CHAPITRE L
CONRAD ET LOUIS Vit EN ORIENT.
Les pèlerins allemands. — Diète de Ralisbonne. — L'empereur Manuel et les Grecs. — Pèlerins Francs. — Cour plénière de Metz. — Louis VII à Constantinople. — Itinéraire à travers l’Asie Mineure. — Gloire et m.ilbeurs du pèlerinage. — Louis VII et Aliéuor de Guieuncà Antioche. — Voyage à Jérusalem.
Si vous avez vécu au sein de l’Allemagne, dans les vieilles villes qui s'étendent du Rhin att Danube depuis Cologne, la cité impériale , jusqu'à Nuremberg et Ralisbonne , vous avez dû être vivement frappé de l’esprit de ce peuple réfléchi et enthousiaste tout à la fois, apalhiipie et ardent, matériel et rêveur; quand une idée le saisit fortement , il se lève comme un seul homme, et lui si grave, il jette
(1) J’ai rapporté, dans mon travail sur les Juifs au moyen âge, couronné par l'Institut, plusieurs fragments de chroniques, et pailiculièrcmcnl de Mathieu Péris sur celte manière de procéder des barons à l'égard des juifs.
(3) F oyez aussi le portrait que fait de l’empereur Conrad othon «le Frlâingue, de Gest. F ride rie. , ihap. xxxix.
sa fortune à tous les hasards. Ainsi avaient fait les Allemands à la prédication de saint Bernard ; tonte la chevalerie avait pris la croix ; les grafs et les barons du saint-empire avaient levé leurs bannières où se peignaient le casque, les lions, les griffons et la merleltc. Tous allaient suivre Conrad l’empereur, dont le bras était fort il l'esprit si naïf que, selon le chroniqueur Odon de Deuil, on l’aurait pris pour une jeune fille qui sortait pour la première fois de son manoir (2).
Une diète fut fixée à Ralisbonne , la gothique cité où coule le grand fleuve. Nul ne peut voir Ralisbonne sans être profondément ému : c’est le moyen âge des grafs et des barons, comme Nuremberg est le moyen âge des métiers, et Heidelberg le moyen âge de la vie sensuelle des moines de l'époque de Luther, car, vieille ruine de la colline, Heidelberg n’est encore qu’une vaste tonne toute remplie des vins du Rhin et des flols rouges du raisin de Hongrie. A Ralisbonne fut convoquée la diète du pèlerinage, et tous les seigneurs qui avaient pris la croix dans l’Autriche, la Bavière, la Souabe, se rendirent à l’appel solennel de saint Bernard et «le Conrad. Là tous les préparatifs furent arrêtés, on jura de délivrer les frères «l’Orient , et au milieu de l’enthousiasme qu’avait excité en Germanie la présence de Louis VU, on vit arriver, humbles et abaiss«;s, les envoyés de l’empereur Manuel, qui régnait alors à Constantinople. Le chroniqueur Odon de Deuil remarque que ces envoyés grecs portaient des vêtements serrés et courts avec des boutons «l'or sur les manches, et un petit bonnet rouge comme les baladins et les esclaves (3).
Manuel, successeur d’Alexis, était de la même race active intelligente , avec le même caractère de duplicité et de finesse. L'empire de Byzance, sauvé d'un grand désastre par les pèlerins de la première croisade , reprenait quelque chose de sa vieille splendeur ; les Turcs , naguère si menaçauls pour les tours dorées de Constantinople , furent alors refoulés par les barons d’Occident jusque sur les montagnes de la Mésopotamie. Alexis avait profilé de la diversion faite par la première croisade pour s’emparer «les villes grecques de l'Asie : Ephèse , Pergame, Smyrne, Laodicée , Magnésie étaient délivrées «lu croissant. Quand les pèlerins s’avançaient vers Jérusalem , Alexis s’assurait de la possession des villes d’Asie ; comme le chacal , il allait sur les pas des lions pour profiter des dépouilles (4). Manuel
(3) Odon de Deuil est le témoin oculaire le plus curieux à consulter, liv. i», toujours en le comparant avec Othon de Frisingtie , cbap. xxxiv-xlt-lix . et Nicétas , Fie de l'empereur Manuel, liv. i«, cbap. iv.
(4) On peut voir les complètes des Grecs à la suite «les noisades dans Axxe Covm.nb, Alexiade, liv. x.
devait suivre la môme politique; les Occidentaux pourraient lui servir d’auxiliaires , et, dans ce but, il députait des ambassadeurs à la diète de Ratisbonne; ceux-ci, destinés à surveiller les Allemands, portaient une lettre si humble pour Louis VII , que les grossiers barons en rougissaient pour l’empereur grec. Ici je ne trouve plus , pour me dire les faits et gestes des empereurs de Byzance, la jeune fille des Cotnnène , fièrc et orgueilleuse en écrivant la vie de son père , qu’elle intitula VA lexiade , comme Homère avait appelé V Iliade sa gronde épopée. Mes guides sont désormais les graves historiens Cinnatn (1)» l’annaliste de l’empire, et Nicétas, enfant alors, et qui plus tard assista, triste témoin, aux funérailles de Constantinople livrée aux barbares. La lettre de Manuel à Louis VII était si rampante , dit Odon de Deuil , que Pévèque de Langres, alors présent, s’écria : « Frères, ne parlez pas si souvent de la gloire et de la majesté du roi , il se connaît et nous nous connaissons ; dites-nous promptement ce que vous voulez (2). » Les Grecs renouvelèrent leurs instances pour implorer du secours.
Cependant les préparatifs se continuaient en Allemagne, et les grafs sous l’Empereur se mirent en marche à travers la Hongrie pour Constantinople; c’étaient de fiers hommes à la haute taille qui suivaient la bannière déployée de l’Empire ; tous étaient simples , niais colères comme la race germanique (3); ils marchaient de ville en ville, toujours prêts à se prendre de fureur contre les Grecs, qu’ils traitaient de saltimbanques et de magiciens; à la moindre résistance, ils se montaient la tète, et comme ils ne s’épargnaient pas le vin et la bière fermentée, ils se livrèrent partout à des excès falals. L’Allemand était confiaulcl terrible, naïf et emporté; le Grec avait au cœur un grand orgueil cl à la bouche une soumission d’esclave; il avait le désir de se venger et la peur de s’attirer des violences de celte chevalerie si hautaine. Il arriva qu’un jour les crédules Allemands brùlèreul une ville parce qu’ils avaient vu un Grec qui jouait avec un serpent apprivoisé ! Ils s’imaginèrent que cet enchanteur jetait un sort sur leur pèlerinage. Ainsi les premiers croisés du Rhin s’étaient laissé conduire par une chèvre et une oie, et les fiers hommes de l'Autriche et de la Bavière brisaient les portes d’une cité parce qu’un bateleur se jouait de la mol li) Cinnam a été publié dans la collection byzantine ; il était contemporain de Manuel. L'histoire de Nicétas commence au règne d'Alexis, 1 1 18, cl finit à celui de liaudouin en 1205.
(2) O DOS DE Df.CIL, liv. I".
(3) Leur nombre était considérable ; il effrayait déjà l'imagination des Grecs. Ginuaui dit’Ewv/ixo/ra pvpiiici.
sure d’un serpent (4). A Constantinople ce fut une dispute de préséance plus vive encore; Manuel et Conrad portaient tous les deux le titre d’empereur îles Romains : l’un comme le représentant de Constantin, l’autre comme l’image de ce grand Charlemagne qui brillait dans les palais de Mayence cl de Francfort-sur-le-Mein. Les deux empereurs se virent peu, chacun garda la fierté de sa position , cl plus d’une fois Conrad exprima sa colère dans sa sincérité brutale; Manuel, avec une douceur jouée , la garda au fond de son Orne pour se venger plus sûrement (3).
Ainsi arrivait à Constantinople Conrad, tandis que les barons francs réunis à Metz se décidaient à traverser l’Allemagne et la Bulgarie pour la même destinée. Louis Vil était à la tôle de vingt mille lances, ce qui portail à peu près le nombre des pèlerins à cent mille; il se dirigea vers la Hongrie, comme les Allemands qui l’avaient précédé. A chaque station, on rencontrait des ambassadeurs grecs qui se prosternaient la face contre terre devant Louis VII ; les Français arrivèrent sans accident à Constantinople, dont les merveilles frappèrent vivement l'attention des chroniqueurs ;Odon de Deuil , l’historien du pèlerinage , stupéfait à l’aspect de tant de richesses , à la face d’une ville si magnifique, se complaît à les décrire avec enthousiasme : « Constantinople, dit-il, la gloire des Grecs, riche par sa renommée, plus riche encore par ce qu’elle renferme, a la forme d’un triangle ; à l’angle intérieur est Sainte-Sophie et le palais de Constantin (C), où est une chapelle qui est honorée pour les saintes reliques qu’on y conserve ; la ville est ceinte de deux côtés par la mer ; en y arrivant on a sur sa droite le bras de Saint-Georges , et sur sa gauche une espèce de canal qui en sort et s’étend jusqu’à peu près quatre milles ; là est le palais qu’on appelle Blaquerne, bâti sttr un terrain bas, mais qui se fait remarquer par sa somptuosité, par son architecture et son élévation. Situé sur de triples limites, il offre à ceux qui l’habitent le triple aspect de la mer, de la campagne et de la ville; sa beauté extérieure est presque incomparable; sa beauté intérieure surpasse tout ce que j’en pourrais dire; l’or y brille partout et s’y mêle à mille couleurs. Tout y est pavé en marbre et industrieusement arrangé; je ne sais ce qu’il y a de plus précieux ou de plus beau, de la perfection de l’art ou de la
Godfrcd de Vilerbe s'écrie : t
.... Jfumerum t( poteere quœrcu ,
Milita mille na mi.’ltcs atjmcn erat.
(4) Odo* de Deuil, liv. m.
(5) Cinnam dit «pie le litre d'I px tpitup équivaut à celui de Basiicvs, pour excuser Manuel.
(6) O dos de Deuil, liv. iv.
richesse de la matière. Sur le troisième côté du triangle de la ville est la campagne; mais ce côté est fortifié par un double mur garni de tours , lequel s'étend depuis la mer jusqu'au palais, sur un espace de deux milles. Ce n’est ni ce mur ni ces tours qui font la force de la ville, elle est , je crois , tout entière dans la multitude de ses habitants et dans sa longue paix (1); au bas des murs est un espace vide où sont des jardins qui fournissent aux habitants toutes sortes de légumes. Des canaux souterrains amènent du dehors des eaux douces dans la ville , car celle que Constantinople renferme est salée, fétide; dans plusieurs endroits la cité est privée de courant d’air, car les riches , couvrant les rues par leurs édifices, laissent aux pauvres cl aux étrangers les ordures et les ténèbres (£). »
Les chevaliers de la croisade devaient avoir l'imagination vivement frappée par cet aspect de Constantinople ; quelle ville d'Occident pouvait lui être comparée ! il n*y avait pas de cité sur la Seine ou sur la Loire qui possédât plus de trente mille âmes; tout était bourg à murailles crénelées! La population était répandue aux champs. Dans cette grande ville de Constantiuople, Louis Vil visita l'empereur Manuel avec une certaine cordialité féodale; mais la rougeur monta au front de la chevalerie lorsqu'elle vil le siège d’or et de soie du roi de France placé au-dessous de celui de l'empereur. Celle humiliation excitait la bouillante colère des barons; les annalistes Cinnam et Nicolas ne donnent que le titre de prince à Louis VII , en opposition avec celui de César et d’empereur qu’ils prodiguent à Manuel (3). « Ce traître d’empereur, comme le diseut encore les chroniques, n'avait-il pas tendu toutes sortes de pièges à la chevalerie chrétienne! On s'était aperçu déjà que, dans la farine du pain fourni aux croisés , on avait mêlé de la chaux vive pour brûler les entrailles des pauvres pèlerins (1). Était-ce noire traîtrise de Manuel, ou bien le résultat de l’esprit mercantile des Grecs qui spéculaient sur la faim des nobles hommes qui allaient en Palestine? Ouarxl les Allemands, si simples, si naïfs, eurent traversé le Bosphore , il n’y eut sortes de pièges qu'on ne Ieurtemlll par les ordres île l’empereur. Ces bonnes faces d'Alleinands roses et blondes , exposées au soleil île la Bilhynie, faisaient peur à voir; il leur fallait des soins , des vivres en abondance , de la
(lj 11 faut comparer à ce récit la Description de t on * slanlinup/e parNicétas, surtout dans les fragments donnés par Fabricius. Bibtioth. grecque, lom. vi, pag. 403-410. ÜucAHce, Notes à fa Byzantine.
(S) o i»os de Deuil, liv. iv.
(3) Ducangc fait observer que, dans ce manuscrit, le mol est même abrégé Quant à la place occupée par
l.ouis Vit, Cinnam dit XOupx))} topa, et plus lard, don-
viande surtout; ils n’avaient plus leur bière fraîche de Schærding cl de Passaw pour les rafraîchir dans leur long itinéraire ; ou ils buvaient de Peau saumâtre, ou bien de ce vin d’Orient qui chauffe les sens et la tète; ils passaient de l’ivresse brutale au désespoir languissant. Ce traître d’empereur avait, par des avis secrets, prévenu les Turcomans et le sultan d'Iconium de toutes les démarches des croisés; et lorsque les Allemands si simples s’y attendaient le moins, lorsque, assis sous quelques ombrages rares et verts, ils essuyaient leur front découlant de sueur sous leurs casques , tout à coup accourait, le cimeterre en main, une cavalerie nomade, massacrant sans pitié cette noble chevalerie des bords du Rhin ; et ces hordes tartares , comme les messagers de la mort, emportaient, pendantes à la selle de leurs chevaux, les tètes des grafs et des barons du Danube (5). Les plus grands malheurs arrivèrent aux Allemands dans les montagnes de la Cappadoce; le sultan d'Iconium avait brise les batailles de lances pressées des Allemands ; le soleil était trop brûlant , la terre trop stérile pour que la race germanique pût déployer les forces gigantesques de son corps, elle était épuisée; les Turcs d'Iconium les attaquèrent avec la persistance des races tartares , et ces masses de fer furent abîmées sous le sable brûlant de l'Asie Mineure.
La nouvelle de celte triste défaite arriva sous les lentes des Français qui campaient autour de Nicée; elle fit une douloureuse impression sans arrêter un instant la marche belliqueuse des pèlerins sous Louis VII ; celte noble troupe traversait des pays célèbres dans l’histoire du vieux paganisme et «le l’Église chrétienne. En quittant Nicée, la ville des conciles, les Français saluaient le mont Olympe, où Jupiter et les dieux s’abreuvaient du nectar sur les tables couvertes de fleurs; en descendant de la montagne divine, les chrétiens arrivèrent à Sardes, à Colosse, à Épltèse où les vieilles églises arborèrent la croix , lorsque saint Faut adressait de si éloquentes épitres aux hommes de la foi primitive. Après on toucha les bords du Méandre que les poètes ont chanté; le Méandre, avec scs cygnes plus blancs que la neige, qui fendaient les eaux comme les voiles latines sur la Méditerranée. Là les Français vengèrent la race germanique par une victoire complète sur les Turcs d’Iconium ; les eaux
nanl le sens latin, il se sert de l’expression St/itov.
(4) Cinnam avoue loin les stratagèmes de ses compatriotes et de M inuel. Voyez les Noies de Ducangc sur Joinville , Diss cri. 57.
(5) Dans le» miniatures du moyen âge, où les Turcs sont reproduits, on les voit toujours emportant les têtes des chrétiens attachées à la selle de leurs chevaux, f'oy. dans MoxTV.utr.flt», les Vitraux de Saint-Denis, looi !«»•.
du Méandre furent roupies par le sang des infidèles (1); Louis MI montra sa valeur prodigieuse dans ce combat corps à corps , armure contre armure ; il faisait voler sa masse d’armes , ou il faisait briller son épée comme si c’était un léger bâton. Louis VII perça de sa main plus de cent Sarrasins, dignes exploits célébrés par tes chansons de Geste. La roule à travers ces montagnes était pénible et difficile; l'hiver arrivait, la neige couronnait tous les sommets où le l.ycus bouillonne de rochers en rochers ; l’armée des Francs traversa la Pamphylie, pays pauvre et montagneux; et comme il y avait de tristes contrées encore à parcourir (S), Louis VII, de l’avis de ses barons , résolut de s'embarquer dans le port d*A Italie , afin de se rapprocher d’Antioche : ce qui le détermina à celle résolution fut le triste échec qu’avaient éprouvé les Français par la faute du porte-oriflamme Geoffroi de Rançon , seigneur de Tailleliourg ; il commandait l’avantgarde, et comme il s’était abrité avec Aliénor et les nobles châtelaines de France, s’esgayant et s’esbatant sous le frais ombrage d’un vallon, les Turcs fondirent sur les Français, et massacrèrent un bon nombre de chevaliers (3). Voilà donc Louis VU embarqué pour Antioche sur de beaux navires aux vastes flancs, et bientôt les églises de la grande conquête de Rohémond sonnèrent à pleine volée pour annoncer l’arrivée du suzerain , des féodaux , et des hommes du haut lignage.
Quand , après une longue route semée de tristesse et de dangers, les pèlerins rencontraient une cité comme Antioche, qui pouvait résister au désir d’y fixer son séjour? Antioche était alors au pouvoir de Raymond de Poitiers, de la race méridionale, l’oncle d’Aliénor de Guiennc , son beau parent du lignage d’Aquitaine ; on venait de traverser de si affreux pays , de si misérables terres , et l’on arrivait au mois de mai dans la principauté d’Antioche, sur les bords fleuris de l’Orontc, dans ces bosquets de daphné que l’empereur Julien invoque pour raviver les forces éteintes du paganisme; on allait vivre au milieu d’une nature de jasmins, de roses et d’orangers, baignés par les flots argentés d’une eau murmurante, sous un magnifique ciel. La reiue Aliénor trouvait à Antioche une cour plénière, des chevaliers , des tournois , de nobles châtelaines qui venaient vivre dans la joie des fêtes féodales (4) :
(1) Comparez les Gestes de Louis J' Il ( anonyme), cl Onojt de Deuil, liv. vi. Les Grecs désignent les Français souvent par rcxpressionBférToronB^cTàyvoGce qui devrait s'appliquer surtout aux anglais Cubas, liv. i«*.
(2) I. 'historien oriental Ahoulféda est l'annaliste de ce» événements sons l'an de l'hégyrc 543 0 148).