CHAPITRE XLIX
PÈLERINAGE DE LOGIS Vil.
Effet produit par la priic d'Édcssc. — houlcur de Louis VU.
— Pénitence par la croisade.— Saint Bernard. — Sugcr.
— Assemblée de Vezelay. — Voyage de saint Bernard en Allemagne. — Actes et Chartres de la royauté pour le départ d’Orienl. — Plaid royal d’Étampes.— Constitution de la régence.
&i esse est tombée au pouvoir des mécréants ! Ce cri lamentable retentit bientôt dans toute la chevalerie. Édesse était considérée comme un poste avancé sur la montagne au nord des grandes colonies chrétiennes et destiné à les défendre ! Celte cité paraissait la tour fortifiée où la chevalerie venait protéger le sépulcre du Christ. Laissera it-ou les frères d’Orient dans cet épouvantable danger? les conquêtes seraient-elles abandonnées? n’y avait-il plus parmi les fidèles du sang assez chaud et des âmes assez exaltées pour repousser Zcngui et les cmirs sarrasins qui campaient en Mésopotamie? Jérusalem , la ville sainte, n’aurait-elle plus de défenseurs (3)?
Lorsqu’une sinistre nouvelle arrive à un peuple fortement ému , lorsqu'une cité est prise , un boulevard de la pallie renversé , ce peuple saisit les armes avec ardeur, le cri d’alaime produit dans toutes les imaginations généreuses une impatience de combattre et de mourir pour une grande cause. Ainsi, quand les Chartres de Palestine annoncèrent la chute d’Édesse, il se fil comme une prise d’armes spontanée dans toute la chevalerie ; on voulut venger les malheurs des barons de la terre sainte, des
(2) Iuk-Ai.aîtr , au de Phégyie 532-540.
(3) Voyez Chronique d’Odou do Deuil, «ur l'effet produit ! par la prit* d'Édmc, chap. i«r.
HUGUES CAPËT. - 1146-1147.
frères «l’Orient , «les parents «le noble lignage menacés par «les ennemis implacables (1).
Louis VII, après le terrible incendie «le Vilry-lc- Brûlé, avait éprouvé une douleur vive et profonde, un de ces repentirs qui jetaient les barons dans l’ermitage solitaire ; son front était sillonné «le marques indélébiles , ses yeux versaient «l’abondantes larmes, et rien ne pouvait le consohr, ni les charmes d’Aliénor de Guicnnc , ni les plaisirs des cours plénières, ni le champ clos à fer émolu : le roi visitait Saint-Denis en sc brisant la poitrine de contrition ; il priait au pied de la châsse des martyrs, afin d’obtenir son pardon. Hélas! «pii pouvait lui rendre la paix de l’âme? Les taches «le sang paraissaient sur ses mains et sur son anneau royal; en vain saint Bernanl cherchait à raffermir son imagination et à lui dire : « One si son crime était grand, la miséricorde de Dieu était plus ningni(i<pie encore, et que le repentir effaçait les larmes (2). » Il fallait à Louis Vil une grande distraction; le pèlerinage «l'Orient, en créant autour de lui mille émotions nouvelles , pouvait jeter sa vie sous un ciel brillant et de merveilleuses aventures qui lui feraient oublier les pauvres martyrs de Vilry-le- Brûlé.
La puissance morale de saint Bernard était dans toute sa magnificence; du fond de son monastère de Glairvaux, dans la retraite, le solitaire réglait les destinées «le l’Église et du monde : il y a ainsi des hommes éminents, «pii du doigt marquent la marche des siècles. Saint Bernanl avait les trois qualités de l’âme qui dominent les générations : une volonté hardie, la parole entraînante, et l’activité brillante du zèle ; il était, d’ailleurs, la télé et le sommet de l’ordre «le Saint-Bcnoll , hiérarchie énergique qui enlaçait les forces «le la société. Saint Bernard n’avait plus de rivaux dans l’ordre de l’intelligenre et «le l’action ; Pierre le Vénérable, abbé de Cluny, qui lui disputait un moment la prééminence dans la constitution monastique, avait etc vaincu. Abélard le scolastique s’étail posé également comme son adversaire dans la controverse , et le voilà condamné par un concile à demander pardon et pénitence, agenouillé devant le solitaire au front chauve (3). Il ne manquait plus à la suprématie absolue de l’abbé «le Glairvaux , que de dominer la papauté elle- même , et il se trouva qu’à l’aide de quehpies épllrcs le saint abbé était parvenu à faire saluer comme pontife suprême Eugène III , son ami, sou protégé, qui abaissait son front devant la
(1) Voyez Chrtmtcon Morigniacence, ab ann. 1108 ad aun. 1147. Dccbesse, tom. iv, pag. 359.
(2) Episl. 07 dans Chiftlct et Mabillon.
{3} Sanct. Bernard, genus illustre assertum, ù Cbifr«T. Dijon, 1GG0, in-4".
parole «le Bernard le solitaire (4). Ainsi l’abbé de Glairvaux restait entièrement maître des idées et de l’action, l’Église retrouvait en lui son unité active, il disposait «le toutes ses forces, et quand le solitaire se chargea «le prêcher la croisade, on devait s’attendre à voir l’Europe en masse sc lever à son exhortation et l’écouler comme un oracle. Pierre l’Ermite fut le prédicateur d’une époque agreste et sombre; il correspond au bas peuple ,-à la forêt, à l’an mil avec son triste cortège de terreur et «le famine. Saint Bernard cul une mission plus élevée, sa parole remue les rois et les chevaliers pour les précipiter sur l'Orient. Ce fut la foi chrétienne «laits une enveloppe plus brillante.
Dès ce moment l’abbc de Clairvaux n'est plus préoccupé «pic de sa pensée sur la croisade , ses pathétiques épilres sont dcslin«;es à remuer les âmes. Si Louis VII pleure le massacre de Yilry, il l’exhorte avec un magnifique accent «le conviction à venger les chrétiens «l’Orient, seul moyen de laver sa faute : « Qu’il n’Iiésitc point «laits cette sainte entreprise, car là il trouvera des palmes glorieuses à cueillir et le pardon céleste pour les fautes de ses bouillantes passions. » Jérusalem et pénitence sont les deux niées corrélatives dans la pettsce de la génération; en vain Sugcr, l’esprit administratif, veut empêcher Louis VU de suivre la grande |K*nséc de saint Bernard (3); le bon ménager, le précautionneux ministre ne comprend pas la vaste idée d’une conquête d’Oricnt, clic coûtera trop «le sacrifices, elle ruinera \c royaume; tel est sou langage. Quand un génie d’une certaine hauteur a conçu une pensée immense comme le monde, il y a des esprits à vues exactes et plus étroites «pii l’arrêtent, le lient par de petits fils, et tuent le colosse à coups d’épingles ; ils empêchent ainsi le développement de toute puissante niée , comme si Dieu n’avait jamais rien permis de complet dans la vie «le l’homme. Saint Bernard avait le dessein d’une vaste colonisation chrétienne en Orient. H voulait porter secours à toute une opinion; Suger ne vil que les revenus de Saint- Denis et «tes châtellenies du royaume amoindris par toutes ces dépenses; ce fut le bon économe à côté de celui qui sir pose comme le type admirable de la pensée universelle et catholique.
Tout marchait ainsi aux exhortations de saint Bernard , et une assemblée pour délibérer sur la croisade fut réunie à Vezelay en Bourgogne. Vezelay, petit bourg soumis au comte de Nevers et aux moines de l’abbaye, était encore tout ému de sa «iis-
(4) De Sanct. Bernard. PUA, llv. vu, pag. 1002 des œuvres de saint Bernard.
(5) Sugerlf Fita, !iv. u, et Ludovic i Fil Fila. DU- CHES!* R, tOm. IV.
pule communale avec son abbé (1); les habitants avaient voulu conquérir leur charlrc municipale, ils avaient pris les armes violemment, et Louis VII s’était fait un devoir de comprimer la vive émotion des bourgeois. Vezelay fut donc le lieu choisi pour la prédication de la croisade ; sa position était centrale, il était situé entre la Langue d’oil , la Langue d’oc, l'Italie, la Suisse et l'Allemagne. Saint Bernard sortit de sa cellule revêtu «lu modeste habit de son ordre . maigre de corps , la physionomie altérée par la maladie et la prière, l’iril vif et ardent ; mais il portait avec lui la foi des grandes choses, une parole entraînante et la croyance dans la puissance de Dieu. Louis VII se plaça à son côté dans rassemblée de Vezelay, mais lui était revêtu des ornements royaux , et il tenait à la main le sceptre de sa puissance , que bientôt il devait abaisser devant l'Église. Il avait amené avec lui Àliénor de Guienne; l’empire de la femme commençait a se consacrer avec les habitudes des cours plénières et les idées chevaleresques. L'assemblée était nombreuse, la présence du roi et de l'abbé de Clairvaux avait entraîné à Vezelay tous les barons de France : ici l’on voyait se déployer le gonfanon d'Alphonse comte de Saint-Gilles; là les couleurs de Henri, fils de Thibaut dans le lignage de Champagne ; plus loin , sur ce fort cheval de bataille . est Thierry, comte de Flandre; voici Henaud, comte de Tonnerre, Ives, comte de Soissons, et vous, nobles hommes, Arrhambaud de Bourbon , Knguerrnnd de Gouc.y, et Hugues de Lusignan, poétique trinité féodale, dont les armoiries sont si belles dans les chroniques «le France! Quand toutes les bannières furent «Iressées, saint Bernard parcourut des yeux celle foule assemblée, et sa parole ardente s'empara «le toutes les émotions de la chevalerie pour remuer ses en- Iraillcs (2). Il représenta les malheurs des frères «l'Orient , le terrible tableau de la prise d’Éilesse : Jérusalem allait tomber peut-être au pouvoir des infidèles, les mécréants allaient souiller les églises, et d'ailleurs toute celte chevalerie qui l’écoulait n’avait-elle pas ses parents, ses cousins de lignage en Palestine, tous ne sortaient-ils pas d’une commune patrie? et l’idce chrétienne qu’ils allaient défendre n’était-elle pas aussi le princqie et la vie de tous? La croix fut arborée par saint Bernard
(1) Vezelay a conservé sa chronique spéciale sur les troubles «le la commune et du comic de Revers. Hans Pccnrsav, lom. iv, comparez avec Gesta Ludovici IrIIt regis, ft/ii Ludovici Grossi. — Duciusse, lom. iv, pag. 390.
(2) y oyez le bel ouvrage d’Oiton de Deuil , de Ludov':d L’ II, h’ varie or um regis , cognomento Juniuris profectionc in Orientera , cul Ipse interfuit, opus septem tibeUis disimclum. Uuchcsne ne l'a point publié , il se
comme le signe commun de la victoire! La parole austère du cénobite fit une impression si profonde, «pie tous, par un mouvement spontané, demandèrent à coudre sur leurs poitrines ou sur leurs épaules le signe de la rédemption. Saint Bernard devint le dictateur de celle prise d'armes de la chevalerie de France : rois , barons , comtes fëo»laux , possesseurs de grands fiefs, évêques et clercs, tous abaissaient leurs fronts devant quelques exhortations prononcées avec enthousiasme, tous s’agenouillaient «levant saint Bernard pour lui demander le signe du pèlerinage. Louis VII fut tellement pénétré par les discoursde l'abbé «le Clairvaux, qu’il voulut exprimer lui-mèmc sa foi et la vive croyance de son cœur ; il parla avec une certaine énergie ; la chronique de Morigny nous a conservé le texte de scs paroles (5).
Quelle honte pour nous, dit le roi , si le Philistin l’emporte sur la famille «le David , si le peuple des démons possède ce que les amis du vrai culte ont possé«ié longtemps, si des chiens morts se jouent du courage vivant, s’ils insultent à ces Français eu particulier, dont la vertu reste libre même dans les fers, à qui aucune circonstance, si pesante qu’elle soit, ne permet de supporter une injure, qui sont prêts à voler au secours de leurs ainis , et poursuivent leurs ennemis jusqu'au delà du tombeau ! Qu’elle éclate «loue celle vertu ! allons offrir à nos amis, aux amis de Dieu, à ces chrétiens que les mers séparent de nous , allons leur offrir un appui vigoureux, attaquons sans relâche ces vils ennemis, qui ne méritent pas même le uom d’hommes ; marchons, guerriers courageux, marchons contre l’a«lorateur des ùloles , partons pour celte terre que les pieds «l’un Dieu foulèrent autrefois, où il souffrit, pour une terre à laquelle il daigna communiquer sa présence; l'Étcrnel se lèvera avec nous, nos ennemis seront dispersés; ceux «pii l’ont méconnu fuiront devant nos regards; ils seront confondus, tous ceux pour qui Siop est un objet de haine, si notre courage est inébranlable ainsi que notre confiance en Dieu. Je pars, la piété m’appelle ; rangezvous autour de moi , secondez mes desseins, fortifiez ma volonté par votre association et votre appui. » Ainsi parla Louis VII aux féodaux. Ces paroles rappelaient autant le clerc de Saint-Denis que le roi «les Francs. C’était un mélange de piété et de guerre
trouve dans Chiffiei , Sanct. Bernard. Genus illustre as. sertum. Je n’ai pas besoin d’ajouter que Chifflet appartenait à l’ordre des jésuites.
l3) Chronlcon Norigniaccnsc, bucacsut, t. iv, p. 359. Le texte est traduit mol à mol. Le discours qu’on a pu prêter à saint Bernard à l’occasion de la croisade n’existe pas. Il n’y en a aucune trace dans la chronique; je regrette que dcslusturiens graves aient cru nécessaire d'in venter «les discours dans la bouche de saint Ik-rnard.
comme l'expédition qu’on allait entreprendre. Un tel langage dans la bouche du roi produisit de l’enthousiasme dans l’assemblée de Vezelay; tout ce peuple de barons voulut prendre le signe de pèlerinage, et l’on en vint jusqu’à déchirer les vêtements de saint Bernard pour les découper en croix , afin de témoigner l'ardeur de tous. Les expéditions d’Orient allaient être marquées d'un esprit plus profondément chevaleresque. Aliénor de Guienne quittait son manoir, et cet exemple fut suivi par bien de nobles châtelaines du midi et du nord de la France (1). L’influence du culte de la Vierge cl des femmes commence à se manifester au douzième siècle; les nobles clames ne veulent point rester dans les châteaux . tandis que leurs époux et leurs varlets d’amour allaient courir les périls de la guerre. Tout ce qu’on avait conté de poétique et de romanesque sur la Palestine au retour du pèlerinage frappait vivement ces imaginations de femmes; les conciles avaient en vain recommandé de n’apporter aucun luxe dans une expédition toute de pénitence ; ils avaient défendu d'amener les chiens en laisse et les faucons sur le poing ; on devait laisser en Occident les plaisirs d’amour et les délassements de la chasse ; on allait à une entreprise religieuse et militaire pour délivrer les frères opprimés. Hélas! l’esprit aventureux dominait tout ; comment priver les chevaliers de leurs lévriers fidèles, de leurs coursiers de bataille, de leurs épées bien trempées (2)! L’ardeur de la croisade fut grande , et comme la présence d’Aliénor et des nobles châtelaines imprimait un caractère plus national , plus galant encore à la croisade, on envoya des quenouilles en signe de moquerie cl mépris à tous les pusillanimes châtelains qui refusaient de suivre les dames en ce pèlerinage d’outre-mer.
Saint Bernard. le puissant dictateur de la croisade, embrasse dès ce moment par sa correspondance le monde chrétien ; il a soulevé à Vezelay tous les barons par la parole, maintenant il multiplie les épltres, afin de donner une sorte d'unité nu vaste mouvement qui se prépare. Il écrit en Angleterre , en Allemagne ; il règle tout, il décide tout avec une active précision. Si un prédicateur trop zélé veut soulever tumultueusement le peuple des bords du Rhin , et donner au pèlerinage un caractère désordonné contre les juifs, saint Bernard les sauve du massacre. Ici l’homme de la parole doit combattre le zèle attiédi , là il doit comprimer
(t) Gettn Ludovic i PJJ, Duchesse, lom. iv.
(2) Epistot. Sonet. Bernard . 0/»cr. , dan* la collection publiée par Mabiilon. Parisiens., 1090, 2 vol. in-fol.
(3) Il y a plus de vingt vies de saint Bernard ; voyez Mabiilon, dans les œuvres de saint Bernard, déjà cité.
(4j Mabiilon cl Chifflel, expression des bénédictins cl des csrcricuE.
le peuple qui déborde tumultueusement; il voyage, il prêche , il exhorte ; partout sa réputation le précède , et la foule accourt abaisser son front à scs pieds. Les hommes qui exercent ainsi sur les multitudes un si grand prestige sortent de l’ordre vulgaire; ils apparaissent dans l'histoire avec une couronne d’étoiles immortelles. Il faut lire dans la chronique du voyage de saint Bernard, par l'humble frère Geoffroi , religieux de Clairvaux (3) , le compagnon du saint abbé , les merveilles de cette prédication infatigable ; partout les miracles venaient à lui , il guérissait les malades par l’imposition des mains; il répondait aux souffrances du corps et de l'âme ; la philosophie moqueuse peut bien contester le témoignage d’un humble compagnon enthousiaste , mais vous tous qui portez des plaies saignantes au cœur, souvent la parole ne vous les a-t-elle pas cicatrisées ? Vous tous qui avez au fond de l’âme un mélancolique désabusement qui brise le corps et l’esprit , est-ce que la parole vive et saisissante n’a pas réveillé un peu de vie pour vos émotions trompées? Les miracles ne sont souvent que de ces guérisons qui ramènent la paix dans la conscience troublée. J’aime cet humble frère Geoffroi , pauvre moine sans chaussure , qui suit avec un enthousiasme naïf tous les pas de son ami et de son abbé. Est-ce que les hommes de foi sont aujourd’hui si communs et si méprisables qu’on doive les dédaigner en histoire? A côte d’un homme à pensée forte, il est besoin d’imaginations qui croient en lui; c’est alors seulement qu’on peut faire de grandes choses. Frère Geolfroi nous dit les stations, les pèlerinages a travers la France et l'Allemagne (4) ; comment saint Bernard , s’élevant dans une humble chaire , entraînait des populations entières par la parole. Tous le suivaient comme le torrent qui emporte les cailloux ; il faisait un désert des villes les plus peuplées; on ne voyait partout que veuves et orphelins , et comme le dit je saint moine , on trouvait sept femmes pour un seul homme. Jamais puissance d’orateur ne s’était exercée dans un si magnifique enthousiasme pour une cause aussi populaire.
Saint Bernard parcourut la France et la Lorraine ainsi prêchant , puis il passa le Rhin pour continuer sa prédication en Allemagne ; il visita Cologne l’antique , Mayence la carlovingicnnc , toujours précédé de son porte-croix, le pauvre frère Geolfroi. Il \ int jusqu’à la diète de Spire ; il vit là Conrad III (lî),
jésuites, envisageai saint Bernard chacun sous un aspect particulier. M. üaunou est venu après, et malheureusement l*e»prii philosophique a dominé sa notice. Ainsi chaque époque est empreinte de son préjugé. Poy. tom. xui, in-4o de V Histoire littéraire.
(5) Ici commence à devenir intéressant le récil d'Olhon
<j uc la diète renail de revêtir de la pourpre romaine. Bernard s’adressa directement à l’Empereur dans <les conférences intimes ; mais Conrad repoussa d’abord toutes scs sollicitations : les troubles de l'Empire pouvaient-ils permettre une prise d’armes aussi universelle ?La nation germanique pouvait-elle se soulever quand elle était livrée à tant de dissensions ? Saint Bernard vit bien qu’il fallait recourir au grand moyeu de la parole , c’est toujours ainsi qu’il remuait les peuples : un jour à Spire, quand il célébrait la messe , au moment même où le sacrifice du Christ était commencé , en présence des princes et du peuple , le cénobite se tourna subitement rers la multitude , puis de sa voix retentissante il traça la lugubre peinture du jugement dernier, ce jour de frémissement où vous tous . grands et petits, passerez sous le niveau de l’égalité au delà de la tombe. » Saint Bernard parla de l’ingratitude de Conrad : lui qui devait tout à Dieu, se montrerait-il parjure devant sa grande providence? Le Christ souffrait, et le Christ ne serait pas délivré ! A ce moment la foule fut si grande , que saint Bernard fut obligé de se réfugier au pied de la statue de la Vierge ; quand la benoîte mère de Dieu le vit ainsi s’approcher, elle remua ses lèvres roses et lui dit en langue romane : Ben renia, mi fra Bombarde ( soyez le bienvenu, frère Bernard ); et le saint agenouillé, trempé de sueur, lui répondit : Gran mcrce , mi domnra (grand merci , madame) (1). Ainsi la foi lève les générations!
La parole de saint Bernard produisit le même effet à Worms, à Cologne qu’à Vezelay : rien dans les temps modernes ne peut se comparer à celle puissance d’un orateur, à ce tribunitiat chrétien, à celle dictature intellectuelle d’un pauvre moine qui remue le monde, miracle plus grand que la guérison des malades racontée par frère Geoffroi en son pieux voyage. Toute l’assemblée demanda In croisade à grands cris; Conrad le Germanique, le féodal intraitable , n’opposa plus de résistance; il s’agenouilla pour soumettre la force à l’esprit, la brutalité à l’intelligence catholique; le drapeau de la croisade fut levé , et la trompette retentit pour annoncer le départ (2).
Tendant ce temps Louis VIT n'était plus occupé que des préparatifs de son pieux itinéraire ; après l’assemblée de Vezelay, le roi et Aliénor de Guicnne s’étaient rendus à la cour plénière d’Élampcs pour achever leur œuvre de pénitence. A Vezelay c’était Teulhousiasnie entraînant de la parole qui avait
de Frisingiic, De Ces lis Fridcrici l’/cobarbi. La plus ancienne édition est celle de Jean C.uspinien, Strasbourg, 1515.
(1) Chronique de Consr.iuus IUrbahx , ad ann. 1140.
i2) Oous de Ditnt, liv, i*r.
(3; Comparez f ila Sugeril, cap. vu. Ludovic. VII ,
dominé les résolutions ; par un mouvement spontané irrésistible, tout un peuple de barons et de chevaliers avait pris la croix : ne fallait-il pas maintenant régulariser les moyens de la croisade, et ; surtout laisser dans des mains attentives l’admij nistration du royaume ’ Tel fut le but de Tassent- ! blée d'Elampes; saint Bernard y parut encore avec I son vêlement d’abbé, la mitre en tète, le visage pâle et amaigri, avec ses deux doigts roides et serrés comme pour bénir la foule , ainsi qu’on le voyait en marbre blanc, couché sur sa tombe, dans l’abbaye de Clairvaux, avant qu’elle n'eût etc ravagée ! Quelle était alors la réunion d'hommes où saint Bernard ne dominait pas! Ce fut donc l’abbé de Clairvaux qui désigna Suger et le comte 1 de Nevers pour la régence et l'administration du ! royaume de France (3) pendant l'absence du roi.
Suger fui comme le régent civil et ecclésiastique,
; le clerc désigné pour suivre toutes les affaires royales, gérer les revenus du trésor, le patrimoine, les fermes du domaine ; Suger fut l’économe de la bonne huche; il dut maintenir Tordre dans les fiefs I avec son impérieuse volonté. Le comte de Nevers fut le régent féodal , l’homme des batailles qui dut défendre , la lance au poing , les prérogatives du suzerain et ses terres attaquées. Il fallait que tout marchât dans le royaume en l’absence de Louis VII et des principaux féodaux ; d’ailleurs, qu’avaicnt-ils à craindre, le roi et les barons, en quittant leurs terres pour le pèlerinage lointain? n’étaient-ifs pas tous sous la protection spéciale des excommunications de l’Église? tous de plein droit ne devenaientils pas les protégés du pape, à ce point que nul ne pouvait toucher leurs fiefs sous peine de l’interdit mérité par l’impie et mécréant.
Quelle bonne aubaine pour le domaine royal que le départ pour la Palestine ! D’abord , comme il s’agissait d’une guerre sacrée, les rois pouvaient imposer leurs vassaux et les églises elles-mêmes ! Que de plaintes dans les riches abbayes pressurées par les officiers du fisc ! Les unes vendaient leurs vases d’or, leurs plus beaux reliquaires pour en payer le produit au roi qui s’en allait en pèlerinage (4); les autres étaient obligées de fouiller jusqu'au fond de leur escarcelle pour y trouver leurs derniers marcs d’argent et leurs pièces d’or bien cachées en leur huche depuis la terrible invasion des Normands !
Quelques autres s’adressaient aux juifs pour leur imposer de lourdes charges de guerre quand la foule ne menaçait pas de les massacrer ! « Chien de
fil. Ludovic. Cross. — Voyez aussi Duchesse , tom. iv.
(4) Il y a une chronique spéciale sur la levée d'argent qui aran afsoful iteau re de Saint-llouoU-»ur-Loire , tous ce litre ; Fragmvnlum historicum ex veleri membrana de tribulo Floriacensibus imposi/c. Duchesse, t. iv,p. 423.
juif, disait le baron , mécréant ilu Christ et de la Vierge , où est ton trésor en la juiverie? » Et si l'Israélite marmolanl abaissait la tète avec humilité pour protester de sa pauvreté et de son innocence, montrant ses vêtements sales et en lamlHiaux : «Allons donc, disait encore le baron , qu'on lui arrache une dent , puis deux , jusqu’à ce que ce maudit chien «lise où est sa huche bien garnie.» Le croirez-vous! plus d’un de ces juifs , fins et avares, se laissa arracher dix ou douze dents et trois ou quatre cents poils de la barbe avant de livrer son trésor sacré (1) ! C'était bonne prise pour le baron ; car de quoi se composait la richesse du juif, si ce n’est de l'usure sur le populaire ! à ce point de lui demander six deniers par livre pour une semaine, et encore en recevant en gage le vêtement du pauvre, la charrue du laboureur, la loque du baron ou l'épée du chevalier. Maudits juifs, vous faisiez la guerre aux communaux par ruse et par finesse; le féodal vous la rendait bien en scs jours de besoin , de passions et de colère! Telle était la pensée des contemporains , quand les idées de la société civile et régulière n'étaient point dominantes encore dans le monde !