux légendes «lu Poitou (3).

Depuis longues années Louis convoitait le duché «P Aquitaine comme la perle du bel État «le France; Suger lui conseilla de l’obtenir par noces et fiançailles : une négociation pour le mariage s’engagea par le conseil de l'abbé de Saint-Denis ; or Louis VI. se sentant près «lésa fin, envoya son fils bicn-aimé dans la terre d’Aquitaine pour accomplir les royales

(1} Colfect., pièces des troubadours, par M. fUTSotnnn, tom. i*'. Dissertation* sur ces cours d'amour.

(S) J'ai déjà dit que le plu* beau travail sur la race méridionale a été fait par les deux modestes bénédictins dont Vaiisèle et «loin Levée ; vay., sur celle époque, le 2e vol. in-fol. Depuis on a publié un lourd et fastidieux travail sur la Gaule méridionale ; il n'apprend pas un fait nouveau.

(3) Comparez A mois , Continuât. , cliap. lu; Gest. Ludovic, l' U } cap. i; Ducuesse, tom. ir, pag. 390;

noces. On venait d’apprendre que Guillaume , en s’acheminant vers le pèlerinage de Saint-Jacques de Compostelle , avait été saisi de maladie, et la malemort s’élait emparée de lui avant «l’arriver au saint lieu; le fougueux baron, contempteur «le l’Eglise en son jeune âge, avait fermé les yeux couché sur la rendi t? de la pénitence (4).

Aliénor héritant «lu fief d'Aquitaine , n’étail-ce pas le cas «le hâter le mariage , afin «l’obtenir cet immense héritage pour la couronne de France? Voilà donc le fils «In roi Louis le Gros, accompagné «lu sage Suger, vêtu de sa chape abbatiale et suivi «l’une belle et gramle chevalerie sous les ordres de Thibaut!, comte «le Blois, et «lu comte «le Vermandois,qtti s'achemine vers les terres «l’Aquitaine. Le temps printanier rayonnait ; c’étaient tout à la fois une pompe féodale et une armée pour la conquête. Elail-on bien sûr «les Aquitains, si hostiles aux Tram s? Les châtelains du Midi voudraient-ils se soumettre à la souveraineté du roi? Les corps de bataille s’avançaient donc les gonfanons déployés, traversant les villes, les catnpagm’s jusqu’à Bor- «leaux sur la Garonne, qui était la cité où les ducs «!’ Aquitaine tenaient leur cour plénière.

Quelle plaisance il y eut tlans ce voyage pour les chevaliers «pii quittaient la pouilleuse Champagne ou la Brie fangeuse! Toutes les tours brillaient pour eux d’un celât inaccoutumé ! toutes les cités resplendissaient «le leurs pierres blanchâtres ! on vil bien des terres belles et plantureuses! tout cela était du duché d'Aquitaine ! Aliénor fut fiancée par Suger lui-même au jeune prince Louis, et puis celte noble chevalerie se remit en marche, chevauchant par voies et par chemins sons leurs bannières éblouissantes. Ce fut , ma foi, une belle route dont parlent toutes les chroni«|iie$ avec ravissement : mais lorstpi’on arriva vers Poitiers, un messager vint «le Paris en toute hâte ; il était vêtu «le deuil , et annonça la triste nouvelle que le roi Louis VI était mort en sa cour. Les joies se changèrent en tristesse; Suger, tlans sa prévoyance, fui fort inquiet des résolutions «|u’allaicnl prendre les féodaux dit royaume. Que pourrait-on résoudre (3)? Lejeune prince, fils de Louis le Gros, qui venait avec une suite d’Aquilains et de méridionaux , serait-il salué roi avec Aliénor sa nouvelle épouse, déjà en haine

/lis for. g loriot. Ludovic., Huches**, iom. iv, p.ig. 412.

(4) Cum apud castrum Bcslisiacwn rex Ludovic us Grossus pervenisset , celeriter subseculi sunt cum nuncii Gwllelmi, duels Aquilanlœ , dcnuntlanles eum dem dueem ad sanc/um Jacubum peregrô profcctum in Viâ demi grasse. Sucer, de l'ilà Ludovic. Hcuus.se, tom. iv, pag. 390.

(5) t'oy. le savant Resti, Preuves de P Histoire des comtes de Poitou , pag. 490.

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à la race franque, comme Constance, la femme de Hubert ? La transmission de la couronne aurait été simple cl naturelle, si la loi de l'hérédité avait été incontestablement admise ; mais cette loi n'était point assez vieille : les clercs et les abbés la soutenaient invariablement, en invoquant les saintes Ecritures; il n'en était pas ainsi des féodaux , toujours prêts à heurter dans les batailles les poitrails de leurs forts coursiers et à briser une lance (1). C’était dans celte crainte d'une résistance que Louis le Gros avait fait sacrer son fils encore enfant, dans la basilique de Reims, par le pape Innocent II ; on l'avait reconnu roi et son successeur à la couronne. Néanmoins , tant l'habitude de batailler était grande parmi ces hommes d’armes, qu’il y eut encore une résistance des barons et des comtes féodaux ; et tandis que le jeune roi entrait bannière déployée dans les murs «le Paris la cité, une ligue de chiUcIlenie se formait contre lui pour ne pas reconnaître son droit.

Celte révolte fut rapide et se répandit dans le I’arisiset la Bourgogne. Le roi Louis VII cherchait à se faire saluer comme suzerain naturel ; il ne visitait pas une seule abbaye, il n'assistait pas à une seule des cérémonies catholiques, sans qu’un évêque ou un abbé ne lui posât la couronne au front. Il fallait matérialiser, pour ainsi dire, la puissance royale, et montrer à tous que l'Eglise reconnaissait comme sainte l'onction que Louis VII avait reçue des mains d’innocent 11 dans la cathédrale de Reims. Les clercs suivirent les intentions de Stiger, et les évêques reconnurent Louis Vil pour le roi successeur «le Louis le Gros (2). Tous les féodaux u'en tinrent compte; il y eut des rébellions en Champagne ; les barons et les communaux prirent les armes , et, sur l’avis de Sugcr, le roi courut les réprimer. Ces batailles de larges vinrent tumultueusement jusqu’à Troyes; et comme tous sc «Imposaient à une vigoureuse résistance, Louis VII assiégea Vilry. Cette guerre contre les Champenois sc liait aussi à une cause en dehors des prétentions féodales contre le suzerain. Dans son voyage aux provinces «lu Midi , le roi s’était fait accompagner par Thibaud, le comte «le Champagne ; l’aspect de ces beaux fiefs ou milieu des eaux et des prairies , ce ciel bleu et ces femmes du Midi avaient tourné la tête à la plupart des chevaliers ; le comte de Vermandois , le cousin de Louis VU , s'était épris «l’Alix «le Guienne en même l«*mp$ que le comte de

(1) Cartulaire «le l’abbé «le Camps ( art. Louis PII ), portefeuilles Fontanieu, nus. lüblioth. royale.

(2) Chronique de Saint- Denis , ad aon. 1157-1110.

(3) Sucer , Plia Ludovic. PII. Comparez avec les propres éplires «te saint lier nard dans l’édition de Chifflct, ad ann. 1007.

(4) St Bernard dénonce avec sa puissance de parole la bar-

CAPtl II. UE.

Champagne; celle circonstance amena une de ces haines et rivalités de chevalerie qui ne se pardonnaient pas dans ces âmes bouillantes. Le comte de Vermandois fut préféré; ainsi les «leux parents épousèrent les deux sœurs, Aliénor et Alix. Le comte de Champagne n’oublia pas cet outrage, il se déclara l’ennemi «lu roi; on le vit en toutes circonstances (3) : si le pope jette l'interdit sur la cour du suzerain à cause «l’un débat avec l’évêque «le Bourg, s’il fulmine l’excommunication par suite du mariage incestueux du comte «le Vermandois avec Alix , sœur d’Aliénor, c’est Thibaud de Champagne qui sc fait le défenseur du sainl-siége, cl il paraît en champ clos avec ses batailles de lances. Le roi Louis VII quitta sa cour plénière afin de punir Thibaud; la Champagne fut envahie, et les hommes «lu roi assiégèrent Vitry.

Ce fut une exécution barbare , car Louis VII avait juré d’être seigneur inexorable envers les communaux de Vitry. Louis VII monta , l’épée au poing, jusque sur le haut «les remparts; sa colère fut si grande, que nul ne fut épargné: pauvres communaux, qui vous fera donc éviter les yeux flamboyants du suzerain (1)! Le bourg de Vilry fut ars et brûlé; on voyait briller les flammes «les lieux lointains. En vain les pauvres serfs se réfugient dans l’église, Louis VII y pénètre: «piand le suzerain est lancé , il est comme le sanglier furieux qui fracasse tout «levant lui. Tout fut en effet brisé, sans respect pour les autels et le sanctuaire ; le sang coula sur le marchepied des châsses, et sortait à grands flots par l« s portes de l’église. Os inanpies «le la colère inexorable du seigneur restèrent longlemps indélébiles sur les murailles , et le bourg fut appelé Vilry-Ie-Brûlé , en commémoration de ce sanglant massacre.

Un cri lamentable fut poussé par les communaux quand on apprit la cruauté du seigneur roi ; Iis clercs firent entendre des paroles éclatantes contre le monarque cruel qui n’avait rien respecté dans sa colère! Saint Bernard surtout appela les grands repentirs pour expier ce forfait inouï de l’autel du Christ baigné dans le sang (3). Pénitence ! pénitence (G) ! ce fut ce cri qui brisa le cœur «le Louis VII; le massacre de Vilry le suivait partout comme un spectre affreux «pii lui apparaissait dans ses rêves ; il voyait devant lui la multitude teinte «le sang. Les clercs ne portaient jamais la parole sans rappeler

barc conduite du roi au siège de Vilry. F.pisl. 07, ap. Cbifilct.

(5) Ibid.

(6) La croisade fut la grande pénitence. Cependant Oihon de Frisingue donne une autre origine au pèlerinage : Ludovic us dum occulté Jérusalem eundi desidtrium habebat,c 'oquod frôler suu s Philippin eodem voto aslrfctus, morte prœventus fuira/. (Otto Fneisi:«G,lib. i, c. sxxiv.)

HUGUES CA TFT. - 1102-1140.

cc massacre à ta pensée du roi ; sa passion ardente pour la reine Aliénor ne l’arrêtait pas dans ces accès de repentir, qui éclataient par la macération et les prières. Louis VII fut dès lors un roi pénitent , un prince de douleurs. Aliénor, princesse légère, sentit naître une sorte d’antipathie pour un roi si péniblement distrait ; Aliénor s’attendait à voir en France les cours plénières, les dignes chevaliers brisant des lances dans les tournois pour elle , les trouvères et les jongleurs chantant des vers à sa louange; elle se vit entourée de macérations, de jeûnes et de pénitence. Les filles du Midi, comme la Madeleine, se repentent plus vivement, mais il faut pour cela que la passion soit usée, et que les déceptions de la vie arrivent par la tristesse et le désabusement !

CIIAPITRE XL Vin.

l.ES COLONIES CHRÉTIENNES D'oniF.NT.

Royaume de Jérusalem. — Principauté d'Antioche. — Comtés d'tdesse, — de Tripoli. — Services féodaux. — Assises de Jérusalem. — l.cs hospitaliei s. — Les templiers. — Baronnage de Palestine. — Pupulaiious chrétiennes.— Zengui cl les émirs de la Syrie.

Faut-il vous délaisser, nobles pèlerins, dans vos courses lointaines en Palestine , vous dévouant nu service du Christ ? N ’è tes- vous plus les fils de la race franque, normande, bourguignonne ou d’Aquitaine^ Vous avez quitté vos manoirs héréditaires, niais vos émaux brillent encore sur les portes de fer ! de grandes terres s’étendent devant vous ! vous avez de beaux fiefs dans lu Syrie , dans la Mésopotamie et sur les rivages de la Méditerranée; un roi de race lorraine règne à Jérusalem , cl le front de Godefroy s’abaisse sous une pesante couronne ! Dignes chevaliers , colons issus des châtellenies de France , je dois narrer votre belle chronique d’Orient. La génération ne fut-elle pas alors remplie par la croisade? Historien des vieux temps, pourrais je oublier les fils des nobles liguées, quand ils ont fait tant d’héroïques exploits et de lointaines conquêtes?

(1) Sur les service* féodaux, vay. Dutusct, Glossaire, v* Feudum mililite.

Le gonfanon de chevalerie pendait depuis quelques années sur les tours de Jérusalem ; Godefroy de Bouillon, élu roi, avait distribué les fiefs et réparti les propriétés entre ses compagnons; c’était la coutume dans les conquêtes féodales. Tout possesseur du sol était obligé à un service de corps et en armes dans les batailles; dès que vous receviez une tour, une châtellenie, un champ, un moulin, un péage, vous deviez vous engager à défendre la terre commune : comment ne pas payer l'impôt du sang, quand on avait acquis par le sang? On était incessamment menacé par les populations hostiles; ainsi avaient fait les Normands dans la Fouille et en Sicile , après l’occupation armée ! ainsi Guillaume le Bâtard l’axait imposé à tous ses compagnons en Angleterre , et le dont' s Book est le grand livre de partage pour la terre conquise (1).

En Palestine, théâtre des croisades, l’obligation des tenanciers devait être plus impérative encore : la terre était entourée de mécréants , elle avait ;i se défendre contre des nuées de Turcomans qui fondaient â toute bride de leurs chevaux lar lares , sur le royaume de Jérusalem et les fiefs qui environnaient la terre sainte. Godefroy , le roi franc , établit donc un système de service excessivement rigoureux : les chevaliers étaient commis à un poste militait e avancé; il y eut des obligations de service même pour les bourgeois de Jérusalem, chose nouvelle dans le droit féodal. Toutes les conquêtes de In Palestine furent divisées en baronnies ; les vieux noms des localités et des cités, transmis par les traditions hébraïques, se mêlèrent d’une façon étrange aux titres de la féodalité (2); il y eut des baronnies de J alfa , d’Ascalon et de Galilée, chacune devant un nombre de chevaliers toujours prêts à porter la lance haute au service de la colonie. D’après les vieux documents , la Galilée devait fournir cinq cents lances. Ramla quarante, Ccsarée vingt-cinq , Nazareth six, et la sainte cité de Jérusalem, les bourgeois compris, devait mettre sur pied trois cent vingt-huit hommes d’armes quand le gonfanon municipal était levé contre les infidèles : ne fallait-il pas veiller à la défense commune (3)?

Le grand baronnage de la terre sainte, toujours appelé à la défense du territoire , sc trouva presque immédiatement en lutte avec les clercs. Getlc dispute de barons avec les évêques et les abbés sc produisait partout où la féodalité élevait son blason ; la crosse épiscopale sc plaçait à côté de la bannière des féodaux pour discuter lu prééminence. Il arriva que Daiinbcrt, le patriarche de Jérusalem et légat

(2) A la suite des Assises de Jérusalem , on trouve la notice exacte des services féodaux, Uv. us. — (3) Ibid .

du pape, fui constamment en discorde avec les successeurs de Godefroy et le baronnage de Palestine; le donjon du château n'avait pas cessé d’être en face du beffroi de l’église ; la lutte se produisait en Orient comme en Occident , autour de Jérusalem comme dans le Partais, partout où il y avait mitre et casque en présence. Godefroy de Lorraine, le roi du saint sépulcre, mourut sur la cendre , plein de repentance , avec la même douleur et le même désir de macération qu'il avait apportés dans son pèlerinage depuis son départ des bords du llhin (1). Au lit de mort, il légua sa couronne au pape; il portail dans son cœur brisé le lamentable souvenir des guerres qu’il avait faites au saint-siège dans la fougue de ses passions île chevalerie. Après sa mort , l’Eglise et les féodaux se trouvèrent encore en présence; le patriarche soutint que nul autre que le pape ne devait gouverner le royaume du Christ ; n’en était-il pas le représentant sur In terre? Les barons répondirent en élisant Baudouin , comte (PÉdesse , le propre frère de Godefroy. Le patriarche se relira sur le mont solitaire de Sion , tandis que Baudouin , lier chevalier, le comte féodal , recevait la couronne de Jérusalem. Il y eut en Palestine des guerres et des faits de batailles considérables , et plus d'une fois on apprenait dans les châteaux de la Langue d’oc et de la Langue d’oil les admirables prouesses des digues chevaliers. Que fut le règne de Baudouiu , si ce n’est une longue suite de batailles? Il ne reposa pas un seul jour sa tète sur un lit mollet. Les barons élurent pour lui succéder son cousin Baudouin du Bourg , qui défendait le comte d’Édesse sur la montagne ; les hommes d’armes triomphaient , et la puissance des clercs s’eu allait en s’affaiblissant , car avant tout la colonie militaire avait besoin de se protéger (2).

Tous ces noms de chevalerie n’étaient-ils pas connus eu Occident et dans les grandes châtellenies? A Antioche régnait toujours la race normande sous Bohémond , le valeureux comte. Une rivalité profonde s’était déjà établie entre Bohémond et les rois de Jérusalem; les Normands ne désiraient point en fief la Palestine avec ses terres sèches cl dévorées par un soleil ardent ; les rives de l'Oronte convenaient mieux aux fils des verts herbages du Cotentin

(1) Guillaume de Tyr a écrit la plus exacte histoire du royaume de Jérusalem , liv. u et suivants.

l2j Comparez, sur le royaume de Jérusalem , GuiLUtraB or Tvn, liv. ix, et Aliirt d’Aix, liv. vu. C'est la plus curieuse histoire de la féodalité dans le moyen âge.

(3) Foy. OiiDtnic Vital, liv. an, on le comparant à Aintm d'Aix, liv. vil.

(4) tlobémond visita la France, et ce fut dans ce voyage qu’il épousa la sœur du roi; il obtint également des secours des Normands d’Angleterre. Anne Comnènc se sert de l’cx-

et des admirables coteaux de la Sicile . où les fleurs sont si odorantes et les fruits si beaux. Tancrèdc avait levé sa bannière sur le sommet des montagnes d’ Arménie , vers Eilesse ; mais ce qui excitait au plus haut point la répugnance des Normands, c’était tic reconnaître la suzeraineté de Godefroy le Lorrain ou de ses successeurs, Baudouin le Flamand et Baudouin du Bourg. Les Normands voulaient tenir leurs terres librement comme seigneurs suzerains, et sans devoirs féodaux. Bohémond, captif des Sarrasins, délivré par les amours chevaleresques de la fille d’un émir (3), avait quitté sa principauté pour aller en Europe solliciter le secours des Normands cl des Francs. Il échappa par ruse aux embûches des Grecs, tandis queTancrède luttait corps à corps contre les infidèles de la Palestine (4).

Quant aux Provençaux , ils étaient toujours dans le comté de Tripoli et sur les rivages de la Mediterranée avec leurs comptoirs et leurs consuls municipaux pour la marchandise ; ils accueillaient toutes les flottes qui abordaient la Syrie sous les banderoles à mille couleurs; tantôt les Génois, tantôt les Pisans , puis les Provençaux de Cicltr et de Marseille , joyeux compagnons avec lesquels ils parlaient leur langue et buvaient le vin de Chypre et de Chio. Le comte Haymond de Toulouse mourut à Tripoli même , dans la gaieté des cours plénières, et l’on vit en son testament , fait en présence d'Aycard de Marseille , de Pons de Fos,de Bertrand Porcelet, qu’il s’occupait de Maguelonne . au beau diocèse de Nismes (3), où il avait passé la fougue de sa jeunesse : la patrie avait laissé d'impérissables souvenirs au cœur des Provençaux!

Les races étaient ainsi demeurées distinctes dans la Palestine comme elles l’étaient dans l'Occident ; toutes avaient conservé leur caractère, et une des causes de la décadence rapide des colonies d’Orient, ce fut précisément cette distinction de nationalité qui ne permettait pas de combattre toujours ensemble sous une même bannière. Cependant les assises de Jérusalem, ce monument de jurisprudence féodale, avaient pour but de fondre toutes les rivalités sous le besoin d'une défense commune; ne devait-on pas en éprouver la nécessite impérative? Ce grand code de la terre (6) se développait

pression SWns. Ducange dit que ceci ne peut s'appliquer

qu’à l'Angleterre. Atexuide , liv. xm.

(5) Ce testament était aux archives d’Arles ; il a été publié par les bénédictins dotn Vaissèlc et dora f.cvic, aux preuves du tom. u de Y Histoire du Languedoc.

(6) La première publication des Assises a été faite par La Thauiuassière , dans ses Coutumes du lleauvoisis , Paris, IGOO.Garcum, Leges barbai'., en a donné un texte très-complel. Les Assises furent définitivement promulguées par l’ordre de Jean d’Ihclin, comte de Jaffa, en 1206.

IIUGÜES CAPET. — 1102-1140.

successivement; les services militaires, premier devoir de la conquête , s'étaient organisés presque aussitôt que Jérusalem était tombée au pouvoir des Francs. 11 y avait des règles de police féodale qui s'établissaient partout où dominait le gonfanon. Voulez-vous connaître l'organisation de la cour du suzerain? Sénéchal , faites votre office et veillez au service du roi; rendez justice, comme le veulent Pus et les coutumes, par les baillis de la cour. Connétable , sachez aussi ordonner les batailles du roi , car vous êtes le chef de l’armée. Maréchal , obéissez nu connétable, vous êtes son premier homme de corps et d’armes. Chambellan , vous servirez la table du roi et tiendrez sa coupe aux quatre grandes fêles de l’année. Sachez encore , vous tous , qu’il y a deux cours dans l’organisation féodale du royaume de Jérusalem : cour de barons, cour de bourgeois; la première se compose de tous ceux qui tiennent fief direct relevant de la couronne; la seconde, de tous les hommes qui possèdent maison ou étal à Jérusalem. Devoir de fief est rigoureux en ce royaume ; il faut sans cesse se défendre contre le mécréant; le fief est la propriété de Paine môle en héritage ; quand l’enfant a quinze ans, il réclame sa terre, et le suzerain ne peut la lui refuser. A douze ans , si demoiselle prend époux , elle doit également requérir son fief du suzerain ; si elle devient veuve, alors elle doit se remarier dans Pan et jour jusqu’à soixante ans(l) : qui peut défendre la terre , si ce n’est un homme d'armes fort et puissant? Toute la loi féodale se résume dans le combat à fer tranchant et bien acéré. S’il s’agit d’un bourgeois , comme il n’a pas toujours le cœur haut et la main sûre, qu’il soit soumis à l’épreuve par Peau et par le feu. Chaque classe, au royaume de Jérusalem, a scs droits , chaque corporation ses statuts ; or, que chacun sache que les assises sont la première base de la jurisprudence au moyen Age. Un verra pins tard ces assises servir à la rédaction des coutumes dans les provinces d’Occidcnl ; elles furent un mélange des lois franques et visigollics, des souvenirs déposés par les lois romaines, et des statuts commerciaux que les PÎsans , les Génois , les Marseillais avaient apportés avec eux en Palestine, en déployant leurs bannières municipales sur Berrilhe , Sidon, Tyr, Ptolémaïs et Ascalon (2).

(1) h 11 éloit d'u» qu'à douze ans damoisclle pou voit requerre son fief. » I.a veuve avait la moitié du fief pour douaire ; elle venait à son seigneur et lui disait : « Sire, : Dieu a fait commandement de mon seigneur, et je dois avoir la moitié du fief en douaire. » f Assises de Jérusalem, $ 22.)

(2) Je regrette bien vivement qu’il n'ait pas été fait un 1 2 travail spécial sur tes établissements des Provençaux et des j Italiens dans la Syrie. Il reste tant de vestiges «le cette i dpminatiou consulaire, dont le souvenir piolége encore nos 1

Jamais peut-être colonie n’avait présenté une diversité aussi grande de souverainetés et de privilèges; sur chaque acre de terre il y avait une tour où pendaient les couleurs d’un baron ou d’un chevalier, avec le signe distinctif de sa justice. Dans Jérusalem même on comptait des seigneuries diverses; celait Pimage de la féodalité dans la patrie; chacun réclamait son pouvoir et sa juridiction ; nul ue voulait reconnaître la souveraineté d’un autre (3); chaque mai»on avait sa tour et sa justice. Les ordres religieux étaient même indépendants de toute espèce de suprématie dans le territoire de la Palestine : et qui aurait osé imposer des lois à l’irrésistible puissance des hospitaliers et des templiers? Les uns et les autres avaient secoué les devoirs monastiques de leur institution première , pour s’en tenir exclusivement à leur obligation de guerre; les hospitaliers laissaient à quelques frères servants le soin et le souci de soigner les malades et d'abriter les pauvres pèlerins; ils ne faisaient plus consister leurs devoirs qu’en une seule et grande obligation, la guerre à outrance contre les mécréants, c’est-à-dire la défense des lieux saints, toujours menacés par les infidèles. Les institutions chevaleresques avaient pris la supériorité sur toutes les autres ; le devoir de combattre l’épée haute convenait mieux à ces nobles hommes ! Les hospitaliers avaient fortifié leur maison à Jérusalem , de sorte que nul ne pouvait en franchir le seuil ; leur république ne reconnaissait de supérieur que le granil maître qu’ils avaient élu , cl quand il paraissait sur le pont-levis, la bannière de suzeraineté pendait sur la plus haute tour comme celle du roi de Jérusalem même (4).

Les templiers avaient un caractère de chevalerie plus altier peut-être que les hospitaliers ; qui eût osé franchir les portes de la tour des frères du Temple et commander la milice de Salomon , s’il n’avait porté sur la poitrine la croix blanche sur bande rouge , s’il n’avait fait serment au grand maître de mourir pour la défense de l’ordre? Les templiers n’observaient plus de leurs vœux «pie l’impérieux devoir de combattre et de mourir pour le saint sépulcre; leurs richesses étaient si considérables! ils avaient partout des fiefs, des revenus immenses; ne vivaient-ils pas sans souci, sans

intérêts commerciaux! { Les Statuts de Marseille furent publics ou onzième siècle.)

(3) Voy. les Services militaires à la suite des Assises : « Cille, la femme de Jean, doit un homme, Laurent quatre. Foulques Leuoir un. » Ce sont là des propriétaires de maisons dans Jérusalem.

(4) Sur les usurpations des hospitaliers, on peut lire les bulles d'InnocCnt II et d'Adrien IV dans Baron ms et son continuateur le père Pagl, ad ann. 1 1 40-115-1 - 1 159.

passé , sans avenir? Il n’y avait plus là d’austères que quelques vieux chevaliers de la primitive institution! Doive à longs traits dans la coupe féodale, au sein des plaisirs et de la dissipation, était le passe-temps «les gardiens du Temple. Au douzième siècle , au milieu de leurs riches commanderies et de leurs fiefs opulents , ils étaient déjà renommés pour leur vie dissolue; un vieux dicton populaire, retenu dans la mémoire des générations , disait « boire comme un templier, » pour exprimer les dissipations abandonnées de cette chevalerie indomptable (1). Quels fiers hommes d'ailleurs ! combien leur aspect inspirait de terreur ! combien leurs lances en bois de frêne et de fer étaient pesantes! qui aurait pu supporter le poids de leur armure ou braver leur regard menaçant! Sous ce climat brûlant de la Palestine, quand l’imagination n’était pas distraite par les batailles et la conquête , est-ce que les plaisirs des sens , la vie de douces émotions ne dominaient pas toute l’existence de ces chevaliers dormant le ventre au soleil de Palestine, ou le corps plongé dans les bains de Syrie parfumés «le rose ! Sous les voûtes larges cl sous les piliers du Temple on entendait les chants des courtisanes juives et syriennes , aux yeux noirs , à la chair grasse et rebondie, et le choc des coupes où coulaient à pleins bords les vins les plus exquis de la Grèce! Nul n’aurait ose exercer juridiction sur les templiers; ils formaient un ordre à part , et leurs statuts étaient la seule loi qu’ils reconnaissaient comme antique privilège (2).

Ces divisions infinies au sein des colonies chrétiennes, ces séparations de suzeraineté, lorsque tant de races diverses, normande, bourguignonne, provençale, germanique, syriaque’, arménienne, se partageaient les terres d’Orient , expliquent les rapides invasions et les successives complètes des enfants du prophète pour se débarrasser «les envahisseurs. Les populations nomades de la Syrie , «le la Mésopotamie et de l’Egypte avaient été un moment surprises par ce soulèvement immense de l’Europe contre l’Asie. Les conquêtes de Godefroy «le Bouillon et de ses braves compagnons avaient jeté la terreur au sein des populations musulmanes ; une fois la première impression de crainte et de douleur passée, les infiiïèles durent examiner avec

(1) Mathieu PAria est le plus grand ennemi de l'ordre du Temple, liv. su. C'est dans le siècle suivant surtout «|ue les accusations s'accumulèrent sur eux. J'ai déjà cité des vers d’une chronique mss. à la suite du Roman de Fauvel , cbap. xli de cet ouvrage.

(2) Il y a d'étranges accusations contre les templiers dans Guillaume de Tyr, nv. ix et x.

(3) I.a meilleure topographie des établissements chrétiens c n Orient sc trouve toujours dans Guillaume de Tyr, I. tx à xts.

plus d’attention l’état de faiblesse et le principe de décadence des établissements chrétiens en Orient. Ces colonies s’étendaient au nord jusqu’à l'Euphrate et aux montagnes d’Édcssc; là étaient (5) campés les Lorrains et quelques Normands; iis formaient comme une avant-garde pour défendre la principauté d'Antioche au nord ; sur la côte s'étendait le comté de Tripoli , qui avait pour limites au désert les ruines «le Palmyre , ces immenses souvenirs de la civilisation, visités par les Arabes, cl dont l’aspect mélancolique plonge l’âme dans les abîmes où les générations se perdent. Puis venait la Syrie proprement dite : Damas , Jérusalem , qui avaient pour confins les déserts d’Arabie et l’Égypte avec ses sphinx et ses pyramides mystérieuses.

Ainsi les colonies chrétiennes étaient menacées tout à la fois : au midi, par les Égyptiens, myriades d’esclaves noircis au Delta ou dans les cataractes du Nil et jusque dans l’Abyssinie, terres si fantastiquement rêvées par l’imagination du poêle et «lu savant; au nord, par tes populations musulmanes aguerries comme les races nomades campées sur les bords de l’Euphrate jusqu’à Alep et Damas, aux jardins de roses et à la pêche veloutée. Enfiu, au centre, les colonies pouvaient être envahies par les Persans, couverts d’armures chevaleresques, et par les Arabes du désert , qu’une guerre religieuse allait réunir sous les drapeaux du prophète (4).

Indépendamment de toutes ces forces rassemblées , il y avait encore les émirs belliqueux , au large turban vert, gouverneurs «les cités éparses dans la Syrie ; ils pouvaient appeler, sous leur étendard à la queue de cheval flottante , les populations nomades qui vivaient dans les plaines , toujours prêtes à se jeter sur les chrétiens, comme les Tartares des immenses steppes du plateau «le l’Asie. Les Arabes du «léscrl, les noirs Égyptiens, les Turcs brandissant leurs larges cimeterres , les Persans ou les Parlhes à l'arc «le corne et aux flèches aigues, tels étaient les ennemis qu’avaient en face d’eux les dignes chevaliers en Palestine. Les populations étaient divisées, les Arméniens, les Syriaques, les Grecs étaient bien chrétiens sans doute , mais la légèreté chevaleresque «les Occidentaux convenait-elle parfaitement a ces populations graves, de maiutien cl «le formes austères (S)?

(4) Ahoulfrda ( I-mael ), prince «le Hamah, a écrit une belle histoire des efforts de l'islamisme pour se débarrasser des chréliens de Palestine. Reiska a publié une édition de ce livre avec une traduction latine sous le titre d 'Abuifcdœ Annales muslemici. Copenhague, 1789-1794.

(5) Les travaux de M. Saint-Martin sur l'Arménie doivent être compares avec les recherches de M. Ét. Quatreinère sur l’Egypte, pour se faire une idée de ces populations. Guillaume de Tyr est également plciu de curiosité, liv. ix à xii.

Souvent les Syriens favorisaient les musulmans , avec lesquels ils étaient habitués à vivre. Les peuples préfèrent toujours l’oppression à l'insulte moqueuse , le despotisme à la légèreté méprisante : les Francs et les Provençaux ne respectaient pas les femmes grecques qui enivraient les sens »le toute celte chevalerie , et sous le ciel de l’Orient la jalousie prend une teinte sanglante, comme toutes les passions du cœur de l’homme sous le soleil. Les empereurs de Constantinople, d’ailleurs, n’avaient jamais été d’une bonne foi complète avec les Francs colonisés dans la Palestine, et celle puissance tout occidentale qui grandissait en Orient effrayait les césars de Byzance pour l’avenir de l’empire. H y avait donc des éléments «le ruine dans les colonies naissantes de la Palestine , environnées de jalousies, de craintes et d’inimitiés !

Au milieu de ces causes de décadence pour les colonies chrétiennes , il s’éleva parmi les musulmans un émir d’une grande énergie et d’une puissante fortune ; les hommes ne manquent jamais aux causes: son nom était Zengui(l); il gouvernail les tribus nomades qui campaient sous les murs de Mossoul , la ville orientale ; Zcngui , l’élu de Dieu, comme le disent les chroniques arabes, résolut d’en finir avec les pèlerins qui occupaient la Palestine; il savait leurs divisions intestines, leur faiblesse, leurs jalousies, et il en profita. Le voilà qui envahit la Syrie, cité par cité de bourgeois, tourelle par tourelle de chevaliers ; partout le cimeterre musulman étincelle ; les chevaux tarlares hennissent; le tambour de Syrie fait entendre ses roulements lugubres; Zcngui a promis la délivrance des enfants du prophète, et il refoule devant lui chevaliers et barons de Palestine (2) ; la terre est labourée sous les pas des Turcomans; la flèche, faite du bois de figuier de Damas , siffle dans les airs. La grande invasion de Zcngui se développa par la Mésopotamie , cl l’émir, profilant habilement des antipathies qui séparaient les races , vint mettre le siège devant Éd esse. Éd esse, la vieille colonie chrétienne au milieu des Syriens tic la montagne, seraitelle abandonnée? n’était-elle pas le boulevard de Jérusalem au nord? Et nul pourtant ne vint à son secours, tant les divisions étaient grandes! Zengui entoura les murs de la cité d’une enceinte d’acier; partout les queues de chevaux pendaient sous le croissant du prophète, surmonté du turban vert de l’émir. Édcsse fut prise ! Que «le larmes versées ! Les fils, les parents, les beaux cousins des barons de France furent impitoyablement massacrés ! Main-

(1) Le» détails les plus curieux surZ'.ngui se trouvent dans l'hisiorieD arabe Ibu-Alalyr, à l’an de rhégyrc 532 ( 1137;. Zengui est l'homme habile autani que fort, t oyez les Extraits de don» Berthcreau 'Bibliolh. royale).

tenant , nobles châtelains de la Langue d’oc cl de la Langue d’oil . hommes au fier bras et à la bonne cotte de mailles, laisserez-vous ainsi massacrer votre noble lignée en Palestine ? votre bras s’esl-il ramolli? votre cœur n’est-il plus aussi liant cl aussi fier? Allons, que vos dignes écuyers sellent vos grands coursiers de batailles ; une nouvelle croisade vous appelle en Orient !

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